Monsieur Willy Haag : Histoire de l’Iran
Monsieur Willy Haag bonjour.
Bonjour.
Merci d’avoir accepté notre invitation ici dans notre studio à Bevaix de Télé Objectif Réussir.
Avec plaisir
Vous êtes un homme qui est très connu, de par votre carrière politique, mais ce que l’on sait un petit peu moins de vous, c’est votre passion pour ce qui se passe aussi loin de chez nous. Vous avez beaucoup voyagé, mais il y a un pays auquel vous êtes particulièrement attaché, je crois, et que vous connaissez particulièrement bien : c’est l’Iran. Pourquoi votre attachement à cette région du monde ?
Non c’est un hasard. Mon ami Philippe Graf, qui est bien connu à Neuchâtel et comme organisateur de voyages, qui est un type d’une érudition vraiment extraordinaire, qui est archéologue, anthropologue de métier a organisé un voyage en Iran et nous nous sommes inscrits une douzaine de personnes Malheureusement, quelques personnes ont eu peur de la situation actuelle en Iran. Elles n’étaient pas tranquilles, alors elles ont renoncé au voyage. Si bien que nous avons fait un voyage quasiment privé, à quatre personnes inscrites et un guide, Philippe, qui était pour nous entier.
On a pu visiter tout ce pays dans des conditions absolument extraordinaires, sans jamais perdre de temps, si bien que ces quinze jours de voyage en Iran, c’était comme si j’y avais été pendant un mois ou deux, c’était vraiment dense.
Mais l’Iran, vous le connaissiez bien avant ce voyage ou bien ?
Je connaissais l’Iran avant ce voyage comme un passionné de cultures orientales et de religion, mais je n’y avais jamais mis les pieds.
Vous ne vous étiez jamais rendu là-bas ?
Jamais ! Je connais tout le Moyen-Orient, mais je n’ai pas été en Afghanistan, ni en Iran.
Pourquoi cet attachement pour ce pays ?
Écoutez, j’ai découvert un pays absolument extraordinaire. J’avais tellement entendu de choses sur l’Iran, sur ce régime islamique presque totalitaire, et quand vous arrivez là-bas, vous rencontrez des gens chaleureux, généreux, sympathiques qui n’ont forcément pas mérité le régime auquel ils doivent se soumettre maintenant. Alors, on a eu une image de l’Iran qui est totalement différente de ce que l’on perçoit ici à travers les journaux.
Pouvez-vous nous parler de cet Iran profonde, de ces origines ?
C’est un pays extraordinaire. D’abord, ce qu’il faut dire et il ne faut pas l’oublier, c’est que les Iraniens sont des Persans et des Turcs azéris, ce ne sont pas des Arabes et ça c’est une grande différence. La deuxième chose, l’Iran est un creuset extraordinaire de tout ce qui est venu en Occident après coup et l’Iran, qui était l’ancienne Perse - un empire absolument gigantesque qui allait de l’Indus jusqu’à la Grèce et de l’Egypte jusqu’au nord de la Turquie. Cet immense empire a été un creuset fabuleux et l’empire perse a eu deux mille à trois mille ans d’avance sur l’Occident. C’est-à-dire que l’écriture, par exemple, je ne parle pas des hiéroglyphes, je parle de la vraie écriture, l’écriture cunéiforme est née dans la ville de Suz, actuellement en Iran d’ailleurs en trois mille ans avant Jésus-Christ, alors que chez nous, c’était encore le temps des cavernes. La métallurgie est née beaucoup plus vite, la roue est née beaucoup plus vite. L’Iran, c’est le creuset d’une multitude de civilisations et en particulier de religions. C’est en Iran qu’elles sont nées, mis à part le judaïsme, qui est la première religion monothéiste du monde et c’est une chose absolument extraordinaire. Donc, la Perse ancienne, l’Iran aujourd’hui a été un creuset fabuleux de culture, de religion, de techniques architecturales aussi. On a vu par exemple à Chaoha zanbil, qui est la ziggourat, c’est-à-dire si vous voulez la tour de Babylone, mais en vrai. On a vu là la première arche, architecturalement parlant, qui n’existait pas du tout encore en Europe, en Occident. Et l’arche est quelque chose qui a modifié considérablement l’architecture européenne quand elle a été appliquée juste après les Romains.
Ils étaient des envahisseurs, des conquérants ?
L’histoire de l’Iran est une chose absolument incroyable, entremêlée et il est très difficile d’en parler comme cela en quelques minutes. Si j’essaie de résumer, je dirais que l’Iran, les Perses ont été tour à tour envahisseurs et envahis et cet empire s’est sans arrêt construit, démoli, etc. Par exemple, Sirius le Grand a construit un empire qui allait - comme je vous l’ai dit tout à l’heure - très très loin. Darius 1er, qui a été le créateur de la fameuse capitale Persépolis en 520 à peu près avant Jésus-Christ, a continué le développement de cet empire qui allait très loin et qui était super bien organisé et voilà que tout à coup Alexandre le Grand arrive en 320 avant Jésus-Christ et détruit tout. Mais avant, par exemple, les Perses ont eux aussi été très loin. Après Alexandre le Grand, l’empire s’est à nouveau reconstruit, recommencé et après vous avez eu Ou Ben Iskad, qui a envahi la Perse, après vous avez eu Tamerlan qui a déferlé ses peuplades qui venaient du Nord et qui a déferlé sur la Perse et qui a détruit tout sur son passage, etc.
C’est une bousculade continuelle, mais ce qui reste chez les Perses, c’est cette culture et ce sens religieux profondément ancré. Je trouve cela absolument extraordinaire et par exemple, je ne connais pas un pays au monde qui a un amour de la poésie comme les Iraniens aujourd’hui, dans toutes les couches de la population. J’ai trouvé cela absolument extraordinaire.
Figurez-vous que les jeunes gens se réunissent le soir, mangent entre eux et après ce que l’on fait – au lieu de se raconter des gaudrioles plus ou moins salaces comme on le fait chez nous – on se récite des vers, des versets de célèbres poètes iraniens : Omar Kaharia, Afez.
Contemporains ou ?
Contemporains, je ne sais pas. Mais ces poètes du neuvième au quatorzième siècle, voilà c’est cela.
Oui, ce n’est pas très contemporain.
Pas du tout. C’est un jeu magnifique, un jeu superbe.
Ces poèmes, ces poésies, c’est plutôt religieux ou c’est…
Non. Votre question est intéressante parce que tout le monde le sait, l’Iran vit actuellement sous un régime islamique très sévère où le vin est proscrit, où la licence est proscrite et ces poètes comme Afez, par exemple, est l’un des plus célèbres et l’un des plus aimés dont le tombeau est à Chiraz, vante l’amour, le vin, la belle vie, etc. tout cela en relation alors avec le devenir de l’homme, le mystère de sa destination, etc. Il y a le mélange des deux et curieusement ces poètes comme Omar Kaharia, qui ont beaucoup chanté le vin et l’amour sont tellement ancrés dans la population que le régime islamique n’a pas pu supprimer ces poètes qui content sur le vin, sur l’amour, etc.
Dans les écoles, on enseigne les textes de ces grands poètes, ce qui est vraiment extraordinaire.
Oui. On pourrait penser que si le régime est si dur que l’on dit, il aurait brûlé ces livres, ces récits.
Non. Parce que cela fait partie intégrante de la Perse, de l’Iran, cela fait partie intégrante de ce peuple cultivé qui a cela dans ses chromosomes et cela ressort constamment.
Vous avez visité l’Iran du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest. Il reste beaucoup de vestiges, de monuments ?
Bien entendu ! L’Iran est peuplé de vestiges qui remontent à trois mille ans avant Jésus-Christ. Ensuite, vous avez les grands sites archéologiques, Persépolis, qui est vraiment une merveille impensable, extraordinaire du point de vue qualité des sculptures, agencement et organisation, etc. Après est venue l’islamisation vers l’an six cents et quelques du pays où les Arabes, juste après la mort de Mahomet, ont envahi l’Iran et l’ont islamisé. Alors sont venues les premières mosquées avec les premiers minarets, ensuite l’architecture s’est compliquée, s’est améliorée. Vous avez ces fameuses coupoles inouïes et bleues Iran, ces grandes coupoles qui sont couvertes de dizaines de milliers de catelles bleues décorées, etc.
Si ma mémoire est bonne, la mosquée du Vendredi de la Place royale à Ispahan est recouverte de 55000 mètres carrés de faïences bleues, décorées bien entendu avec des ornements floraux, etc. C’est absolument prodigieux.
Ce qui est surprenant, évidemment, c’est que l’on y trouve de la neige, des déserts un peu comme le Sahara ?
C’est un pays étrange et ceux qui ne connaissent pas l’Iran disent : « Tiens, tu vas en Iran au mois de mars… Oh là là, il va faire chaud ! Pas du tout. On a subi des températures, quelques fois le matin, on s’est levé, il faisait dix degrés au milieu du mois de mars.
C’est un pays - si je veux simplifier les choses - qui comporte deux grands déserts insupportables où la température peut monter jusqu’à cinquante degrés et ces déserts sont bordés de chaînes de montagnes comme les monts Agros comme au-dessus de Téhéran, le mont d’Aval qui est un mont qui culmine à 5600 mètres d’altitude, donc ce sont des montagnes très hautes et qui souvent sont enneigées et en permanence.
Ils exploitent cette neige ?
Bien entendu, cette neige, cette humidité est exploitée pour les villes qui sont au bord du désert. Par exemple, on va chercher de la neige dans les montagnes et on construit des espèces de grands dômes de plusieurs mètres de hauteur, des espèces de cônes comme les anciennes ruches d’abeilles qu’on rempli de mètres cube de neige et on met les aliments au frais. Alors, on a des aliments au frais pendant des années.
On fabrique des glacières ?
Voilà, ce sont des glacières et une autre chose extraordinaire que j’ai découverte là-bas, c’est la khanat. Les khanats, ce sont des canaux dont la technique a été inventée trois mille ans avant Jésus-Christ. Ceux que j’ai vu là-bas, ce sont des canaux qui ont été construits trois cents ans avant Jésus-Christ et qui sont des canaux qui partent de la montagne pour récupérer l’eau et la neige fondante et qui sont creusés sous le sol, qui sont creusés jusqu’à cinquante mètres de profondeur, c’est quand même incroyable à cette époque. Cinquante mètres de profondeur à mains d’hommes dans les rochers.
Et pourquoi, ils ont fait cela ?
Ils ont fait ces canaux pour amener l’eau.
Et pour lutter contre l’évaporation ?
Non pas du tout.
En profondeur.
Oui ! En surface, l’eau se perdrait dans les cailloux, dans le sable, etc. Il n’y a pas beaucoup de sable, il y a beaucoup de caillasse, quand même cela se perdrait. Alors là, l’eau est amenée dans un canal, un tunnel souterrain, rocheux et elle ressort dans les villes qui bordent les déserts et on irrigue les oasis, les plantes, les cultures etc. Aujourd’hui encore, ces khanats ont un débit qui est aussi important que ceux que donnent les énormes pompes que nous avons vues à moteur à mazout et qui débitent un flot extraordinaire. Tous les trente mètres, c’est-à-dire j’ai mesuré à peu près, tous les cents pas, on a creusé des puits verticaux qui descendent jusqu’à trente, quarante, cinquante mètres de profondeur et tous les ans, il y a des hommes qui descendent là au fond et qui vont curer ces khanats pour enlever les cailloux, le sable, etc. On fait des petits tas dehors et cela continue et fonctionne encore aujourd’hui. Trois cents ans avant Jésus-Christ.
Il y a quelques milliers d’années, l’Iran a entrepris des grands travaux à vous entendre, mais il n’y avait pas de pétrole à l’époque. Comment était financé tout cela et quel était le régime en Iran et quelles étaient ces richesses à l’époque ?
Comme je vous l’ai dit, l’empire Perse était un empire énorme et sous Darius par exemple, il y avait des satrapies, c’est-à-dire que chaque pays occupé était organisé comme un département français, si vous voulez, mais gigantesque. Il y avait la satrapie de Baktrian qui est l’Afghanistan actuel, il y avait la satrapie de la Lycie qui est en Turquie, de l’Egypte etc. et dans toutes ces satrapies, il y avait un satrape, c’est-à-dire un gouverneur qui prélevait des impôts, qui prélevait de la marchandise pour les amener à Darius 1er et à Persépolis, on voit sur les bas reliefs, ces processions où les satrapes et les représentants de ces satrapies amènent des offrandes.
Je vous ai donné la photo d’un bélier par exemple. On amène de l’or, de l’encens, les richesses du pays.
Donc l’Iran lui-même actuel n’était pas tellement riche, mais il était riche de ses possessions, de tout ce qu’il prélevait comme impôts ailleurs.
Maintenant, vous avez posé la question : « Qui c’est qui construisait tout cela ? » Figurez-vous que les Perses ont réussi à réduire à l’esclavage pendant un certain temps, les Romains à l’époque de l’Empire romain.
C’est un comble !
Et il y a des Romains qui ont travaillé en Perse, dans l’Iran actuel, à construire et à sculpter certaines œuvres sous la direction de leur maître, par exemple. En plus de cela, il y avait un certain nombre de mines, des mines d’oxyde de zinc, des minéraux particuliers et ce qui a fait l’intérêt dans le fond de l’Iran, de toujours, c’était que l’Iran était sur la route de la soie, que l’Iran était un trait d’union entre l’extrême Nord-Est de l’Europe et de l’Asie et puis l’Arabie, la mer, l’Afrique, la Turquie, la Grèce, etc.
Il y avait des caravanes sans cesse qui passaient et les caravanes cela rapportent de l’argent car quand elles arrivent, on prélève des droits, on les loge, on leur vend de la nourriture, etc. C’est une certaine richesse.
Merci Monsieur Haag de nous avoir éclairé sur ce pays dont on cause beaucoup, mais il est vrai que l’on ne sait pas grand-chose finalement.
Merci c’est avec plaisir.
Interview réalisée par Jean-Pierre Lambert
Texte retranscrit par Françoise Berthod