Mme Alina Mnatsakanian : Artiste peintre
Mme Mnatsakanian bonjour.
Bonjour.
Vous êtes une artiste pas tout à fait comme les autres de par votre parcours de vie. Vous êtes d’origine arménienne. Vous avez habité, fait vos écoles en Iran. Vous avez habité longtemps aux États-Unis. Vous avez aussi suivi des écoles en France et tout cela se voit dans vos œuvres et c’est cela que je trouve particulièrement intéressant dans votre trajectoire. Mais d’abord, pour mieux faire comprendre la problématique de l’Arménie puisqu’on en parle peu, j’ai envie de dire, malheureusement, est-ce que vous pouvez nous rappeler finalement ce que nous ici on appelle l’épouvantable génocide arménien ?
C’est le génocide arménien des années 1915 par les gouvernements turcs à l’époque. Génocide d’à peu près un million et demi d’Arméniens et malheureusement, cela n’a jamais été reconnu. C’est cela qui fait que ce génocide est malheureusement toujours une actualité, parce que ce n’est pas reconnu et d’ailleurs, il y a beaucoup de gens qui ont souffert. Il y a beaucoup de gens qui sont morts. Il y a des historiens qui ont parlé de cela, des historiens pas seulement arméniens, des historiens de partout. Même des historiens, des intellectuels turcs qui reconnaissent le génocide, mais officiellement ce n’est pas reconnu.
Et c’est vrai que c’est un sujet qui fâche actuellement, parce qu’une partie de la Turquie aimerait bien rentrer dans l’Europe et l’Europe est en train de demander à la Turquie de bien vouloir reconnaître le génocide, je crois. C’est un petit peu … peut-être qu’un jour La Turquie va être obligée de le reconnaître.
Oui, peut-être. Je pense que c’est la moindre des choses qu’ils peuvent faire, c’est d’accepter l’histoire.
Vous n’avez jamais habité en Arménie, vous avez juste été deux fois en vacances.
Oui, c’est vrai. C’était en 2001 je pense et, l’année passée, j’ai été en Arménie. Je suis restée juste deux semaines, pas plus.
Par contre, vos parents sont Arméniens.
Mes parents sont Arméniens, mes grands-parents sont Arméniens.
Vous avez appris l’arménien, vous étiez dans une école arménienne en Iran, et vous dites que vous vous sentez bien en Arménie, comme si vous y aviez toujours habité ?
Oui, oui c’est intéressant parce que la première fois que je suis allée en Arménie, j’ai senti que j’étais toujours là, spécialement mon nom. Quand je prononce mon nom, tout le monde est très à l’aise. C’est vrai que je me sentais très à l’aise. Maintenant, j’ai envie d’aller en Arménie plus souvent.
C’est le pays où vous vous sentez le mieux ? Mieux qu’en Suisse, mieux qu’aux États-Unis, mieux qu’en France, mieux qu’en Iran ?
Je pense que je me sens bien un peu partout. Mais en Arménie, je pense que c’est une question d’identité, je me sens peut-être un peu plus à l’aise, mais cela ne veut pas dire que je ne me sens pas à l’aise ailleurs dans le monde.
Comme je le disais tout à l’heure, vous êtes d’origine arménienne. Mais vous avez un passeport iranien et un passeport américain.
Oui. Je suis née en Iran et ensuite je suis allée, après la Révolution islamique en Iran, en France pour faire des études pour quelques années et je suis allée aux États-Unis. J’étais là-bas pendant vingt-deux années. Cela fait un peu moins de deux ans que je suis là en Suisse.
On ne parle pas encore beaucoup de vos tableaux, mais j’imagine qu’en les regardant, on arrive un petit peu à comprendre finalement votre parcours. Je disais qu’en Arménie, un pays difficile, quand on est d’origine d’un pays qui a connu un génocide, le hasard veut que vous partiez en Iran, que vous ayez votre passeport. Votre passeport américain aussi et quand on sait la problématique qu’il y a entre les États-Unis et l’Iran, puisque pour M. Bush, l’Iran est dans l’axe du mal.
Oui.
Vous êtes à la fois Américaine et en même temps, vous êtes Iranienne et en même temps, le pays dont vous êtes, dont vous portez aussi le passeport, dit que votre pays, l’Iran est dans l’axe du mal. Comment on vit cette situation compliquée finalement ?
Je ne sais pas. Pour moi, le peuple d’un pays et le gouvernement ne sont pas toujours les mêmes. J’aime beaucoup le peuple américain et le peuple iranien, mais je ne suis pas tout à fait d’accord avec les gouvernements, le gouvernement américain par exemple. Mais cela ne veut pas dire que les Américains sont…
Majoritairement, ils n’ont pas peur de l’Iran ?
Je ne pense pas. C’est plutôt le gouvernement.
C’est vrai que M. Bush perd de sa crédibilité maintenant avec l’Irak.
Oui, de plus en plus.
D’ailleurs, vous portez un T-shirt qui en dit long sur votre vision des choses.
Oui. En fait, ce T-shirt, c’est assez ancien. C’est avant la guerre d’Irak. On avait beaucoup de manifestations contre la guerre, mais malheureusement ça n’a pas marché. Maintenant, il y a beaucoup plus de gens qui en ont assez de cette guerre.
Donc cette situation peinte de cette façon, venons-en peut-être à votre passion, la peinture mais aussi la vidéo. Là aussi, vous êtes en recherche constante ? Vous n’êtes pas décidée à vous arrêter et ne faire que de la peinture ?
Non. En fait, j’ai commencé à faire des travaux plus conceptuels, des installations et des vidéos dans les années nonante. Cela m’intéresse aussi, parce que je suis intéressée de travailler avec le thème de l’identité, identité multiculturelle.
On y revient, là…
Oui. Et dans l’art conceptuel, c’est plus facile à aborder ces thèmes. Mais dans la peinture, je ne sais pas. Il y a des peintures dans cette exposition qui sont des années 90, début des années 90. Il y a encore des dessins très récents, mais ce sont des œuvres qui sont plus spontanées. Il n’y a pas vraiment une histoire. C’est plus le subconscient, ce qui arrive là-bas. Mais c’est possible parce que c’est le subconscient, c’est à moi. Alors, c’est très correct de dire, c’est toutes les influences que j’ai eues pendant des années. Cela a influencé ces tableaux.
Vous dites que maintenant vous êtes attirée pour monter des expositions avec des concepts bien précis, bien élaborés. Cela sous-entend que vous avez envie que l’on comprenne le message que vous avez envie de transmettre, ou que vous avez un message à transmettre ?
Spécialement dans les œuvres conceptuelles, dans les installations des vidéos. Il y a des messages, oui. Et les messages sont surtout, les sujets sont l’identité, les identités multiculturelles.
Et vous avez travaillé sur les identités. Finalement, c’est quoi pour vous l’identité ?
L’identité, c’est un peu complexe pour moi. Moi, je me sens Arménienne. D’ailleurs, je n’ai aucun document qui le dit.
Vous n’avez pas de papier.
Pas de papier.
Qui prouve que vous êtes Arménienne.
Tout à fait, oui. Je suis née en Iran et je me sens Iranienne. J’ai habité en France, ce n’est pas vraiment une identité, mais il y a peut-être des influences et j’ai vécu aux États-Unis pas mal de temps, alors je me sens très… Il y a une partie de l’identité qui vient de là-bas aussi. Et maintenant, la Suisse, ça va commencer, une autre question d’identité.
L’identité, ce n’est pas une question de papier ?
Non. Je pense que c’est un mélange. Le papier, c’est l’officiel mais je pense que c’est le sentiment, c’est de se sentir à l’aise, de se sentir familier dans un endroit.
Mais vous vous êtes sentie très Arménienne sans aller presque en Arménie.
Oui. Je pense que c’est la famille, c’est l’éducation que j’ai reçue pendant des années. Je pense que c’est cela.
Quelle vision on a maintenant, quelle vision avez-vous du monde, vous qui avez quand même traversé déjà plusieurs pays dans lesquels vous avez posé vos valises, dans lesquels vous avez des attachements ? Aujourd’hui, vous êtes en Suisse, mais est-ce que vous vous sentez déracinée ou vous vous sentez bien partout et comment vous vous sentez ? Vous vous sentez chez vous ou vous ne vous sentez pas chez vous ? Est-ce que vous vous êtes toujours sentie à l’étranger ?
En fait, quand je suis venue en Suisse, la première année c’était un peu difficile parce que je ne me sentais pas à l’aise, je ne connaissais pas de chemins. Maintenant, je me sens très à l’aise, je me sens chez moi !
Vous avez souvent déménagé, mais vous vous sentez assez vite bien partout où vous posez vos valises ?
Oui. Je pense que ce n’est pas vraiment le pays, ce n’est pas vraiment l’endroit, c’est les gens qu’on est avec et les activités que l’on fait. Par exemple, depuis que j’ai commencé à refaire mes activités artistiques ici en Suisse, tout de suite, je me sentais mieux.
Mais cela fait très longtemps que vous êtes passionnée par la peinture.
Oui.
Donc, vous connaissez les milieux artistiques un peu de tous les pays dont on a causé ?
À peu près oui.
Alors, est-ce qu’en Arménie, en Iran, aux États-Unis ou en France, les problèmes sont les mêmes ? L’artiste est vu de la même façon ?
En Arménie, je pense que dans les années soviétiques, les artistes, les écrivains, les artistes de toutes sortes étaient subventionnés par l’État, alors ils étaient mieux. Mais maintenant, ils ont… À cette époque, ils avaient des restrictions au niveau politique. Maintenant, ce n’est plus, c’est le contraire. Ils peuvent faire tout ce qu’ils veulent, mais il n’y a pas de subventions. C’est un peu plus difficile, mais il y a un art assez intéressant quand même.
Et en Iran ?
En Iran, malheureusement, je ne suis pas retournée. Je ne connais pas très bien tout ce qui se passe, mais je sais qu’au niveau artistique, dans le cinéma par exemple, le cinéma iranien est très intéressant. Il y a une évolution très intéressante après la Révolution en fait.
Maintenant les artistes sont complètement libres d’après vous, en Iran ?
En Iran, non pas tellement. En Iran, il y a quand même des restrictions politiques, religieuses. Mais en Arménie, ils sont libres au niveau des thématiques, des sujets. Ils peuvent faire tout ce qu’ils veulent.
Et aux États-Unis, comment cela se passe ?
Aux États-Unis, c’est intéressant parce qu’il y a tellement d’art. Par exemple, moi j’ai vécu à Los Angeles. À Los Angeles, il y a dans tous les domaines artistiques, il y a beaucoup qui se passe dans des genres très très différents.
Est-ce que c’est plus facile d’être une artiste aux États-Unis qu’en Iran ou en Suisse ?
Aux États-Unis, c’est un peu difficile, parce qu’il y a une concentration des artistes et il y a aussi beaucoup de galeries, de musées. Mais ce n’est pas très facile, parce qu’il y a beaucoup de concurrence.
Le marché est saturé. Il y a trop d’artistes.
Je pense oui.
Et en France, c’est un peu pareil ?
En France aussi, oui.
Comment… Vous avez déjà fait plusieurs expositions en Suisse, je crois. Une ou deux expositions ?
J’ai eu une exposition au Temple du Bas à Neuchâtel et c’était l’une de mes installations qui s’appelle « House of wheels », « Maison sur les roues ». Cela, c’était une installation audiovisuelle avec une projection vidéo.
Comment cela a été perçu, comment cela a été reçu par les gens ?
Assez bien. Cette installation, ça parle de l’identité multiculturelle et je pense que beaucoup de monde a cette sensibilité ou cette expérience de vie. Alors, ce n’est pas difficile à comprendre le message.
Actuellement et dans plus ou moins tous les pays, en Suisse, en France, il y a justement ce problème, cette peur face à l’immigration. Vous qui avez finalement beaucoup voyagé, comment vous la ressentez, cette peur de l’étranger ?
En fait, je trouve la Suisse est assez ouverte envers les étrangers. J’ai été étonnée de voir qu’il y a des gens de différents pays. C’est assez ouvert, je trouve.
Il n’y a pas de racisme ou de tensions comme vous avez pu en voir ailleurs ?
Non. Je ne pense pas. Je n’ai jamais senti cela.
Voilà. J’espère qu’on aura fait un peu mieux connaissance avec vous et avec vos tableaux. Cela fait un peu moins de deux ans que vous êtes en Suisse.
Oui.
Vous avez déjà eu une exposition, deux expositions qui sont en route. J’espère que vous aurez beaucoup de succès, que vous aurez du plaisir aussi à rencontrer d’autres artistes de notre pays et que vous puissiez surtout continuer de nous parler à travers vos vidéos, à travers vos tableaux de ce magnifique sujet qu’est l’identité.
Merci beaucoup.
Merci à vous et à bientôt.
À bientôt.
Interview réalisée par Jean-Pierre Lambert
Texte retranscrit par Françoise Berthod