Madame Azalée Pointet : Une leçon de courage
Madame, Monsieur, bonjour. Nous avons le plaisir, aujourd’hui, le plaisir de recevoir Azalée Pointet au sein de notre télévision. Alors, Azalée vous n’êtes pas là pour rien. Vous êtes d’abord une créatrice, vous faites preuve de créativité, malgré une maladie pesante. D’où vous vient cette créativité et quand c’est que cela a commencé ?
Autant que je me souvienne, j’avais déjà cette créativité toute petite. C’est vrai qu’avec un bout de caillou ou un bout de bois, je faisais déjà certaines choses. C’est venu petit à petit comme cela. C’est vrai que j’aime bien avoir une matière dans les mains, de la regarder vivre et de se dire voilà je peux faire quelque chose. Des fois cela va long jusqu’à ce que je trouve l’idée ou je dis toujours : « j’ouvre l’un de mes petits tiroirs que j’ai dans la tête » et puis voilà.
Au niveau des supports que vous utilisez, il y a de la gravure sur verre, il y a la pyrogravure et encore…
Peinture sur bois, créativité d’objets avec justement toute la matière que l’on peut trouver dans la nature.
Presque du recyclage ?
On peut aussi dire cela comme ça. C’est vrai qu’avec René, mon mari, on va dans la forêt. Je peux trouver des bouts de bois insignifiants pour certaines personnes, que j’arriverai à habiller avec des autres matériaux, que ce soit des coquillages, de la mousse, de la laine, de la ficelle. Enfin tout.
Tout. Vous me disiez que certains jours, c’était pénible pour vous d’exercer votre métier, finalement ce qui est devenu un métier, en fonction d’une maladie qui vous a frappée relativement jeune. Qu’est-ce qui s’est passé ?
C’est vrai que j’ai eu de la… À l’âge de huit ans, j’ai déjà eu du rhumatisme et après vers les vingt ans, cela a tourné en arthrose, ainsi de suite. Après, la santé n’est pas, le corps étant usé, j’ai Julie, parce que c’est ma maladie, je l’ai nommée, comme cela je peux y parler. Je peux l’enguirlander aussi quand j’en ai marre, ce qui est souvent. Elle ne m’en veut jamais. Elle reste là, elle ne part pas ! C’est vrai que c’est une maladie qui m’handicape énormément, qui m’empêche de faire certaines choses que ce soit dans mon boulot ou dans la vie privée.
Au quotidien.
C’est vrai qu’elle est très handicapante. Alors, voilà c’est difficile. Il faut se lever le matin en pleurant, il faut se coucher le soir en pleurant pour se décharger, il faut pleurer la journée. Je… pleure assez souvent, mais je rigole aussi souvent. Je siffle, je chante et j’apprécie aussi tous les coins de la nature.
Vous dites sur votre site que vous travaillez en vous amusant et que vous vous amusez en travaillant. Est-ce que c’est votre activité qui finalement fait que vous continuez à vous battre ?
Cela me fait beaucoup, oui. Effectivement que si je n’avais pas cette activité, je crois qu’il y aurait déjà longtemps que je serais plus là. Déjà un. Ca me maintient, parce que je me dis : « Tiens, j’ai encore quelque chose que je peux faire avec un rien. » C’est vrai que cela me maintient. Aussi beaucoup d’autres choses me maintiennent, si l’on veut.
On y viendra.
Mais c’est vrai que ce travail, je m’amuse en travaillant effectivement, et je travaille en m’amusant ce qui est vrai aussi. Plus que vrai, parce que c’est tellement beau de pouvoir faire quelque chose, de pouvoir créer. C’est cela qui est génial.
Mettre au monde finalement, innover.
Oui.
Vous avez un regard optimiste sur la vie ou quelques fois, il y a des doutes ?
Disons que plus cela vient en avant, c’est vrai que le regard sur la vie change. Mais il est vrai aussi que plusieurs fois, j’aurais vraiment préféré… partir !
Vous m’avez dit quand on s’est rencontré d’ailleurs que le seul aspect de la mort qui vous paraissait gai, c’est de ne plus avoir de minerve, de ne plus avoir de…
Corset. Plus avoir de… Voilà.
Donc, se sentir libre.
Voilà.
Plus de douleurs.
Oui.
Malgré ces difficultés physiques, finalement, et morales automatiquement, vous avez quand même des passions, vous avez des projets. Il y a notamment le Japon et les Japonais, expliquez-nous cela ?
C’est vrai que c’est un pays qui m’attire. C’est un pays qui est merveilleux, où les gens vivent autrement, ça c’est clair, c’est une autre culture. La nature est aussi toute différente. Les Japonais en définitive, d’après ce que je connais, ils voient la vie aussi autrement.
C’est une autre philosophie.
Une autre philosophie de vie et c’est vrai que j’aime tout ce qui est un peu asiatique. La nourriture aussi. C’est vrai que les idéogrammes, c’est merveilleux, parce que c’est chantant. Même si vous ne connaissez pas ce que cela veut dire, mais chaque trait peut vous dire : « Tiens, ça cela pourrait être ça. »
Ce qui m’a frappé au niveau du choix des mots japonais que vous avez mis sur vos bougies notamment, c’est que c’est résolument optimiste ou cela concerne l’environnement. Pourquoi ce choix ?
Ce choix… c’est vaste. C’est l’amour de la vie, maintenant. C’est l’amour des belles choses, mais pas des belles choses financières. C’est des belles choses, je ne sais pas, vous prenez le mot jardin.
On y va.
Dans le jardin, vous avez déjà de la terre, vous avez des petits vers de terre. Vous avez des petites bestioles. Vous avez l’herbe, vous avez des fleurs, vous avez des papillons, vous avez les insectes, vous avez les oiseaux. C’est un chemin de vie en définitive que la nature vous montre.
C’est presque un exemple à suivre.
Oui, je pense qu’on devrait regarder un petit peu plus souvent la nature et la remercier. C’est ça que je trouve. On ne dit pas assez merci. Bien sûr, vous prenez votre voiture, vous roulez. C’est du béton. Mais n’empêche que sans béton, on ne peut pas rouler.
D’accord. Mais sans sol pour supporter le béton en question, le béton en question n’existe pas non plus.
Voilà. Vous voyez une fontaine. Moi, j’aime bien la fontaine à Auvernier. J’aime toutes les fontaines. Mais c’est vrai que chaque jour que je prenais le train avant, j’aimais bien m’arrêter quand je changeais à Auvernier pour aller à La Béroche, j’ai toujours dit bonjour à la fontaine et à l’eau. Et c’est vrai, vous regardez l’eau, il y a une force là-dedans qui est magnifique et vous vous dites : cette eau c’est une source de vie aussi.
Justement en parlant de nature, quels sont les thèmes que vous traitez le plus souvent par exemple en pyrogravure ou en gravure sur verre ? J’ai la réponse, mais j’aimerais vous l’entendre.
C’est beaucoup les animaux, les fleurs.
Vous faites aussi des commandes sur copie. Vous étiez, quand on est venu, c’était un brochet si je ne fais erreur.
Oui. Tout à fait. Effectivement, je travaille de plus en plus maintenant d’après photo, que ce soit des personnages, des animaux ou le chalet, la maison. Quelque chose qui appartient à quelqu’un. C’est vrai que de plus en plus, les visages me sont demandés, que ce soit des visages d’enfants. Avant-hier, j’ai une dame qui est venue avec l’une de mes clientes et cela m’a touché, parce que cette dame, elle a perdu son enfant il y a deux mois, et elle m’a amené la photo de cette petite qui est décédée à seize mois. Je dois faire un thème pour un mariage en pensant que cette petite fille qui est décédée il y a deux mois, c’est elle qui offre le cadeau pour les mariés. Alors, je dois faire en conséquence. C’est toute une recherche. J’ai la photo de ce bébé, on peut dire de ce bambin qui est sous mes yeux. Je la regarde. Elle a un prénom cet enfant, mais moi, je lui dis choupinette. Quand on a choisi un petit peu le dessin, sa maman était là. J’ai dit : « Voilà, petite choupinette, dis-moi ce qu’il faut faire comme dessin. » On en a choisi deux. Alors, vous voyez. Cela, c’est aussi quelque chose, là, c’est peut-être un petit peu plus difficile, parce que j’ai la photo d’une enfant mais qui a l’air tellement pleine de vie. Elle a des yeux magnifiques, un sourire. Elle est sur une petite voiture. Elle incarne la vie, mais je sais qu’elle est décédée.
Oui. Au niveau de l’émotion, ce n’est pas évident à gérer, je pense.
Voilà. Là, je dois faire quelque chose pour un mariage en pensant que c’est cette petite fille qui va l’offrir.
Je ne pense pas que se soit évident comme il n’est pas évident pour vous, d’après ce que vous m’avez dit, en fonction de votre problème de santé, de gérer le fait que vous ne pouvez pas prendre vos petits enfants dans vos bras. Expliquez-nous cela un peu.
Oui, c’est vrai. Un enfant c’est joli, mais les miens quand ils étaient petits, ça allait. Je n’avais pas cette maladie, donc Julie ne m’accompagnait pas jour et nuit et nuit et jour. Mais c’est vrai que maintenant, chaque fois que j’ai un petit-fils ou une petite-fille qui vient au monde, j’ai la joie, mais j’ai aussi… j’ai beaucoup de crève-cœur, parce que c’est vrai qu’avec cela, je peux faire moins de gestes et de prendre un bébé qui est dans un berceau, c’est tout petit, cela ne pèse pas grande chose, mais de devoir se baisser et de pouvoir le reprendre, c’est vrai… cela paraît peut-être anodin pour beaucoup de monde, mais moi, cela me touche beaucoup. Et c’est vrai qu’il y a bien des choses que je ne peux plus tellement faire, mais c’est vrai que cela, c’est…
C’est pesant finalement.
Oui.
Nous, on fait des gestes comme cela au quotidien qui nous paraissent effectivement anodins, pour vous cela prend une importance ?
Pour moi, c’est très important.
Vous m’avez dit qu’il y a trente-huit ans que vous avez rencontré un futur arbitre de football. Parlez-moi un petit peu de cet amour avec René.
Alors là. Moi, j’ai toujours dit : « Je suis née le jour de mon mariage. » C’est un amour qui est magnifique, qui est entier. Beaucoup de compréhension.
Complicité aussi.
Oui. Cela, c’est une chose qui m’est arrivée dans la vie qui est magnifique. La naissance des enfants aussi était magnifique. Mais c’est vrai que la rencontre de René… C’est un homme qui est grand, qui est bien plus grand que moi. Il a des grosses mains. Il a une grosse voix.
C’est vrai.
Une voix bien tonitruante, mais tellement plein de douceur et d’amour. Et c’est vrai que plus cela vient en avant, plus il m’aide dans ce que je ne peux plus faire que ce soit dans le ménage ou… surtout le ménage, parce que l’aspirateur, le repassage, je ne peux quasiment plus faire. C’est tout lui qui fait.
Qui assume.
Il assume, mais il le fait tellement avec une gentillesse, un amour incroyable. Et c’est vrai… c’est difficile d’expliquer, mais c’est vrai que même avec trente-huit ans, bientôt trente-huit ans de mariage, c’est… On ne peut pas…
Vous aviez une très belle image quand on a discuté, vous disiez : « On a eu quelques fois des nuages dans notre couple, mais ils restaient de quelle couleur ? »
Toujours blancs.
Toujours blancs.
On n’a jamais eu de nuages gris ou noirs. Non, cela a toujours été des nuages qui sont venus mais blancs. C’était toujours par rapport à la santé des enfants. On a quand même l’un de nos fils qui a été, qui l’est encore, mais beaucoup moins, un grand asthmatique. Aussi, la fille a eu pas mal de problèmes avec des otites et tout ça. Je dirais, c’est cela les nuages blancs.
D’accord.
Mais pour nous, pour notre couple, les nuages s’enlevaient. Comment expliquer, c’est quand même assez difficile, on marche main dans la main. On a toujours une épaule pour se poser. Il y a quelque chose qui ne va pas, on sait que l’épaule est là. C’est vrai que beaucoup de monde ne s’entend pas. Il y a beaucoup de divorces, il y a beaucoup de choses comme cela. J’ai dit : « Moi, j’ai quand même eu un immense cadeau de la vie, c’est que j’ai pu rencontrer du bonheur. »
Ce bonheur, vous cherchez à le transmettre. Par exemple, vous donnez, j’ai vu, vous êtes prête à donner des cours de gravure sur verre.
Oui.
Et vous avez des projets qui, moi, je trouve cela bien, ça me parle. Vous avez parlé de Chinois. Il n’y a pas un petit projet par rapport aux Chinois ?
Là, je viens de finir un cours de calligraphie chinoise et j’ai peut-être bien l’intention de continuer aussi sur le chinois. Le japonais, on ne trouve pas trop. Alors, j’ai bien envie de prendre un cours pour le parler chinois.
Le parler chinois.
Oui.
Cet amour de l’Orient encore et toujours.
Oui.
D’ailleurs, vous faites des dragons.
Oui.
Vous aimez cela.
Oh là là, les dragons…
C’est quelque chose qui est… c’est magnifique.
C’est vrai qu’ils sont magnifiques. Ceux que l’on a pu voir chez vous sont vraiment, vraiment splendides. Moi ce qui me frappe aussi, c’est vos choix de couleurs ?
Ah bon.
Oui, parce que je trouve que ces couleurs-là respirent la vie. Est-ce qu’il y a une intention, est-ce que c’est fait exprès ou cela vous vient comme cela ? L’oiseau et la fantaisiste avec des couleurs fabuleuses notamment.
Alors, souvent cela vient comme cela. Mais je pense que c’est aussi d’après… avec ma maladie.
Vous pensez que c’est lié ?
C’est lié, parce qu’il y a certains jours ou certaines semaines, j’en peux plus. Je n’en mène pas large comme on dit. C’est vrai que les couleurs seront un petit peu moins chatoyantes, certainement. Quand j’arrive dans des moments, en définitive, c’est des vagues, quand j’arrive au creux d’une vague, c’est peut-être là que tout d’un coup, je me dis : « Ce n’est pas parce que moi, je suis au creux de la vague que les autres personnes doivent regarder quelque chose qui se rapporte à moi-même. »
D’accord.
Alors, je mets des autres couleurs et c’est vrai, il faut que cela soit.
Que ça pète ! Que ce soit vivant.
Oui.
Vous me disiez que vos créations étaient comme un journal finalement, puisque suivant les couleurs que vous avez mises, vous vous dites : « Ouf là ». Est-ce que vous essayez justement de surmonter ces états d’âme pour donner l’image positive au niveau des couleurs, au niveau du choix des sujets ?
Effectivement, c’est vrai que tout ce que j’ai fait jusqu’à présent, même de plusieurs années en arrière, je peux savoir l’état d’âme que j’avais. Mais je le surmonte chaque fois jusqu’à la prochaine fois.
C’est un peu…
C’est un baromètre.
Mais c’est au jour le jour, alors.
Oh oui.
Minute à minute, même.
Oui. Cela peut aussi jouer minute à minute.
Vous disiez : « Des fois, c’est même minute, minute », alors minute, minute pourquoi ?
Cela dépend, parce que c’est vrai que quand je commence un objet ou une gravure, une peinture ou une pyrogravure, cela dépend, je n’ai pas trop mal. Il suffit qu’une crise commence et que les douleurs arrivent très fortes. C’est vrai que certaines fois, j’ai meilleur temps d’arrêter, parce que cela ne rendrait pas ce que j’ai envie que ça rende. C’est comme quand on vient me demander de refaire un portrait ou quelque chose. Certaines fois, je dois attendre plusieurs jours avant de commencer. Il faut vraiment que je sois dans mon sujet pour essayer de donner le mieux de moi-même et pour que la personne qui prend cet objet, qui l’offre à quelqu’un d’autre, que tout le monde puisse avoir, la chaîne du plaisir.
Du plaisir, oui. Que cela soit positif.
C’est vrai que moi, j’ai énormément de plaisir de faire ce que je fais.
Azalée, je vous remercie de ce témoignage qui, je dois le dire, est prenant et émouvant, et je vous souhaite vraiment une longue vie.
Merci à vous et l’on verra si j’ai une longue vie. Cela, c’est Dieu qui va décider, ce n’est pas moi. Maintenant, ce n’est plus moi qui décide. Un temps, oui. C’est moi qui décidais, puisque j’avais envie que les arbres viennent au milieu de la route, maintenant je crois que c’est… On verra. L’avenir nous le dira. Mais aujourd’hui, il y a le soleil. Je vois, il y a un peu de vent, les oiseaux ont commencé de chanter aussi ce matin. Ils vont chanter jusqu’à la nuit. La nuit passée, il y avait le concours des matous, parce qu’alors c’était vraiment une nuit… C’était merveilleux, c’était assez joli.
C’était le matou orchestre.
Oui. Ils sont tous la même chose. On ne sait jamais si c’est des bébés qui pleurent ou si c’est des chats. Alors, on écoute deux fois mieux. Aujourd’hui, il y a du soleil. Le soleil, il est dans le cœur de tout le monde et même si il y avait la flotte aujourd’hui…
Le soleil est à l’intérieur.
Le soleil est à l’intérieur, c’est clair.
Merci beaucoup.
Merci.
Interview réalisée par Alain Sunier
Texte retranscrit par Françoise Berthod