M. Jorge de Sousa Monteiro : Sa vie

 

 

Madame, Monsieur, bonjour. Nous nous trouvons aujourd’hui aux côtés de Jorge de Sousa, bonjour Jorge.

Bonjour Alain.

 

Et notre présence ici n’est pas due au hasard, car Jorge a bien des choses à vous raconter. C’est tout à fait dans la ligne de notre politique au niveau du journal et de la télévision. Rencontrer des gens qui, comme cela, n’ont l’air de rien, mais qui ont beaucoup de choses à dire. Jorge d’abord, est-ce que tu pourrais te présenter ?

Oui. Je m’appelle Jorge de Sousa. Je suis Portugais Angolais. J’ai quarante-trois ans. Cela fait une vingtaine d’années que j’habite à Neuchâtel.

 

Et en fait, tu es né en Angola ?

Je suis né en Angola. Je suis parti de l’Angola, j’étais jeune, dû à l’indépendance. La situation critique que nous savons tous, donc j’avais treize ans. Je suis rentré au Portugal avec mes parents et depuis nous sommes restés au Portugal.

 

D’accord.

Ensuite, j’ai fait un saut par ici.

 

D’après ce que tu m’as dit, la rentrée au Portugal n’a pas été facile. Est-ce que tu peux nous raconter ce qui est arrivé ?

J’étais petit comme je l’ai dit…

 

Tu as dû partir de la maison en quatrième vitesse ?

En quatrième vitesse, soi-disant que nous étions tous tranquilles en train de dormir quand la guerre a éclaté dans la ville où nous habitions. Les trois mouvements qui…

 

Ont fait la révolution.

Ils se sont mis à se bagarrer entre eux et nous étions sur…

 

Vous étiez dans un endroit stratégique, parce que tu m’as dit que vous essuyiez les feux des trois factions.

Tout à fait. C’était vraiment les trois mouvements qui se battaient. Nous étions entre les feux du feu croisé. Tout cela, c’était le matin tôt et voilà, il fallait que l’on abandonne tout pour aller se réfugier quelque part. C’est là que nous avons pris des bateaux des pêcheurs portugais, des chalutiers et en fait nos parents, mes parents comme beaucoup d’autres, nous ont tous pris et nous sommes allés dans ces chalutiers et nous sommes partis dans une autre ville à trois cents kilomètres de là. Nous sommes restés quelques mois.

 

Ton papa d’ailleurs a retrouvé du travail un moment dans cette ville.

Dans cette ville qui s’appelle Lobito. Nous avons fait six mois je crois bien. Mon père a retrouvé du travail justement et par la suite, la guerre a de nouveau éclaté dans cette ville et ensuite c’est quand nous avons pris la décision, mes parents, de rentrer au pays.

 

De rentrer au Portugal. Le Portugal, ça ne te plaît pas trop d’après ce que tu m’as dit.

Écoutez, le Portugal, c’est vrai j’y ai vécu six ans, de mes treize ans à dix-huit ans et nous étions… mon père est venu habiter au Nord du Portugal. Une petite ville très sympathique au bord de la mer, mais c’est vrai que dû à la situation économique de mon père, nous étions beaucoup à la maison, nous sommes quand même une grande famille, beaucoup de sœurs, de frères. Voilà. Chacun devait faire un petit peu le nécessaire…

 

Amener sa contribution.

Amener sa contribution et c’est pour cela qu’à mes dix-huit ans, j’avais l’idée effectivement de me lancer et de partir, de trouver un autre chemin par moi-même.

 

D’accord. Tu m’as dit quelque chose à propos de Neuchâtel, qu’est-ce qui s’est passé ? Tu m’as dit qu’il y avait eu un espèce de coup de foudre ?

À Neuchâtel effectivement, j’ai trouvé cette ville très agréable. Le lac, moi j’adore la mer, le lac, l’eau. D’ailleurs, je suis verseau comme signe. J’ai un aquarium chez moi. Les poissons, j’adore. C’est vrai que je suis tombé amoureux de cette ville. Et là, cela fait comme je te l’ai dit une vingtaine d’années, je suis toujours là.

 

Tu es toujours là et tu as travaillé à Neuchâtel.

J’ai toujours travaillé à Neuchâtel depuis toutes ces années. J’ai toujours fait ma vie ici depuis mes dix-huit ans en fait.

 

Jamais de retour au Portugal ?

D’envisager sérieusement une rentrée ?

 

Par exemple.

Écoute, non pas vraiment. J’ai envisagé même de demander la nationalité suisse. D’ailleurs, le dossier est parti, tout est en train de se faire, vraiment au point de pouvoir rester en Suisse, ici à Neuchâtel.

 

Et puis l’Angola ?

L’Angola, j’ai vécu une expérience. Tu sais qu’en 1997, j’avais une idée en tête. Je retournais en Angola et j’ai fait un séjour de huit à neuf mois. C’était vraiment une idée très basée, une idée fixe pour pouvoir y rester, y vivre mais malheureusement vu la situation, je n’ai pas tenu le coup.

 

Donc, c’est toujours instable.

C’était toujours instable en 1997 justement.

 

Quels risques cela impliquait ?

Déjà le risque de me faire tuer à chaque fois, parce que comme je te l’ai dit, j’avais une idée en tête de me lancer dans un business, dans une affaire, travailler à mon compte. D’ailleurs tout a été relancé. J’ai mis le projet en route et le problème, c’est que je voyageais beaucoup, j’étais souvent sur la route et le risque dû à la situation très instable en Afrique, surtout en Angola à ce moment-là, on peut faire n’importe quoi, te tuer, te laisser au bord de la route pour que l’on te pique la voiture. Ce genre de détails !

 

C’est quand même un détail qui a son importance, donc tu as renoncé en fonction de cela.

J’ai quand même tenu huit mois et après, je me suis dit : « Non, je ne pense pas que je vais prendre ce risque inutile. » D’ailleurs après, ma famille au Portugal aussi se faisait beaucoup de soucis pour moi. Il y avait toujours, comment je le dirais, il y avait toujours une instabilité soit vis-à-vis de ma famille et par la suite de moi-même. Alors, j’ai préféré de ne plus prendre le risque et voilà, j’ai quitter le navire…

 

Les rats quittent le navire, comme on le dit… On n’en est pas là. Là, il s’agissait surtout de préserver ta vie.

Exactement. C’était très important d’ailleurs et c’est pour cela que j’ai pris la décision finale vraiment de partir, de rentrer et ensuite de ne plus bouger.

 

De ne plus bouger, de t’installer ici à Neuchâtel.

De m’installer ici, de faire ma vie.

 

Professionnellement, tu as eu de la peine à retrouver quelque chose quand tu es rentré ?

Non pas vraiment, puisque après, j’ai un métier assez… j’ai un CFC de cuisinier industriel. C’est quand même un métier assez bien demandé. Je n’ai pas eu beaucoup de problèmes de…

 

Chômage.

De chômage ou quoi que ce soit. D’ailleurs, mon employeur m’a toujours rappelé pour venir travailler à nouveau à chaque fois chez lui. Voilà, après mon retour de l’Angola en 1997, j’ai commencé de travailler pour lui à nouveau et cela s’est bien passé jusqu’à présent.

 

Qu’est-ce que tu dirais de la situation en Angola aujourd’hui ? Un petit bilan politique.

En ce moment ? Écoute en ce moment, la situation est plus ou moins stable, soit au niveau politique que militaire. Ce n’est plus comme il y a surtout quelques années en arrière. C’est vrai qu’en 1997 surtout, comme je voyageais, je bougeais, j’ai vu beaucoup d’horreurs et cela m’a beaucoup frappé d’ailleurs. En ce moment, d’après ce que je vois, d’après ce que je lis, la situation est plutôt calme, stabilisée. D’ailleurs, il y a même beaucoup de gens qui rentrent, soi-disant des Angolais qui en ce moment sont au Portugal, aussi dû à la situation économique du Portugal, ils préfèrent rentrer. Je pense qu’ils vont trouver une situation beaucoup plus abordable pour ces gens-là. Ces gens partent, je pense qu’actuellement la situation va bien.

 

Va bien, d’accord. Mais tu ne penses pas que le continent africain, quand on voit ce qui se passe en Éthiopie actuellement, les Hutus et les Tutsis qui se massacrent, tu ne penses pas que c’est un continent quasiment ingouvernable.

Je dirais que oui, parce que c’est vrai que dans cette mentalité africaine, en Afrique un homme qui a du pouvoir, il adore absolument montrer, démontrer cette force, ce pouvoir qui existe en lui. C’est vrai que par rapport à tout cela, il y aura toujours une souffrance derrière. Alors cette souffrance peut être le peuple qui va souffrir dû à ce pouvoir qui est peut-être mal négocié par ces dirigeants.

 

On voit par exemple dans le Darfour actuellement qu’il y a des problèmes entre musulmans et non musulmans.

Oui.

 

Est-ce que l’on peut retrouver la même chose au niveau de l’Angola ?

Non pas vraiment. Moi je dirais que le problème de l’Angola, c’est plutôt, tu sais que l’Angola, c’est un pays qui est très riche en ressources naturelles, il y a du pétrole, des diamants, du fer, c’est vraiment très riche. Moi je pense que, dû à ces richesses, que l’Angola a, forcément cela va créer beaucoup de tensions. Il y a un pouvoir qui va s’installer pour qui va essayer de diriger ou de conquérir pour garder ce pouvoir. À mon avis, c’est pour cela qu’en dehors de l’indépendance évidemment que je pense qu’elle devrait tomber, mais à cause de ces richesses, quand on a une certaine richesse, je pense qu’on essaye de l’obtenir au maximum.

 

Donc, c’est intéressé finalement.

À quelque part oui.

 

C’est de nouveau l’économie qui dirige la politique.

Exactement.

 

Il y a des multinationales en Angola ou pas ?

Il y en a énormément, oui.

 

Présence américaine aussi, je suppose.

Présence américaine dans le pétrole, oui, comme les Français. Il y a beaucoup de présences…

 

Étrangères.

Qui justement sont là pour exploiter la richesse.

 

La richesse du sol.

Du sol de ce pays-là. Et c’est tout cela qui crée des divergences, des guerres civiles.

 

C’est l’argent qui pourrit la situation.

C’est le pouvoir qui pourrit la situation.

 

On pourrait presque dire qu’au niveau angolais et africain, dès qu’il y a des ressources économiques, ça crée l’instabilité.

Cela crée l’instabilité, ça crée un mauvais, comment je le dirais…

 

Un mauvais climat.

Un mauvais climat entre les populations.

 

Donc des luttes de pouvoir en fait.

Des luttes de pouvoir et voilà. C’est pour cela que nous avons, parmi le peuple justement, cette misère, cette souffrance due à ces situations.

 

C’est un peu toujours la même chose, il y a une petite minorité qui s’en met plein les poches et la majorité tire la langue !

Écoutez, je dirais que c’est tout à fait cela.

 

Ah bon !

C’est un peu cela comme nous le savons. Il n’y a pas que l’Angola qui traverse ce genre de situation, mais c’est vrai qu’il y a une petite minorité qui prend, qui tire profit de la situation pendant que le perdant, c’est le peuple, et voilà… le peuple à ce moment-là se sent abandonné et il traverse des situations vraiment très désagréables.

 

Bon Jorge, je te remercie pour ce témoignage, cet éclairage sur le continent africain, plus précisément sur ton pays, l’Angola et je pense que l’on va se revoir. À une prochaine.

Volontiers Alain.

 

Bye. Merci.

À bientôt.

 

 

Interview réalisée par Alain Sunier

Texte retranscrit par Françoise Berthod