Monsieur Willy Haag : L’Iran actuellement

 

Monsieur Willy Haag, bonjour.

Bonjour.

 

Vous êtes très connu dans le canton de Neuchâtel pour votre engagement dans le parti radical, en politique en tant que député, vous vous êtes battu pour beaucoup de causes dans le canton de Neuchâtel depuis bien des années. C’est un peu surprenant de voir que vous vous battez aussi pour d’autres causes, bien loin de chez nous, et en particulier l’Iran, un pays que vous aimez beaucoup comme d’ailleurs toute la région. Mais ces temps, vous êtes beaucoup plus sensible que vous pourriez l’être suite aux menaces qui pèsent sur ce pays, sur les menaces que les Américains font peser sur ce pays. Quel est votre sentiment à ce sujet ?

Oui. J’aimerais d’abord dire que c’est beaucoup dire que je défends une cause. Je suis un peu petit pour défendre la cause de l’Iran, mais j’ai une opinion très claire sur l’Iran.

Je suis donc allé en Iran grâce à un voyage organisé par Philippe Graf. Un voyage extraordinaire avec un homme cultivé, des guides sur place. Nous étions une toute petite équipe, donc j’ai pu apprendre à connaître le pays, à percevoir sa modernité pendant quinze jours comme si j’y avais été pendant un mois et demi, deux mois.

Alors, je sens quand on discute de l’Iran chez nous, on est à quatre mille kilomètres de Téhéran n’est-ce pas ? Alors on a une opinion des Iraniens du régime que dirige maintenant d’une main de fer, Ahmadinejad, qui est le président de la République. Au-dessus de lui, il y a Hachemi Rafsandjani, qui est le guide de la Révolution, qui a tous les droits même sur l’armée, etc. On a l’impression d’un pays qui est complètement brimé, fermé, etc. et ce n’est pas du tout le cas. J’ai découvert un pays qui est moderne, qui est jeune.

Je vous rappelle que le cinquante pour cent de la population a moins de vingt ans. Cela veut dire que le cinquante pour cent de cette population, qui est de septante millions d’habitants, sont des jeunes qui sont nés après la Révolution islamique, et qui dans le fond, ont plutôt à subir le carcan de la Révolution islamique, c’est un peu difficile pour eux. Ce n’est pas facile et ces jeunes sont des jeunes comme tous les jeunes du monde entier et ils ont envie de vivre, ils ont envie de rire. Les femmes ont envie de s’habiller, de se maquiller et de danser etc.

 

Elles ont le droit de le faire ?

Il faut dire que maintenant, ce régime islamique s’est beaucoup, beaucoup adouci. Je vous rappelle qu’en 1997 encore, c’est un merveilleux livre de Azar Nafisi, qui est une jeune femme qui enseignait à l’Université de Téhéran, qui a écrit un magnifique bouquin qui s’appelle : « Lire Lolita à Téhéran », qui est enseignante maintenant à l’Université aux États-Unis, de littérature française, racontait que quand elle était en Iran à cette époque-là, professeur d’Université en 1997. Les gardiens de la Révolution fouillaient dans le sac des dames et si l’on y découvrait un rouge à lèvres ou une bouteille de vernis à ongles, ces femmes étaient emmenées. Elles étaient fouettées.

Or, maintenant, qu’est-ce que je constate dans cet Iran moderne ? Je constate que les femmes peuvent sortir dans la rue avec un homme qui n’est ni leur mari, ni leur frère, ni leur cousin. Elles sont libres. On ne les arrête pas, parce qu’elles sont avec un autre homme dans la rue. Les mèches de cheveux apparaissent sous le foulard, elles se maquillent, elles ont du rouge à lèvres, elles ont du khôl autour des yeux. Elles sont d’ailleurs magnifiques. Ce sont des femmes d’une beauté absolument extraordinaire. C’est fascinant de regarder une belle Iranienne ! C’est magnifique.

Donc, les mœurs se libéralisent vraiment et l’on sent que la jeunesse sera le moteur de cet Iran moderne sans d’ailleurs qu’il ne soit plus musulman. On peut très bien être musulman et ne pas être aussi dogmatique que le voulait Khomeini, dont d’ailleurs j’ai vu des portraits là-bas - entre parenthèse je vous dis cela : « Cet homme est d’une dureté, il a un regard. Khomeini, il est mort maintenant, il a un visage impitoyable, c’est terrible… »

 

Pourquoi ces photos sont encore dans la rue ?

Parce que c’est un Saint. L’Iran qui est chiite a un culte de ses martyrs et de ses saints. Vous voyez partout des images contrairement aux Sunnites, où le culte de la personnalité est absolument interdit. Là, on expose partout les portraits de Khomeini, de Ahmadinejad, de tous les martyrs de la guerre d’Irak par exemple, qui sont sur des grands panneaux à l’entrée des villes, des villages. On a ce culte de la personnalité et du martyr.

Alors, je disais que cette jeunesse, c’est l’espoir et cela sera inévitable, parce que les tenants de la Révolution sont actuellement des gens relativement âgés, à part Ahmadinejad, mais qui a été quand même à l’école du H’esbollah, du terrorisme. C’est un cas particulier. Mais les autres sont âgés et il va se passer, à mon avis, ce qui s’est passé en Union soviétique. Quand vous aviez l’Union soviétique d’URSS, le gouvernement était composé de gens qui avaient entre septante-cinq et quatre-vingt-sept ans et quand ces gens-là sont morts, il y a eu un renouveau et l’URSS s’est transformée, s’est libéralisée, etc.

Je pense qu’il va se passer la même chose. Il faut être patient.

Ceci étant dit, je suis outré par l’attitude du gouvernement américain et de Bush en particulier concernant l’Iran. Il y a quelque chose que je ne peux pas comprendre et là, il faut que je m’explique parce que les gens ici ne savent pas combien l’Iran a souffert ces derniers vingt ans.

Je vous rappelle qu’il y a eu cette guerre irako-iranienne où l’Iran a été attaqué par l’Irak et chose incroyable, c’est que l’Irak sous Saddam Hussein, était armé par les Etats-Unis. Vous vous imaginez ou bien comme l’histoire a des retournements incroyables ? Cette guerre, elle a duré huit ans. Pendant huit ans, on a assailli les Iraniens.

Le résultat : un million deux cent mille morts.

 

Côté iranien ?

Côté iranien. Des centaines de milliers de mutilés de guerre et de blessés, et des frontières qui n’ont pas changé. Huit années de guerre pour rien ! C’est terrifiant, c’est un scandale ! Et pendant ces huit années, il y a eu des blocus économiques. On a interdit aux étrangers de s’installer en Iran, de monter des entreprises, des raffineries de pétrole ou des choses comme cela. Donc, l’Iran a terriblement souffert économiquement pendant ces huit ans.

En plus de cela, après ces huit ans, la guerre en Afghanistan, la guerre en Irak, les troubles au Pakistan ont fait que l’Iran doit recevoir et s’occuper de plus de quatre millions de réfugiés. Quel est le pays qui fait un effort pareil ? Des gens qu’il faut nourrir, qu’il faut loger, à qui il faut chercher du travail ? Quatre millions.

 

Quelle est la population ?

Septante millions. C’est un effort considérable. Ensuite de cela, l’Iran doit encore faire face à une difficulté terrible.

 

Par rapport à l’Afghanistan ?

Par rapport à l’Afghanistan. Il y a entre l’Iran et l’Afghanistan, il y a neuf cent trente-cinq kilomètres de frontières communes et à travers ces neuf cent trente-cinq kilomètres passent des trafiquants de drogue. Vous savez que l’Afghanistan est le producteur numéro un du pavot et de l’héroïne dans le monde et ces groupes de trafiquants de drogue sont armés et ils essaient de passer à travers la frontière afghano-iranienne pour que la drogue ensuite continue via la Turquie pour arriver jusqu’en Europe.

Ces groupes sont extrêmement dangereux et constamment il y a des soldats iraniens qui sont sur la frontière et qui essaient d’empêcher cette infiltration et aujourd’hui, on en est à trente mille soldats iraniens morts.

 

Pour défendre cette frontière ?

Trente mille soldats iraniens morts pour lutter contre la drogue et c’est un pays comme cela qu’on veut bombarder. Moi, il y a un raisonnement qui m’époustoufle. Le gouvernement américain a été le seul gouvernement au monde à balancer deux bombes atomiques sur des populations civiles. Le seul, et c’est lui qui s’intitule « Gendarmes du monde » et qui veut que les autres n’aient pas la bombe atomique. Il veut frapper l’Iran, non pas parce qu’il y a la bombe atomique, mais parce qu’on soupçonne l’Iran de vouloir faire une bombe atomique. On n’en a toujours pas la preuve !

Quand les Américains ont attaqué l’Irak, on a soupçonné l’Irak d’avoir des armes de destruction massives. On n’en a pas trouvées. On a fait une guerre pour rien, alors cela c’est une chose qui m’irrite que les Américains s’intitulent : « Gendarmes du monde », mais de quel droit ? Et pourquoi, si l’Amérique menace de frappes l’Iran, pourquoi ne menace-t-elle pas de frappes le Pakistan qui a la bombe atomique, l’Inde qui a la bombe atomique, la Chine, la Corée du Nord, la France, la Grande-Bretagne, mais pourquoi pas ?

 

On peut en effet se poser la question. Vous avez la réponse ?

La réponse, Monsieur Lambert, c’est le pétrole. Voilà la réponse.

Moi, je dis : « Il faut tuer Bush », parce qu’en tuant Bush, on perd une vie humaine, mais on va en économiser des dizaines de milliers, parce que si l’Iran est bombardé, cela va être catastrophique. On va se mettre tout l’islam à dos. On va mettre l’islam à dos de l’Occident et cela va être le déclenchement de guerres, de batailles épouvantables, parce que ni les Russes, ni les Chinois n’accepteront cela.

 

Cela fut déjà le cas avec l’Irak finalement ?

Mais oui.

 

Cela ne peut qu’aggraver la situation, vous pensez ?

Cela serait terrifiant. C’est une erreur politique monumentale et il y a des gens beaucoup plus intelligents que moi qui l’ont dit, mais en douceur, mais qui l’ont dit !

 

Vous pensez vraiment que c’est la seule raison qui pousse le gouvernement à Bush à vouloir attaquer l’Iran ?

Ce n’est évidemment pas la bombe atomique. Ce qui pousse les États-Unis, c’est la possession de cette région de disposer de la région pétrolière, parce que franchement l’Irak, c’était bien la même raison.

 

Côté pétrole, l’Iran en possède beaucoup ?

L’Iran est le quatrième producteur de pétrole du monde et le deuxième propriétaire des réserves de gaz au monde après la Russie. Donc, le potentiel énergétique dans ce pays est absolument extraordinaire et le peuple iranien mériterait bien de pouvoir profiter lui-même de cela. Il y a des difficultés aujourd’hui en Iran sur le plan économique, parce qu’ils ont fait tant d’efforts pendant ces dix ans, après pour se remonter, pour se sortir de cette guerre et cela continue maintenant.

Par exemple, cela ne fait qu’une année, les Iraniens sont des grands mangeurs de viande, que l’Iran est autonome et peut lui-même produire la totalité de son blé.

L’Iran est le premier producteur et exportateur du monde de pistaches, produit vraiment délicieux. L’Iran produit le septante pour cent du safran dans le monde. J’en ai goûté, c’est un safran excellent, c’est parfumé, c’est formidable.

L’Iran produit des voitures qu’ils montent avec des moteurs Peugeot et ces voitures ont un certain succès, parce qu’elles sont exportées maintenant au Brésil, au Vénézuéla, au Pakistan. Il s’en vend dans les pays avoisinants aussi.

Mais l’Iran a un problème avec les raffineries de pétrole, c’est incroyable.

 

Quel genre de problèmes ?

Et là, il faudrait absolument laisser à ce pays le temps de se retourner pour qu’il soit aussi autonome.

Figurez-vous que dans des régions pétrolières comme Ahwaz où on a des torchères qui brûlent la nuit, on voit des torchères, des grandes flammes la nuit, etc. Une région, ce n’est pas loin du golfe persique, Ahwaz, son sol riche en pétrole et en gaz et vous êtes en pénurie de diesel et de benzine. On arrive devant les stations d’essence, il peut y avoir dix, vingt, trente camions, parce que les camions ça circule. En Iran, à travers le désert, il y a des camions sans arrêt, sans arrêt. C’est un pays qui bouge, c’est un pays qui est actif. C’est des gens travailleurs, etc. Ils arrivent à la station essence…

 

Ils n’ont pas de raffinerie alors ?

Ils n’ont pas eu le temps, ni les moyens de construire des raffineries.

 

Ils ont uniquement exporté pour l’instant ?

Ils dépensent à peu près trois milliards pour importer de la benzine. Trois milliards, vous vous imaginez…

 

Monsieur Haag, nous arrivons à la fin de cet entretien sur l’Iran, sur l’Iran d’aujourd’hui. Au fond de vous, est-ce que les Iraniens aujourd’hui ont peur, est-ce qu’ils sont au courant de ce qui se trame à l’ONU ces jours ? Est-ce que vous avez pu en parler avec eux, est-ce que vous-même vous pensez qu’il y a un réel risque de guerre en Iran ?

Bien sûr que les Iraniens sont au courant parce que j’ai des éditions anglaises des journaux iraniens par exemple que j’ai consultées, que j’ai lues quand j’étais là-bas. Des éditions anglaises où est relaté tout ce que l’on peut lire en Europe au sujet de la position des États-Unis, de la position du Conseil de sécurité, etc.

Ils sont parfaitement au courant, mais ce sont des gens fiers et solides. Je vous rappelle qu’Ahmadinejad a dit, je crois que c’était ce matin dans la presse : « C’est l’Occident qui a besoin de nous et pas nous qui avons besoin de l’Occident », fort de ses réserves pétrolières et de gaz.

Je n’aime pas trop, mais il faut que je le dise. Je n’aime pas le côté excessif, absolu d’Ahmadinejad, à qui les Iraniens eux-mêmes reprochent d’avoir dit cette horrible chose au sujet d’Israël. Mais là où il est maintenant, il prend cette position d’une défense très honorable de tout son peuple et cela c’est normal, voyez. Cela c’est normal et heureusement qu’il le fait.

Il y a beaucoup d’Iraniens, je vous rappelle qu’il a été élu avec de très faibles voix, un très faible pourcentage, je crois vingt-quatre pour cent des votes, parce que les gens ont boudé, pour la plupart, les élections iraniennes, parce qu’on a éliminé du Parlement les candidats réformateurs. Ce sont des élections qui sont un peu truquées, trichées, peu importe, mais elles ne sont pas justes. Il y a beaucoup, beaucoup d’Iraniens qui ne sont pas d’accord avec Ahmadinejad. Mais quand leur président du gouvernement prend la défense de tout un pays, forcément ils sont avec lui. Là, il arrive à rassembler tous les Iraniens quelle que soit leur opinion et dieu sait s’il y en a qui sont nombreuses qui diffèrent de celles d’Ahmadinejad.

 

Merci Monsieur Haag pour toutes ces explications sur ce magnifique pays et l’on va suivre évidemment ce qui se passe en espérant que le pire et surtout la guerre soit évitée.

Merci beaucoup.

 

 

Interview réalisée par Jean-Pierre Lambert

Texte retranscrit par Françoise Berthod