Monsieur Michel Buhler : Sculpteur et peintre

 

 

Michel Buhler bonjour.

Bonjour.

 

Vous exposez à la galerie Quint-Essences des petits hommes issus de la terre. Est-ce que vous pouvez nous en parler ?

Évidemment qu’ils sont issus de la terre, parce qu’on prend la terre telle qu’elle est et on la travaille, on la pétrit, on s’amuse avec, on la bat, on la lance, on la façonne. Et après, brusquement, il en sort différentes choses.

 

Est-ce que l’on peut dire que vous avez eu un maître, quelqu’un qui vous a donné un style ?

Non, pas du tout. On ne peut pas parler de maître. Disons, j’ai rencontré M. Chapuis. J’ai été dans sa galerie à Neuchâtel et là, il m’a montré quelques rudiments de façonner et d’empoigner la terre. Je dois dire que cette sensation d’avoir la terre dans la main, c’est quelque chose d’assez extraordinaire et j’ai mordu après cela, assez rapidement.

 

C’est en quelque sorte un retour à la terre ?

Oui. J’espère qu’il n’est pas définitif. Non, disons que je n’ai jamais pensé que la terre était une chose aussi sensible, aussi particulière dans le toucher parce qu’il y a plusieurs manières de la prendre. Vous la prenez, vous la pétrissez, vous la montez, vous la travaillez à l’intérieur ou vous la jetez. Vous la battez, vous la prenez, vous la façonnez d’une autre manière avec le mouvement et cela donne des morceaux de terre que vous pouvez reprendre, recoller, remettre dessus. C’est quelque chose d’incroyable. Une fois que c’est fait, vous ne pouvez plus retoucher. Si vous touchez quoi que ce soit, à mon point de vue donc, ça change absolument l’ensemble. Donc les choses viennent et comme elles sont là, vous les laissez. En tout cas en ce qui me concerne.

 

Donc vous laissez parler votre instinct ?

Si vous parlez d’instinct. Disons que je laisse parler ce qui sort de mes mains.

 

Ce qui sort de vos mains vient de l’intérieur, ne l’oublions pas.

Cela, c’est vous qui le dites.

 

Fort bien. Ce qui m’a frappé dans vos sculptures – on parlera peut-être des gouaches par la suite – c’est notamment les noms que vous leur donnez.

Oui.

 

Puisque j’en ai quelques-uns en tête, comme la Pythie, comme, qu’est-ce que j’ai retenu, Artus par exemple, héros légendaire gallois.

Oui.

 

N’est-ce pas ?

Indry par exemple qui est un lémurien de Madagascar. J’avais cette pièce qui était exposée à La Chaux-de-Fonds et quelqu’un m’a abordé et dit : « Ah vous avez été à Madagascar. » J’ai dit : « Non, pas du tout », parce que vous savez ce que c’est Indry ? J’ai dit : « Oui, je sais ce que c’est ». Alors pourquoi vous avez appelé cela Indry ? Parce que c’est ce que cela me rapportait, c’est ce que j’imaginais, donc c’est un lémurien. Il m’a dit : « Ils sont beaucoup plus grands. » J’ai dit : « Oui, j’ai fait une petite réduction ! »

 

D’accord.

Donc quelqu’un connaissait tout à fait le mot Indry dans son sens propre.

 

Ce que j’ai constaté aussi, vous travaillez, je me suis amusé à cloisonner, ce que je n’aime pas faire d’abord, je vois qu’il y a le monde animal, au niveau des noms.

Ah au niveau des noms, oui.

 

Il y a un côté ésotérique ou mystique ou peut-être religieux, je n’irais pas jusqu’à religieux, il y a tout ce qui est corporel, c’est-à-dire des maladies, il y a le médius par exemple.

Oui parce que j’aime beaucoup les chevaux et c’est pour cela que Vertigo, ça vient d’une maladie du cheval. La statue était un peu tordue comme cela, un peu difforme et c’est une maladie qui touche le mouvement.

 

Au moment où vous sculptez ?

Je n’y pense pas du tout.

 

C’est après coup ?

Sculpter n’est pas encore le mot. Disons le moment où j’assemble où cela sort d’une certaine manière, non je ne pense pas au nom. C’est une fois la chose un peu terminée que je me dis : « Ah cela pourrait me faire penser à ça. » Pythie par exemple, pourquoi pas ? Les bras comme cela, le côté j’arrive à, un peu prophétesse, j’arrive à deviner quelque chose. Le regard un peu lointain. Disons, il y a des approches comme cela. Voilà, c’est un nom qui pourrait aller.

 

D’accord. Au niveau du choix des couleurs, vous êtes dans le vert, vous êtes

Dans l’orange beaucoup.

 

Dans l’orange oui. Pourquoi ?

Alors cela, je ne peux pas vous le dire. Pourquoi j’aime l’orange ?

 

La chaleur peut-être.

Peut-être. Disons la convivialité, le côté sympathie, oui le côté chaleur. Convivialité, chaleur, oui. C’est une couleur qui me parle bien, le jaune et l’orange. C’est chaleureux effectivement.

 

Chaleureux. Vous avez votre four, alors.

Non, pas du tout.

 

Expliquez-nous comment l’on procède ? Peut-être pas de A à Z.

Non. C’est assez simple. Vous prenez la terre, vous la façonnez, vous la laissez reposer quelque temps de telle manière à ce qu’elle se sèche un peu et vous faites une première cuisson vers les 850 - 900 degrés, une cuisson électrique. C’est ce qu’on appelle la cuisson biscuit et après vous mettez de l’émail sur cette pièce-là.

 

Des pièces émaillées.

Oui des pièces émaillées et vous choisissez les couleurs que vous voulez en sachant qu’elles ne vont pas donner exactement  comme elles sont là, une fois qu’elles auront été travaillées, parce qu’avec la chaleur, cela se modifie terriblement. Et vous peignez votre pièce et ensuite vous faites ce que l’on appelle une cuisson « raku », vous l’amenez à mille degrés et une fois que la pièce est sortie, vous la plongez dans des copeaux. Les copeaux vont s’enflammer et vous la recouvrez d’une couverture ou d’un couvercle de telle manière que les parties qui ne sont pas émaillées s’imprègnent de fumée, de la fumée des copeaux ou de la paille ou disons tout ce qui est comestible et c’est ce qui donne ce côté gris, gris noir, gris foncé et la fumée s’imprègne partout où l’émail n’est pas posé et s’imprègne un peu, là où l’émail est posé d’une manière irrégulière. Cela change un peu toute la couleur. Et je dois dire qu’alors, si vous parlez d’un instant magique, c’est au moment où l’on ouvre le four. Vous avez cette espèce d’incandescence, cette lumière extraordinaire qui est comme une lumière solaire. Vous avez les pièces qui sont dans le four, vous ne les voyez pratiquement pas et au moment où l’on ouvre le four ils prennent forme. Ils sortent de cette chaleur incroyable et ils commencent de se modeler comme cela. Ils prennent et ils craquellent. Après vous les prenez avec une grande pince et vous les trempez, enfin vous ne les trempez pas, vous les mettez dans les copeaux et cela s’enflamme et vous recouvrez tout cela. Après il y a encore un autre moment magique dans cette manière de faire, c’est … après vous les refroidissez, vous les sortez de cet espèce d’attirail où vous avez les copeaux, la couverture et vous les refroidissez dans de l’eau. L’eau peut devenir aussi bouillante. Vous pouvez les refroidir assez rapidement. Vous n’êtes pas obligé d’attendre. Après, une fois que c’est bien froid, vous prenez votre brosse métallique et vous commencez de retrouver les couleurs. Alors là, c’est aussi un moment magique.

 

Je pense.

Il y a plusieurs moments magiques. Le premier moment magique, c’est quand vous avez la pièce qui est terminée. Le deuxième moment magique, c’est quand vous ouvrez le four et là vous avez  cette espèce de lumière qui commence de se matérialiser et après vous avez un moment de découverte, parce que la pièce est noire après quand vous l’avez sortie des copeaux. Vous grattez, vous grattez et vous vous dites : « Oh la, c’est quoi pour une couleur, ce n’est pas tout à fait cela. » Si vous l’avez posée un peu trop près, le rouge devient un peu vert. Disons qu’il y a des tas de mélanges.

 

Est-ce qu’il y a déjà eu des mauvaises surprises ?

Non. Il faut prendre les choses comme elles viennent.

 

Comme elles viennent.

Oui. Cela pourrait être de la philosophie.

 

On n’entre pas en matière.

Mais disons, vous avez mis de la couleur, elle ne sort pas comme vous le voulez. C’est cela qui est bien et des fois mieux. Avec l’action du feu, c’est encore plus beau.

 

Vous avez choisi un format relativement petit, puisque c’est entre quinze et vingt centimètres. Pourquoi ce choix ?

Ecoutez ce n’est pas un choix, c’est une affaire de technique. Cela c’est une chose, ce format-là, un peu près cette grandeur-là, je peux la faire d’un seul jet si vous voulez. Je la prends, je prends la terre, je m’amuse, disons j’en retire un certain plaisir aussi et la pièce sort terminée. Il n’y a pas de retouches. Pour faire des retouches, il faut commencer de prendre une hauteur, de mettre la pièce sous plastique, de retoucher après. C’est tout un processus qui fait que vous travaillez par fragmentation.

 

Oui.

Et pour moi, ce n’est pas ma recherche.

J’aime la spontanéité en ce qui concerne en tout cas les sculptures.

 

Vous passez du 3D, trois dimensions des sculptures en deux dimensions, c’est-à-dire les gouaches.

Oui, si vous voulez.

 

Si l’on veut.

Disons les gouaches, c’est différent mais je les peins aussi avec les mains, beaucoup avec les mains.

 

L’aspect tactile compte énormément chez vous ?

Sensuel, oui. Tout le côté sensuel. J’ai quelques pinceaux, mais ce n’est pas mon attirail le plus important.

 

Vous avez choisi trois ou quatre personnages, vous avez votre gouache, est-ce que vous racontez une histoire ? Il y a confrontation ?

Non, je ne crois pas. Cela ne va pas si loin. Simplement disons qu’il y a souvent des correspondances de couleurs, c’est-à-dire que je choisis pour les gouaches des couleurs que j’ai aussi sur les personnages. Après avec cette liaison de couleurs, cela peut donner quelques fois une sorte d’ensembles. On peut imaginer qu’il y a une correspondance.

 

Est-ce que vous pratiquez d’autres arts, je n’aime pas trop le mot art ?

J’ai beaucoup pratiqué ce que l’on appelle l’art équestre. C’est l’une de mes passions.

 

Les chevaux.

Oui.

 

Dans quels domaines, le saut ?

Dressage.

 

Dressage. Est-ce que vous avez connu Christine ?

Stückelberg, mais oui.

 

Grande dame.

Sur le plan physique pas tellement, car elle fait à peu près 1,50 m. Mais en connaissances et en valeurs, en harmonie, quelque chose d’assez extraordinaire, oui.

 

Vous avez toujours des chevaux ?

Oui.

 

Comment se fait-il que vous qui aimez les chevaux, vous n’ayez pas représenté ou tenté de représenter des chevaux ?

Je vais vous répondre tout de suite. Le cheval étant un animal tellement extraordinaire, tellement beau comme il est là que je ne pense pas qu’on puisse en faire des représentations.

 

Et pourtant.

Et pourtant.

 

Cela a été fait.

Pour moi, il n’y a rien de plus beau qu’un cheval au milieu d’un pré qui galope. J’entends… Non, je n’essaierai pas de le représenter.

 

Même un « Franches-Montagnes » ?

Même un « Franches-Montagnes ». C’est vrai qu’il a une certaine poésie.

 

Oui, c’est juste.

Une certaine… une manière d’être qui est différente. J’ai travaillé avec des « Franches-Montagnes » à l’armée et c’était des chevaux formidables avec un caractère incroyable, une ténacité et alors je ne veux pas dire jovial, mais tenace en tout cas.

 

C’est le caractère du coin.

C’est le caractère du Franc-Montagnard.

 

Oui.

Vous me faites dire des choses que je ne veux pas dire, là.

 

Pas du tout.

Je parle du cheval, là.

 

Je crois que c’est intéressant de savoir un petit peu… faire quelque chose de global, parce que c’est dommage sinon.

Vous êtes retraité, vous faites de la sculpture, vous avez d’autres occupations ? On a dit sculpture, cheval… Vous habitez au bord du lac, est-ce que le lac vous inspire ?

Écoutez, en été c’est magnifique. Non, c’est beau. C’est très beau. Mais je serais plutôt montagnard.

 

Vous n’avez jamais été tenté par exemple de vous lancer dans des aquarelles ?

J’ai quelques petites aquarelles, mais elles ne sont pas vraiment fantaisies.

 

Du figuratif, figuratif.

Du figuratif, figuratif, oui. Juste pour le plaisir. Mais non, ce n’est pas ma recherche.

 

Goûter la vie se résume pour vous à avoir la sensualité de la terre.

Oui. Disons quand même que c’est une recherche de plaisir. Et pouvoir le trouver là où il est et surtout l’apprécier.

 

Et par exemple d’exposer, y a-t-il aussi une recherche de plaisir où cela rentre dans quel contexte ?

Disons qu’il y a un côté amusant. On revient toujours au plaisir amusé. C’est de voir par exemple la tête de certaines personnes devant certaines figurines. Mais là, je ne parle pas seulement des miennes, je parle de celles que l’on avait exposées avec M. Chapuis à La Chaux-de-Fonds au salon de Noël. Et là, c’était très particulier parce que c’était des achats festifs pour Noël avec bougies, petits papiers, etc. Et l’on avait là, tout d’un coup un stand avec des personnages différents, parce qu’il est encore beaucoup plus fantaisiste que moi si c’est possible, des dragons. On avait Saphira, la naissance de Saphira et des choses comme cela. Ce qui était très intéressant, c’était de voir que les enfants s’arrêtaient : Ah !, un dragon. Pour eux, l’imaginaire ce n’est pas du tout un problème et les personnes d’un certain âge, disons de ma génération même un peu plus âgée encore qui ont gardé une espèce d’approche fantaisiste. Alors que les gens d’un âge plus moyen, entre les deux si vous voulez, passent assez là-dessus : « Oui, bon. » Les gens qui s’approchent étaient les très jeunes et les beaucoup plus âgés avec un regard tout à fait différent.

 

Cela veut dire quand même et c’est malheureux qu’il y a une période de notre vie où l’on perd notre partie d’enfant.

Ce n’est pas ce que j’ai voulu dire. Mais je ne pensais pas tomber en enfance en devenant vieux. Je pensais qu’on avait justement une culture un peu différente peut-être plus imagée, peut-être plus fantaisiste, plus de recherches dans la fantaisie et moins : « C’est comme cela que ça doit être, c’est bien, ce n’est pas bien », un côté que je dirais un peu dirigé  Tandis que les enfants ont encore leur imagination et la laissent parler, la laissent… En tout cas dans les regards, c’était assez particulier et les gens de ma génération ou peut-être un peu plus âgés ont un peu cultivé cela. Ils sont moins embrigadés dans ce qui devrait être, donc plus de fantaisies.

 

En guise de conclusion, on pourrait souhaiter aux gens qui vont venir voir votre exposition, un brin de fantaisie plutôt qu’un côté cartésien qui tue tous les rêves.

On peut tout avoir mais disons, je pense qu’il faut un peu de fantaisie, effectivement. Que la fantaisie permet pas mal de choses.

 

Alors soyons fantaisistes.

Alors soyons fantaisistes.

 

Merci Michel.

Merci.

 

 

Interview réalisée par Alain Sunier

Texte retranscrit par Françoise Berthod