Mme Françoise Rumley :Témoignage d’une victime de TOC

 

 

Bonjour Françoise Rumley. Très heureux de vous accueillir ici. Françoise, tu as vécu quelque chose qui n’est pas forcément drôle et qui a eu des conséquences, pas catastrophiques, mais importantes dans ta vie.

Oui.

 

Est-ce que tu peux nous en parler, m’en parler ?

Bien sûr.

 

Vas-y.

J’ai eu des tocs, donc cela veut dire troubles obsessionnels compulsifs, ce qui veut dire que l’on refait chaque fois les mêmes gestes et moi, c’était dans les cheveux. Je me coupais les cheveux sans arrêt. Je passais des nuits entières devant mon miroir à prendre des mèches de cheveux et à les couper. J’en prenais vraiment deux, trois, je coupais. Je me détestais, je ne pouvais plus me supporter. Donc, je passais des heures, des nuits entières et le matin quand il fallait aller travailler, j’étais fatiguée. J’arrivais en retard, cela me faisait faire une heure, deux heures de retard au travail. J’ai perdu mon travail à cause de cela. Quand j’étais au travail, j’avais toujours les ciseaux dans la poche. Dès que je voyais un miroir, je recommençais et je souffrais… Je souffrais énormément.

 

Tu parles de ton travail, ma grande, qu’est-ce que tu faisais ?

J’étais collaboratrice sociale dans le secteur asile. Je travaillais pour les requérants d’asile.

 

Donc, vraiment un poste à responsabilités.

Oui.

 

Et tout d’un coup tout se déglingue.

Oui.

 

Comment est-ce que le travail a réagi par rapport à cela ? Est-ce que tu as pu expliquer ce qu’il t’arrivait ?

Oui. J’ai pu expliquer.

 

Est-ce que ce n’est pas pénible finalement, j’ai lu quelque part que pendant très longtemps justement les tocs avaient été dissimulés par les familles, certaines familles avaient honte que leurs enfants par exemple, un de leur enfant ou l’un de leur cousin ou cousine ait des tocs. Est-ce que cela a été pénible pour toi de parler de cela ?

Non, je le disais. Je disais : « Voilà, je vais certainement arriver en retard, par exemple à une réunion de famille, j’arrivais à la fin de la réunion. Je ne pouvais pas partir de chez moi. Je ne pouvais pas décoller de mon appartement.

 

Pourquoi, parce que pour toi, c’était ton refuge ? Comment tu l’expliques ?

Il me semble que je ne pouvais plus franchir la porte de sortie. Oui, c’était un refuge.

 

C’était un refuge. Cela veut dire que le fait d’avoir un toc, cela t’a coupée du monde ?

Oui.

 

Les amis autour de toi ?

Je me suis coupée de beaucoup d’amis.

 

Tu as perdu finalement tout ton tissu social.

Oui.

 

Au niveau de ta fille qui assiste à l’interview comment cela s’est passé ?

Je vais être dure, mais il me semble que je faisais un rejet.

 

Cela allait jusqu’au rejet ?

Oui.

 

Est-ce que tu avais le sentiment d’avoir un besoin de solitude ?

Oui.

 

Lié au fait que tu te faisais honte ou tu te détestais ?

Je me détestais. Je ne voulais plus me montrer, parce qu’il semble que je me punissais en me coupant les cheveux n’importe comment. J’avais des têtes épouvantables, n’importe comment. Je me détestais et je ne voulais pas que l’on me voie.

 

D’accord, ce qui est dommage d’ailleurs. Ce qui est très dommage.

Tu gères maintenant. Comment tu as réussi à sortir de cela ? Est-ce qu’il y a un traitement, comment ça se passe ?

Oui. J’ai un traitement toujours. Je suis sous antidépresseurs, neuroleptiques, sinon, maintenant cela a tourné en retrait social. Je restais chez moi des journées entières sans voir personne. J’ai fait au moins trois hospitalisations en hôpital psychiatrique. Il faut dire que j’ai fait des bêtises, c’est parce que, je ne sais pas si je peux le dire…

 

Comme tu le sens.

On me demandait de l’argent, je donnais et je me suis retrouvée sans rien. Je ne mangeais plus. J’avais envie de fumer. Je cherchais les cigarettes dans la cheminée de salon, etc. Cela en est arrivé là, mon état.

 

À rallumer des mégots.

Oui, à rallumer des mégots. Ca dévie un peu dans mes tocs. Ce n’était plus des tocs.

 

C’est peut-être une conséquence aussi.

C’est une conséquence. Alors là, on m’a dit de dire : « Non, de savoir dire non », parce que j’étais, je crois, trop bonne et je donnais tout. On me demandait 50 francs, je donnais. On me demandait ma carte de banque, je donnais et je donnais le code. J’en suis arrivée à ne plus rien avoir et là, je suis allée moi-même à l’hôpital demander qu’on m’interne parce que j’étais devenue maigre comme un clou, à la limite de… cadavérique. Tu m’as vue dans cet état.

 

Oui. Juste. Et là, c’est la reprise en mains.

Oui, maintenant oui.

 

Explique-moi par exemple comment tu t’organises dans une journée ?

Je dors beaucoup. Je me fais un bon petit café le matin. La cigarette, ça c’est obligatoire. Je fais ma vaisselle, ma lessive, j’attends. Je ne me stresse plus, parce que c’était le stress aussi. Je crois que le toc, cela vient du stress.

 

Il y a plusieurs raisons.

Pour moi, je pense que c’était le stress.

 

Le stress.

Oui.

 

Un stress au boulot aussi.

Au boulot et à la maison.

 

Tu estimes que tu as repris une vie normale.

Oui.

 

Tu t’es bien retapée.

Oui.

 

Tu t’es réintégrée dans la société.

Oui. Et j’aime les gens.

 

Tu aimes la vie.

J’aime la vie, tous les jours je dis : « La vie est belle ».

 

Quand on a des tocs, on doit passer par quelles voies au niveau du traitement. Tu dois aller chez un psy, comment ça se passe ?

Oui, tout à fait.

 

Obligatoirement.

Oui.

 

Tu as ressenti un sentiment de honte d’avoir recours à un psy.

Non. Mais la première fois que je suis allée à « PF », je ne voulais pas y aller parce que pour moi c’était une honte d’aller dans un hôpital psychiatrique. Je refusais, on m’y a mis presque de force et là, j’ai fait un gros travail, parce que ma fille y était aussi en même temps que moi, parce qu’elle souffrait de, je ne sais pas, peut-être de dépression ou de menaces au suicide. On a fait un bon travail à « PF ». Je remercie vraiment tous les psychiatres qui se sont occupés de nous, les infirmiers, les infirmières parce qu’ils sont toujours là quand il faut. Après, c’est moi qui demandais à y aller. Quand je ne me sentais pas bien, je disais : « Il faut me mettre là, je suis bien, je suis en famille. » Oui, j’étais en famille avec eux.

 

Tu avais donc besoin d’un milieu protégé.

Oui.

 

Est-ce que tu as rencontré d’autres gens qui avaient aussi ce genre de problèmes ? Vous en avez parlé ?

Oui.

 

Et qu’en disent-ils, eux ?

Je crois qu’ils se faisaient plus de soucis que moi. Je les écoutais, cela me faisait du bien de les écouter pour me rendre compte que je n’étais pas seule dans cet état-là. Quand tu commences à faire des choses comme cela, tu te dis : « Je suis complètement folle, il y a que moi qui fais des choses comme cela. »

 

Et tout d’un coup, l’on se rend compte

Qu’il y en a d’autres qui souffrent.

 

Il y en a d’autres.

Oui.

 

J’ai vu sur le Net que 2% de la population mondiale souffrent de tocs. Donc, si cela peut te rassurer, tu n’es pas seule, cela fait du monde, l’air de rien. J’ai vu aussi que cela ne touchait pas les enfants. Il y a un très très petit pourcentage d’enfants, mais que cela atteint plus facilement des gens de 25 à 35 ans. Cela t’est arrivé à quel âge ?

J’avais quel âge ? Écoute, je ne sais plus…

 

À la quarantaine, je pense.

Oui.

 

Cela guette tout le monde, cela peut tomber sur n’importe qui et à n’importe quel moment finalement. Qu’est-ce que tu dirais aux gens, si tu avais un message à leur délivrer par rapport à ce que tu as vécu ?

Je leur dirais que s’ils se sentent stressés, oppressés et qu’ils ne savent plus dans quelle direction se diriger, il faut qu’ils prennent du repos au travail. Mais tout de suite, pas trop tard.

 

Ne pas attendre.

Non. Pas attendre, il faut qu’ils prennent du repos, à la limite qu’ils aillent dans un milieu psychiatrique et qu’ils puissent se détendre. Se détendre, c’est ce qu’il y a de plus important.

 

Se relaxer, prendre le temps.

Oui.

 

Bien. Tu as encore des choses à dire.

Non.

 

Tu as fait le tour.

Oui.

 

Je te remercie de ton témoignage, c’était magnifique.

Je t’en prie. Merci à toi, Alain.

 

 

Interview réalisée par Alain Sunier

Texte retranscrit parS Françoise Berthod