Monsieur Denis Stoller : Le chômage

 

 

Chères téléspectatrices, chers téléspectateurs, bonjour. J’ai aujourd’hui le plaisir de recevoir Denis Stoller qui, depuis peu, vend notre journal à Lausanne, plus précisément dans le quartier de Chailly, c’est bien cela.

Oui.

 

Comme tout homme qui en arrive là, il a quand même un passé qui est un peu différent de ce qu’il va nous conter par la suite. Comment… Que s’est-il passé au niveau professionnel pour que vous en arriviez là, Denis ?

Tout se passait bien pendant plusieurs années et tout à coup il y a eu des changements de direction, des changements de chef.

 

Vous pourriez peut-être préciser que vous étiez… 

À l’Administration cantonale des impôts.

 

Des impôts.

Des impôts oui. C’est le service qui amène l’argent… qui normalement est en-dessus. Tout s’est bien passé pendant plusieurs années. Et après, j’ai commencé à avoir des problèmes avec des chefs. Il y a eu des changements de direction, etc. J’ai été victime, on m’a mis un peu de côté. Sans m’en rendre compte, j’ai fait un burn-out et de la dépression. J’ai été malade.

 

Vous avez été à ce moment-là en arrêt maladie.

Oui.

 

Quels ont été les moyens de pression, qu’est-ce qui s’est passé ? Vous pourriez nous décrire un petit peu ?

Les moyens de pression, c’est-à-dire de temps en temps on m’écrivait pour finir qu’on ne voulait pas me payer si je ne fournissais pas un certificat médical ou des choses comme cela. C’était un peu du chantage.

 

Du chantage, d’accord. Vous avez eu un entretien et à la suite de cet entretien, qu’est-ce qui se passe ?

Au bout de six mois, la situation était devenue intenable. Alors, on m’a fait signer ma démission.

 

On vous a fait signer votre démission.

Oui, on m’a forcé.

 

D’accord. Et la suite, c’est la descente aux enfers

Après, c’est un peu la descente aux enfers, c’est se soigner, voir des médecins, essayer de se débrouiller sans trop d’appuis au début et après petit à petit, grâce à des gens, grâce à la vente du journal, etc.

 

Parce que vous vendiez Macadam à ce moment-là.

Un peu après. Cela a commencé d’aller mieux quand j’ai commencé la vente du journal. Après, j’ai mis en place toute cette structure pour remonter la pente.

 

Il a fallu vraiment faire un revirement complet ?

Un revirement complet et un gros travail sur soi-même,  malgré qu’on n’est pas bien. C’est très dur et il faut beaucoup de volonté. Il y a des gens qui peuvent nous aider, mais disons nous-même, on fait la plus grande partie du travail.

 

L’aide extérieure est finalement importante, mais….

Voilà. Après les relations de travail qui se sont terminées, là, je n’ai eu aucune aide. Au contraire, on a tendance à nous mettre de côté. Alors, si l’on ne réagit pas tout de suite, on est encore plus bas.

 

Cela veut dire aussi que peut-être votre cercle d’amis tout d’un coup a explosé. Est-ce que vous avez constaté quelque chose dans votre entourage ?

Oui. Il y a certaines personnes qui ont disparu, ceux qui étaient des collègues de travail très proches, à part un, ça a disparu. Mais j’en ai eu d’autres qui sont revenus, qui étaient aussi dans le cadre de l’État par exemple, qui sont revenus, qui connaissaient ma situation. Ils sont revenus après aussi. J’en ai gagnés. J’en ai perdus, mais j’en ai gagnés.

 

Finalement une situation critique. On dit que l’on reconnaît ses amis quand on est au plus bas. C’est un peu ce qui vous est arrivé.

Oui. Les vrais amis, on les retrouve quand même après. Moi, je les ai retrouvés et cela m’a beaucoup aidé. Le travail, je l’ai fait sur moi-même, disons personnellement.

 

Vous pensez que le fait d’être seul, donc sans charges familiales, a contribué à la remontée.

C’est plus facile du point de vue financier, je pense. Il y a moins de tensions. Une personne qui se retrouve au chômage, il y a quand même des problèmes financiers. Il y a une baisse de revenus qui peut être importante pour cette personne, alors c’est plus facile. Pour moi, cela a été plus facile. J’avais moins de soucis pour cela. Le problème financier était important au début jusqu’à que tout se mette en route. Mais après, il était moins important. Pour moi, c’était le problème de mieux aller.

 

Plus un problème d’ordre personnel.

Voilà. De se sentir bien.

 

De bien-être.

Sinon, l’on ne peut rien faire d’autre.

 

D’accord. Là, vous avez mis une structure en place, c’est assez cartésien, expliquez-nous comment vous avez gentiment organisé les choses ?

J’ai un peu repéré comment d’autres faisaient. Par exemple pour la vente du journal Macadam, j’ai un peu discuté avec des vendeurs que je connaissais et je me suis rendu compte que c’était peut-être quelque chose pour moi, pour faire un travail personnel sur moi. J’ai un peu observé tout cela et après je me suis lancé comme cela là-dedans et avec mes propres idées aussi. Cela a fonctionné, ce que je voulais.

 

Au niveau du chômage, est-ce que vous avez été quelques fois convoqué, parce que beaucoup de gens se plaignent ?

Tout au début non, parce que j’étais tombé sur un placeur à l’ORP à Lausanne qui a été six mois malade et on n’a jamais pu me donner quelqu’un d’autre, parce que c’était vraiment une période, il y avait beaucoup de monde, etc. Tout au début, si je ne téléphonais pas, si je ne prenais pas contact, je n’avais pas de contact, non.

 

C’était dans quelles années, cela, en 1993 ?

Par là, quand il y avait les anciens systèmes de timbrage, etc. C’était encore ce système-là. Après, cela a tout changé. C’est devenu plus professionnel après.

 

Vous ne pensez pas que votre âge, vous a joué un rôle, un tour pendable ?

Non. Je ne pense pas. À ce moment-là, ça allait encore. Non, là, je n’ai pas senti cela. Mais c’est vrai que j’étais frappé chaque fois qu’il y avait une annonce, on voyait même à cette époque qu’il ne fallait pas plus de quarante ou cinquante ans. On le voyait déjà, oui.

 

Donc, des portes fermées.

Je faisais quand même le nécessaire, parce que je ne trouvais pas cela normal. Finalement, les entreprises qui mettent cela, qui vendent des produits, vous êtes client aussi. Je ne vois pas la raison pour laquelle on devrait mettre cela.

 

On vous a dit un jour que finalement l’État était le plus grand pourvoyeur de chômeurs, c’est cela ?

Oui. Quand je suis arrivé à cette époque-là, il y avait beaucoup de gens de l’État qui avaient été licenciés, qui se sont trouvés dans la même situation que moi. J’en ai connu d’autres après. En discutant avec d’autres dans d’autres services, il y en avait beaucoup, beaucoup.

 

Et l’on remarque que les gens qui remplacent les autres, ont souvent des liens proches ?

Oui.

 

Vous parliez du copinage dans ce milieu-là.

Oui, c’est vrai.

 

C’est donc des gens qui influencent

C’était un peu la période. C’était un peu cela. Après, cela a changé. J’appelle cela une période de gaspillage.

 

Période de gaspillage.

Oui, oui. C’est du gaspillage pour d’autres choses aussi, dans le matériel, dans l’informatique, dans l’achat de matériel, etc. C’était la période gaspillage.

 

C’était les vaches grasses.

C’était les vaches grasses, oui.

 

On dépensait

Voilà et l’ancien matériel, on ne le recyclait même pas. On le mettait dans des dépôts.

 

Vous aviez aussi un moyen, ça c’est important de le connaître d’ailleurs, de vous ressourcer : c’est la promenade.

Oui, c’est la nature, la marche, partir comme cela tout seul. Marcher avec quand même un petit but, souvent un but, des fois même pas. Souvent un but quand même dans des endroits, un joli endroit, je ne sais pas, à Romainmôtier, à l’abbaye de Romainmôtier, c’est un très beau coin. Je partais là-bas un jour entier, c’est super, avec un petit sac à dos, le pique-nique, des fruits, etc. ou un demi jour, un peu partout.

 

Donc, il a fallu vraiment créer un mode de vie totalement différent.

Oui. Je me suis beaucoup replongé après quand ça allait mieux, replongé dans la lecture. Je suis un fidèle abonné de la Bibliothèque municipale à Lausanne. Tout le monde me connaît là-bas aussi. Quand ça allait mieux, j’ai beaucoup lu.

 

Et au niveau des repas. Je constate que mes camarades et moi-même, on n’est pas très solide pour se faire à manger quand on est seul.

Moi, j’aime bien. Je fais des choses toutes simples, mais je me débrouille. Quand je n’étais pas bien du tout, je me suis toujours occupé, j’ai toujours essayé de m’occuper de moi-même, le maximum quand même. Pas arrivé à ne rien faire du tout. J’ai toujours eu assez de volonté pour essayer de faire quelque chose pour s’améliorer toujours, même en étant bas.

 

Donc, allez vers les autres aussi.

Allez vers les autres, ça, on me l’a dit qu’il fallait le faire, mais c’est vrai que si l’on a tendance à rester à la maison, c’est vrai que j’ai pratiquement marché à genoux, rampé à la maison, tellement que je n’étais pas bien.

 

C’est des moments pénibles et l’on n’arrête pas de réfléchir.

Voilà. Une fois que j’ai compris cela, ça été mieux. Après, j’ai quand même rencontré dans tout ce milieu-là, de chômage, etc., j’ai quand même rencontré des gens très compétents, avec beaucoup d’empathie quand même, qui comprennent aussi beaucoup les choses.

 

Est-ce que vous estimez que l’on devrait faire une association, c’est-à-dire que les chômeurs devraient peut-être se regrouper ?

Cela existe déjà. Cela dépend, pourquoi pas ? Oui. Je pense que cela dépend tout des personnes. Mais oui, moi, je pense que cela serait bien.

 

Il y a quand même un isolement qui se créée.

Oui, oui. Cela est sûr, surtout même dans les couples, des gens mariés avec des enfants. Si il est au chômage, il peut garder ses enfants mais sinon il ne peut pas faire grande chose d’autre, parce qu’il y a quand même un manque de moyens et il doit rechercher un travail et il perd un petit peu. Oui, c’est vrai, un isolement.

 

Au niveau maintenant financier, vous avez bien réfléchi et vous avez trouvé une stratégie qui semble vous convenir.

C’est la stratégie de vivre modestement en ayant un appartement, en vivant normalement. J’ai réussi cela. C’est un souci de moins. Je ne peux pas faire beaucoup d’extras, mais c’est un souci de moins et cela permet d’avancer.

 

Le système que vous avez mis en place tenait compte de la Caisse de pensions.

Fonctionne.

 

Vous arrivez à peu près à 1500-2000 francs.

Cela fonctionne et c’est vrai que la vente du journal, c’est en plusieurs parties. Il y a le côté financier, il y a le côté contact et il y a le côté relationnel. C’est tout un tout. Celui qui voudrait gagner beaucoup d’argent, faire que de la vente, tout ça, cela ne marcherait jamais, parce que les gens, en tout cas dans mon cas, les gens ne seraient pas réceptifs.

 

Vous avez dit quelque chose qui est important, c’est qu’il faut apprendre à vivre plus chichement.

Oui. C’est-à-dire qu’il faut être un petit peu aussi au courant de tout ce qui se passe. L’administration, c’est vrai, c’est des dossiers, c’est des papiers. Il faut être au courant un peu de cela pour que l’on soit à jour. Il ne faut pas certaines choses laisser trop aller. Il faut que l’on soit à jour et si l’on est un peu au courant, on arrive un petit peu à tenir pieds avec cela.

 

On parle de chômage. Chômage égal quand même appauvrissement.

Oui.

 

Là, actuellement je vous demande comment vous voyez la situation, vous qui êtes un vendeur. Vous avez l’impression que c’est une situation en général qui se dégrade… ou ?

Pour le chômage, disons que cela touche maintenant des gens qui ont des situations beaucoup plus élevées. C’est vrai que ce n’est pas drôle. Ils ne viendront pas spontanément vers moi me le dire, mais on le sent, on le voit. On commence à voir des signes que cela touche aussi des gens qui avaient de gros revenus.

 

Cela n’épargne personne.

Non.

 

Vous me disiez que vous constatez quand même un appauvrissement lent, mais bien réel.

Oui, oui.

 

Si l’on vous demandait un conseil à donner à ceux qui se trouvent dans une situation semblable à la vôtre, qu’est-ce que vous diriez ?

Moi, je dirais : « En tout cas, pas de rester seul et essayer de demander de l’aide quand même. Essayer de s’en sortir quand même. Ne pas se laisser trop manger par tout cela, par l’administration, par la société, par ceci et par cela. » C’est quand même important, on a droit au respect quand même, on a droit à la santé normalement. Il ne faut pas se mettre comme un paria, pas du tout.

 

Il faut être conscient qu’il y a des soupapes de sécurité qui existent.

Il y a des soupapes de sécurité. Il y a des choses qui sont mises en place quand même chez nous. Il y a des structures qui sont assez bonnes. On a quand même compris, par exemple si les coûts de la santé augmentent trop, il faut quand même s’occuper des gens avant que cela soit trop tard, parce que cela coûte à la société aussi.

 

C’est bien clair.

Comme vous l’avez constaté, notre hôte est optimiste et cet optimisme va lui permettre de passer de la noirceur à la lumière. Il va nous raconter bientôt son expérience en tant que vendeur sur les trottoirs de Chailly.

 

 

Interview réalisée par Alain Sunier

Texte retranscrit par Françoise Berthod