Madame Mariette Moeckli : Conteuse

 

 

Bonjour à toutes et à tous, bonjour Mariette Moeckli.

Bonjour Alain Sunier.

 

J’ai le plaisir de vous rencontrer aujourd’hui, ça réveille de vieux souvenirs puisque vous m’avez vu haut comme trois pommes, dans le cadre d’une activité qui vous tient à cœur, conteuse. Alors est-ce que d’abord vous pourriez nous expliquer d’où vous vient cette vocation, cette passion ?

Je pense qu’elle est héréditaire. Mon arrière grand-mère qui portait, dont je porte le prénom, Mariette, était une conteuse paysanne. Elle avait un restaurant et elle faisait une délicieuse cuisine. Entre parenthèses, Pasteur allait manger chez elle. Il venait en Auvergne depuis Paris en calèche manger chez elle. Mais elle faisait non seulement une délicieuse cuisine, mais après chaque repas, elle contait. On lui réclamait des contes. Elle contait par exemple : « L’eau qui chante, la pomme qui danse et l’oiseau qui dit tout. » Un vieux conte que j’aimerais retrouver comme elle le disait.

 

C’était d’origine d’Auvergne, il est auvergnat le conte en question ou il est universel ?

Il est tellement vieux. On le trouve dans plusieurs contrées de France toujours un peu différent.

 

Donc là, vous avez une tradition familiale qui vous incite un jour à vous lancer.

Je pense que ça joue un rôle. Mon père contait très bien. Il contait l’Odyssée. Je me rappelle qu’en montant la cascade de La Neuveville, un endroit que les téléspectateurs devraient connaître…

 

Absolument.

C’est tellement beau la cascade. Et maintenant, c’est beau. Et ma mère contait très bien et ma grand-mère et mon grand-père, tout le monde.

 

À quel moment vous décidez vous-même de vous investir dans cette activité ?

J’ai toujours conté, moi. J’ai conté à mes enfants. J’ai conté quand j’allais dans les écoles. J’ai toujours conté et j’ai entendu parler du MDA. Le MDA, c’est le Mouvement des aînés, des personnes âgées. Je me suis dit : « Ah non, je ne veux pas faire partie de ce mouvement. » Je ne savais pas que le MDA embauche aussi beaucoup de jeunes, que c’est très mélangé, en tout cas maintenant.

 

Donc vous êtes, vous avez adhéré au MDA finalement.

J’ai adhéré au MDA, il y a peut-être, attendez, huit ans peut-être. J’ai trouvé très très intéressant. C’est un groupe du MDA. Il y en a d’autres. Il y a des musiciens, il y a des gens de théâtre. Dans notre groupe, on a des conférences par de grands conteurs ou d’autres gens spécialisés dans les contes. C’est vraiment des conférences intéressantes, des ateliers qui ne sont pas mal aussi. On travaille.

 

Vous me disiez tout à l’heure que le conte regagne du terrain.

Oui.

 

Est-ce que c’est lié à une concurrence presque déloyale de la télévision ? Est-ce que les gens ont besoin de nouveau de…

Oui, je crois. Les enfants ont besoin de contes, ce contact qu’ils ont avec le conteur ou la conteuse. Je crois qu’on a aussi besoin avec les contes, les légendes, surtout vous retrouvez vos racines et les gens ont besoin de cela. Par exemple avec des délinquants, on dit qu’il faut conter des légendes du pays, ça les rattache à leur pays.

 

L’importance des racines.

Oui. Cela aussi.

 

On est ici dans l’Arc jurassien. C’est un pays de loup dit-on. Alors, est-ce que l’on trouve plus de conteurs dans le Jura ou le Jura neuchâtelois ?

Comment vous dites…

 

On est au pied de l’Arc jurassien. On dit que les Jurassiens ou l’Arc jurassien, c’est des vallées avec des gens un peu rudes. Est-ce que l’on trouve plus de monde, de conteurs. Je pense qu’il y a plus d’histoires jurassiennes ou neuchâteloises qu’ailleurs. Est-ce que c’est un phénomène ?

Il y en a pas mal. Il y a beaucoup de légendes jurassiennes oui, mais il y en a aussi beaucoup à La Béroche et de très belles. Et des légendes plus importantes, tandis que là-bas, il y a de petites légendes partout, mais celles de Neuchâtel, elles sont consistantes. Il y a par exemple « Le procureur rouge », j’espère que vous le connaissez.

 

Pas du tout.

Vous n’y aurez pas droit maintenant. Cela se passe à Bevaix, ça commence à Bevaix.

 

Au niveau de la littérature, est-ce que c’est facile de se procurer des

Oui. On est envahi. Mais je voudrais dire qu’à Neuchâtel, on pense que… parce que dans les pays protestants, les contes n’étaient pas aimés. Les pasteurs n’aimaient pas qu’on conte. Je crois même qu’il y avait un interdit. On ne devait plus conter à la veillée. On devait lire ou peut-être conter quand même, mais uniquement des histoires de La Bible. Tandis que La Béroche avait les contacts avec Estavayer, donc une région catholique, et il semble que c’est cette influence qui a maintenu les contes ici, parce qu’il y en a plusieurs.

 

Sur Neuchâtel, vous êtes nombreux ? J’entends sur le canton.

Dans le canton, je pense qu’on est une soixantaine et les jeunes se précipitent.

 

Donc, il y a une relève.

Oui. Il y a une très bonne enseignante uruguayenne, pas neuchâteloise. Enfin, elle est devenue Neuchâteloise, elle habite Les Brenets.

On parlait de cette enseignante, on se dispute, on se presse au portillon pour avoir des cours. Il y a quatorze débutants inscrits, ce qui est beaucoup, elle est seule. Il y en a huit qui sont sur une liste d’attente. On sait qu’il y en aura d’autres avec le temps.

 

Est-ce que l’on peut peut-être dire où cela se passe pour les gens qui seraient intéressés ?

Cela se passe à Neuchâtel. Les cours se donnent au-dessus de la librairie Payot. Le MDA a un local là.

 

Là, il suffit de contacter le Mouvement des aînés et c’est bon.

Non pas le Mouvement des aînés. Il vaut mieux passer par Anne Robert dont le MDA peut vous donner l’adresse, le numéro de téléphone. C’est elle qui s’occupe de recruter les gens.

 

Vous m’avez parlé de vos expériences avec les enfants. Est-ce que vous avez une petite anecdote ?

J’en ai beaucoup. Il y en a un qui m’a dit : « J’ai une question à vous poser. Est-ce que j’ose ? » et j’ai dit : « Bien sûr, si cela ne me plaît pas, je ne te réponds pas. » « Eh bien, j’aimerais savoir combien vous gagnez ? »

 

Tiens.

Alors j’ai dit : « Écoutez, les professionnels gagnent beaucoup d’argent. » Je connais un grand conteur, c’est Gougot, peut-être que les téléspectateurs en ont entendu parler. Lui, il demande huit mille francs par jour, plus l’hôtel. Mais nous, je ne veux pas vous dire combien on est payé, mais c’est minime, on fait cela, c’est du bénévolat.

 

Oui.

Je suis très fière parce que le garçon qui m’a interrogé, m’a dit : « Madame, vous mériteriez d’être professionnelle. »

 

C’est un joli compliment.

Je me suis gonflée après ! Parfois je donne quand même quand on m’appelle directement, quand cela ne passe pas par le MDA, c’est au MDA qu’il faut s’inscrire, je me suis trompée. Anne Robert organise d’autres choses. À ce moment-là, je me fais payer. Ce n’est pas très fréquent.

 

Au niveau des enfants, on voit maintenant plein de choses à la télévision, jusqu’à des films que j’estime personnellement trop violents pour certains enfants. Est-ce qu’ils ont des sujets de prédilection, les dragons ?

Les sorcières.

 

Ah, les sorcières…

Les dragons, les sorcières et ils ont besoin de violence. Ils ont besoin de trembler. Ils ont besoin d’avoir peur.

 

Est-ce que vous utilisez des accessoires ou c’est uniquement la gestuelle et le ton, la voix ?

Je n’ai pas beaucoup d’accessoires. L’autre jour, j’ai conté là-haut chez Anaïs Laurent et j’avais un gros paquet que j’ai fait déballer par les enfants et dans le paquet il y avait une théière et je racontais une histoire de Saint-Nicolas où la théière jouait un grand rôle. J’ai un tambour. Quand je conte l’Odyssée, j’ai un tambour de mer. Je ne sais pas si vous connaissez cet instrument. Il fait le bruit de la mer. Alors, j’aime beaucoup utiliser ce tambour, oui.

 

Vous avez comme accessoire important aussi votre foulard.

Oui, mon foulard fait partie de mon uniforme de conteuse.

 

Est-ce que ça correspond à une tradition parce que moi, je m’y connais très mal en conte ?

Non. Les autres n’ont pas de foulard. Je suis la seule et je trouve que cela va bien avec le conte, ça va bien avec moi et je mets bien souvent un foulard d’autant plus quand mes cheveux sont mal coiffés comme aujourd’hui. Je vais chez le coiffeur aujourd’hui.

 

C’est fort bien. On parle beaucoup des enfants. Les adultes sont encore intéressés. Vous parliez d’Anaïs Laurent, je crois qu’il y a eu plus d’adultes que d’enfants au niveau des contes.

Oui. Mais, il y avait peu de monde. Il y avait ma famille pour dire la vérité. Il y avait Anne Durel, la petite Anne que vous avez connue et deux de ses enfants. Une petite copine, une toute petite fille de cinq ans qui avait un joli chapeau noir et qui a très bien réagi aux contes et à part cela, il y avait un couple et encore un jeune homme à petite barbiche et c’est tout. Il n’y avait pas grand monde.

 

Les adultes n’accrochent pas vraiment.

Oh si, si.

 

Oui quand même.

Au jardin botanique, j’ai eu jusqu’à deux cents personnes. Il faut dire que je conte lors des fêtes du jardin. Il y a déjà du monde, mais il arrive en masse. Mais c’est beaucoup pour une faible femme, pour une seule voix ! Mais ça porte, ça va.

 

Vous avez des lieux de prédilection finalement. Vous choisissez, ce n’est pas gratuit.

Oui. J’aime bien conter dans les jardins. S’ils sont tranquilles, pas de bruit.

 

Est-ce que l’on pourrait envisager, vous parliez de la cascade à La Neuveville

J’ai amené des gens.

 

À conter là.

J’ai amené tous les conteurs neuchâtelois parce qu’ils ne connaissaient pas la cascade. C’est scandaleux. Elle est si belle. Elle est si près, alors je les ai amenés. Ils ont été un peu douchés. Je les ai amenés là et je leur ai conté des contes. J’avais un peu arrangé. J’avais pris des légendes parce qu’à La Neuveville, il y a peu, peu de contes. Il y en a un, celui de, comment il s’appelle, je l’ai baptisé Jean Bénon. Une histoire qui se passe à La Neuveville. Mais il y en a très très peu dans le pays protestant.

 

Est-ce que l’on peut dire que chaque village a son conte ou ses légendes ?

Non, c’est trop dire. Il y a des légendes jurassiennes. J’ai fait la rencontre d’un Monsieur qui habitait Undervelier, il dit qu’il en a beaucoup recueillies dans son village. C’était l’instituteur du village. Mais je pense que ces légendes, on les trouve ailleurs. Vous savez, les légendes elles passent, elles voyagent. Dans le Jura, il y a des légendes qui sont vraiment jurassiennes. Et celles de La Béroche, on ne les trouve nulle part ailleurs.

 

Nulle part ailleurs parce que… Je pense que l’être humain a quand même ses… tout être humain a un peu les mêmes peurs, les mêmes craintes donc il me semble que l’on doit retrouver, peut-être avec des interprétations différentes, mais on doit retrouver les mêmes légendes ou les mêmes bases.

Oui certaines bases. Les gens ont comme base, soit un pays, soit un personnage. Alors le procureur rouge, il n’y en a pas eu ailleurs qu’ici, à La Béroche.

 

Oui.

Cela, c’est une légende typiquement bérochoise.

 

C’est spécifique Béroche.

Oui.

 

Est-ce que vous nous feriez le plaisir de nous faire un petit conte ?

Oui. De vous dire un petit conte. J’en ai même préparé un, mais tout petit. J’en ai deux si vous voulez. Mais, j’en ai un qui dure quatre minutes. Ce n’est pas beaucoup, ça va.

 

Cela ira.

C’est l’histoire d’un homme vieillissant. Il cherchait le bonheur. Mais vraiment il ne savait où le trouver, alors il est allé demander conseil à un ermite. À un ermite qui habitait tout là-haut sur une montagne dans une grotte. L’ermite lui a dit : « Le bonheur… je vais te donner la clef du bonheur » et il lui a donné une petite clef dorée. « Mais pour trouver le bonheur, il faudra que tu marches, que tu marches très très longtemps et pour finir tu arriveras dans une ville. Dans cette ville, il y a une place et autour de la place, trois échoppes et la petite clef que je t’ai donnée ouvre la porte des trois échoppes. » L’homme a remercié l’ermite. Il a pris la clef, il est descendu la montagne et il a marché. Il a marché, il a marché longtemps et encore longtemps et pour finir… Pour finir, il est arrivé dans une ville et au milieu de la ville, il y avait une place et autour de la place, les trois échoppes. Avec sa petite clef, il a ouvert les portes des trois échoppes. Dans la première, il a vu des vieux bouts de bois. Dans la deuxième, des cordes, des cordes qui étaient fixées au mur et dans la troisième, dans une bassine, il y avait des clous rouillés. Cela le bonheur ? Non ! Ce n’était pas ça le bonheur. Non. L’homme était courageux. Il a continué de marcher. Il a mis la route sous ses pieds. Marche aujourd’hui, marche demain. C’est en marchant que tu fais du chemin. Un jour, sans doute un peu fatigué, il s’est assis sous un arbre. Et là, là le bonheur est entré en lui. Le bonheur, il était transporté, le bonheur l’envahissait. Il était en extase. Le bonheur lui rentrait par les oreilles. C’était des notes étranges, des mélodies nouvelles jamais entendues. Alors, il s’est levé et il est allé en direction des sons. Et là, dans une prairie, il a trouvé un jeune homme et le jeune homme jouait d’un instrument. L’instrument était fait d’un vieux morceau de bois. Il avait tendu des cordes comme celles qu’il avait vues dans la deuxième échoppe et il en jouait avec des vieux vieux clous.

 

D’accord.

Les contes de sagesse, souvent, l’on ne comprend pas tout de suite leur message, mais il faut les laisser entrer en soi et ils feront leur chemin.

 

Est-ce que l’on a systématiquement une morale, parce que là, il y a quand même une morale ?

Une morale. Je ne dirais pas que c’est une morale, c’est un conte de sagesse. Il y a une sagesse.

 

Parce qu’on différencie les différents styles de contes ?

Oui.

Il y a les contes merveilleux, il y a les contes de sagesse. Il y a les légendes qui ne sont pas des contes, mais qui touchent de très près, j’aurais dû préparer un peu mon affaire. En tout cas, il y a un monde immense, infini et vous en avez sur toute la terre.

 

Donc chacun doit ou pourra y trouver son conte s’il le décide.

Il trouvera son compte de contes, il n’y a pas de doute. Cela fera tilt et il y en a qui ne vous plaira pas du tout. Vous ouvrirez des livres et vous direz : « Cela, ce n’est pas pour moi. Non, celui-là pas question » et tout à coup, vous trouverez un trésor, un conte qui vous plaît beaucoup.

 

Bien. Mariette Möckli, je vous remercie infiniment pour ce petit éclairage et je vous souhaite une longue vie dans vos contes.

Merci. Elle est déjà pas mal avancée, ma vie.

 

Cela, je ne veux pas le savoir. Au revoir et merci beaucoup.

Au revoir aux téléspectateurs et merci de nous avoir écouté jusqu’à maintenant.

 

 

Interview réalisée par Alain Sunier

Texte retranscrit par Françoise Berthod