M. Marcel Rutti : Mosaïste

 

 

Alain Sunier

 

Bonjour à tous ! Nous nous trouvons aujourd’hui au Moulin de Bevaix, en endroit idyllique et merveilleux où Jean Devost nous a accueilli afin de nous présenter une amitié tout fraîche, celle qu’il a liée avec Marcel Rutti, mosaïste de son état, enseignant, innovateur et surtout grand voyageur et dans le temps et, je dirais, dans son imagination. Mais, tiens, il arrive… Je vous laisse.

 

Jean Devost

 

J’ai eu l’occasion de rencontrer Monsieur Marcel Rutti. En fait, je le connaissais sous le prénom de Marcel. Et puis, on a sympathisé, j’ai trouvé que c’était un bonhomme qui était joyeux, une personne qui vieillissait bien, qui était agréable de rencontrer. Et puis, j’ai appris qu’il était mosaïste. Je lui ai dit : « Ben écoute, viens donc à l’atelier avec des photos et puis on regarde si on peut faire quelque chose ensemble, faire une exposition. » On a eu tellement de plaisir à organiser cet événement là. Maintenant c’est près, je l’attends d’une minute à l’autre…

 

 

Marcel, un quart de siècle que l’on ne s’est vu.

Oui. Le temps passe vite.

 

Le temps passe vite, malheureusement. Je tiens quand même à te rendre un hommage, parce que tu es la personne qui a éveillé mon sens artistique au niveau dessin parce que j’étais nul de chez nul et tu m’as encouragé. Mais toi, par exemple, au niveau de ton parcours, est-ce que tu es, comme on le dit, tombé dans la marmite jeune, est-ce que tu avais des parents qui étaient artistes ?

J’avais un père qui était fonctionnaire, mais qui à tous ses moments de loisirs faisait un peu d’aquarelle, un petit peu de dessin, de la broderie déjà aussi et toutes sortes de petits métiers. C’était un fils d’horloger.

 

Le côté méticuleux finalement.

Exactement et manuel aussi. Il fabriquait des jouets que mes camarades d’âge m’enviaient parce qu’appuyé sur un tabouret, sur une planche, une scie égoïne, il fabriquait une belle ménagerie, une écurie. Enfin, j’avais un exemple continu.

 

Il y avait déjà la filière

Alors ce moment-là, si tu me parles… Ma fille que tu as connue…

 

Corinne.

Pendant tes études, elle est tombée dans la même marmite si tu veux reprendre ton explication dans le sens où elle a, quand je faisais un peu de mosaïque au tout début, elle s’est inventée des techniques. Elle était haute comme trois pommes. Elle a remarqué que la terre de vigne était glaiseuse, collante. Elle prenait le petit rouleau à pâte de sa petite cuisine d’enfance pour écraser cette terre et y plantait savamment en rythme déjà continu mes déchets qu’elle me piquait. Par la suite, quand elle avait…

 

La pie voleuse.

Voilà. C’est un exemple de la créativité enfantine quand on ne l’excite pas trop, on la laisse vraiment partir à la découverte. Un soir, sa maman lui donne des bonbons pectoraux parce qu’elle toussait. Elle lui a dit : « Tu ne les manges pas cette nuit. » Le lendemain matin, il n’y avait plus pas une tablette. Elle s’est fait grondée, sermonnée. C’était le jour de mon anniversaire et à midi, elle vient avec un carton sur lequel elle avait léché tous les bonbons pectoraux et ordonnancé selon les couleurs, elle avait remarqué que cela se collait sur le papier. Elle m’avait amené aussi les mosaïques à sa façon. Voilà comment est née la mosaïque à la maison.

 

Tu penses que c’est dû à Corinne, dû à ta fille.

Non, non. Elle avait vu ce que je faisais. J’ai eu la chance d’être accompagné d’un président de commission scolaire qui était venu à ma première exposition où j’avais voulu, parce qu’on m’avait demandé de donner un cours de mosaïques, j’avais fait de la mosaïque papier comme tous les collègues. Tampon, pommes de terre. Et l’on m’a demandé de donner un cours, parce que j’étais en correspondance avec une classe du Japon. Comment faire comprendre aux Japonais ce qu’était la mosaïque ? Avec mes élèves de neuvième, c’est ce que l’on s’était mis comme travail et l’on avait cet échange. Un jour, un inspecteur scolaire qui était du comité de la Société suisse des maîtres de travaux manuels scolaires, M. Perret de Neuchâtel, vient et s’étonne de la mosaïque que j’étais en train de faire. J’avais poussé l’envie d’en faire avec des déchets de verre, de la pierre, etc.

 

De la récupération.

De la récupération déjà, pensant scolairement. J’étais étonné que l’on me demande de donner un cours de mosaïque. C’est comme cela que j’en ai fait une ou deux pour moi avec des procédés, parce qu’on ne trouvait pas de bouquins sinon un bouquin anglais avec de beaux dessins humoristiques et c’est ce qui m’a servi de trouver deux ou trois affaires. J’ai réalisé comme cela, deux ou trois pièces. Je les ai mises dans mon atelier en exposition. C’était ma première exposition. J’avais des aquarelles techniques monotypes dont tu connais les secrets depuis Vaumarcus, etc. Je me suis embarqué et un président de la commission scolaire, très innovant, me dit : « Il faut persévérer dans la mosaïque, M. Rutti. Je veux faire des démarches. Vous auriez une idée où vous pourriez vous perfectionner ? » J’ai dit, je sais qu’à Ravenne, il y a une école remarquable.

 

Qui est, rappelons-le, plus ou moins la capitale de la mosaïque européenne.

Oui. Disons byzantine en tout cas. Cela part vite. Je fais des démarches et j’apprends que l’un de mes amis peintres à Paris avait fait l’École d’art avec l’actuel directeur de Ravenne. Il me dit : « Oui, je téléphone à mon copain. Je suis sûr que tu peux aller. » Et j’ai eu la chance d’avoir un petit congé, une bourse d’État, pas une longue durée mais j’ai pu combiner avec des vacances et entre les vacances, cela a prolongé mon séjour. Je suis arrivé à Ravenne pour faire de la mosaïque, c’est-à-dire l’apprentissage qui se faisait en trois ans, en trois mois.

 

C’était du rapide.

J’ai pu faire exactement le même programme, mais en matériaux un peu plus restreints, des surfaces un peu moins grandes, mais exactement toutes les techniques qu’ils apprenaient et c’est allé comme cela.

 

Il y a un truc, « un trouc » comme dirait Cesar, qui m’interpelle. C’est que tu as trente-neuf ans, tu as des enfants et tu décides tout d’un coup de partir là pour te perfectionner. Cela n’a pas été douloureux comme décision ?

Oui. Mais écoute, ma femme est venue me rejoindre une fois ou deux. J’ai supporté parce que le travail était intense.

 

Tu n’avais pas le temps de penser !

Il y avait à ce moment-là… L’école a été fermée pendant plus de deux semaines, parce qu’ils avaient décidé la grève, les professeurs. Mais tous les élèves étrangers quel que soit leur âge pouvaient passer et aller continuer leur travail, mais sans avoir derrière soi les profs pour dire : « Non, il y a ceci ou cela. »

 

Une solidarité de grève.

Exactement. Non, non cela a vite passé. Cela a été un temps de vacances. Je sortais pour faire des aquarelles dans la nature, tout était bien. Je pensais bien à mes enfants, mais j’avais confiance que ma femme allait savoir tenir le cap. Oui, elle l’a tenu, maintenu parfaitement au-delà de toutes mes espérances. Pendant les fêtes de Pâques, cette année-là, elle est venue me retrouver là où j’avais une chambre. Je n’ai pas pu apprendre tellement la langue italienne, parce que j’avais une maîtresse de chambre, de cuisine, de pension qui me présentait le couteau en me disant : « En Italien, on dit comme cela ; en Espagnol, on dit comme cela, en Romagnol, on dit comme cela. » Alors d’un seul coup à côté du couteau, il y avait une petite fiche.

 

J’ai vu que dans ton cours suivi à Ravenne tu t’es initié à la céramique…

À la mosaïque.

 

Pardon, à la mosaïque en recopiant une œuvre.

C’est clair que l’on pratique de cette manière. Il ausculte les parois. Cela sonne creux ici, c’est une mosaïque byzantine du Vème ou Xème siècle qui est en train de se détacher. Alors, on monte sur un échafaudage, comme apprenti donc, et l’on pose un calque. On décalque les pierres les unes après les autres avec une précision…

 

Millimétrique.

Millimétrique. Ensuite, on descend de son échafaudage pour aller chez un architecte faire faire des copies, deux ou trois copies du morceau que l’on a relevé pierre à pierre. On remonte avec l’une de ces copies avec de la gouache. On remplit les petits carrés en s’approchant mais à 100% au plus près et ensuite on se fait un ciment qui est un calque provisoire dans lequel on décalque notre premier dessin de pierre à pierre.

 

D’accord.

À côté, on a notre exemple de couleurs et l’on va chercher dans les milliers d’émaux, parce que l’on travaille là avec des smalts, des émaux vénitiens qui sont fabriqués dans la lagune. Pour tout dire, on a soixante blancs différents à disposition.

 

Des nuances de blanc.

On les prend et c’est vrai qu’on doit sortir à un moment donné, les regarder comme cela pour remarquer qu’il y a une toute petite différence. Ceci étant dit, on doit commencer le travail dans cet élément, c’est un stuc en somme, qui ne durcit pas dans lequel on peut planter tranquillement. Alors, on a le schéma décalqué et l’on commence en principe, moi, j’avais un morceau du Christ crucifié et je me suis mis un samedi matin à partir de la partie supérieure du nez jusqu’à l’arrondi final. Il y avait sept ou huit pierres à poser. On arrête et j’étais content à midi moins cinq quand le prof est venu avec son compas à mesurer. Il y a un millimètre de trop, il faut changer.

 

Bonjour la frustration à ce moment-là !

On apprend le métier en somme comme cela et c’est une mosaïque qui est typiquement byzantine, c’est clair avec peu d’exploitation, des entre pierres et dans les critiques des personnes qui m’ont, ou présenté à une exposition ou qui ont vu mes œuvres et qui en ont parlé dans les journaux, il y en a un seul et c’est Pierre von Allmen, l’ancien conservateur du musée de Neuchâtel, qui relève l’importance aussi dans l’œuvre de la mosaïque, à part tous les autres connus, de jouer avec certains espaces qui peuvent apporter dans le vide autant que là où il y a le plein de la pierre. Non, c’était une découverte extraordinaire, mais qui est tout à fait classique.

 

Tu m’as dit tout à l’heure puisqu’on a préparé cette interview que tu travaillais un petit peu comme un Romain.

Oui.

 

Alors explique-nous ce que cela signifie ?

Les Romains, disons au départ, partaient souvent d’une pierre qui était un galet. Si le galet était assez allongé comme un petit bout de saucisson, ils coupaient sur un tranchet à l’aide d’un marteau dont l’une des pannes était bien aiguisée, d’un coup sec pour les séparer comme on débite un saucisson.

 

D’accord.

Prenant disons la couronne du centre en la faisant pivoter d’un quart de tour, ils coupaient de nouveau et l’on avait une pièce, une partie qui offrait un plat extraordinaire, parfait. Elle pouvait être dans une forme curviligne ou autre, mais il fallait qu’elle ait quand même de l’épaisseur et ils la noyaient, mais ils arrivaient aussi à sortir, suivant les éléments qu’ils cherchaient, des tout petits cubes parfaits. Cela dépendait aussi de la situation de l’œuvre envisagée. Si c’était un pavanant, si c’était beaucoup plus important qu’il y ait une bonne semelle, si c’était une œuvre pariétale pour décorer une façade, une église, une basilique où il fallait travailler en direct, parce que l’on ne peut pas faire n’importe quoi quand on a l’une de ces formes curvilignes. Ils pouvaient alors se contenter d’avoir un point d’accrochage assez long mais difforme et ils gardaient la face plate pour l’extérieur. Voilà le travail à la romaine, donc travailler avec la pierre naturelle parce qu’à ce moment-là, on avait des pavements essentiellement romains. Maintenant pour la façade, c’était en général un recours aux beaux ors qui étaient obtenus par le coulage comme on fabrique le verre. Ce qu’il y a d’assez amusant, cela se fabrique par exemple dans la lagune vénitienne. Ils ont du sable vitrifiable probablement, mais ils n’ont pas beaucoup de matériel pour chauffer leurs fours. Enfin bref, ils arrivent à de hautes températures à faire que le sable vitrifiable devienne du verre. Ils y ajoutent des oxydes métalliques et ils arrivent à faire des couleurs qu’on leur propose. En aquarelle, je peux faire un vert que je désire avoir. Si je leur envoie, ils me le fabriquent. Je suis allé visiter cette grande usine chez les Ugodonna et c’est une dimension de galetas phénoménale sur lequel il y a des galets, des galets qui sont superposés. On se croit dans un marché persan et ils ont toutes les couleurs. Pour l’or qui était l’élément typique nécessaire par les Byzantins, nécessaire au point de vue de créer plus de lumière dans l’église parce que cela reste noir d’autant plus qu’à ce moment-là, les fenêtres étaient simplement de l’albâtre qui retient pas mal la lumière solaire. Dans cet or-là, c’est à la feuille d’or, tout d’un coup, ils mettent cela sur le verre qui a une semelle peut-être presque l’épaisseur d’une plaque à gâteau. On ne peut pas prendre un meilleur exemple. Ensuite, ils remettent une toute petite couche de verre qui vient faire protection. Ce n’est pas un sandwich avec deux grosses épaisseurs de pain…

 

Et la moutarde !

Dessus, il y a quand même, attention, j’ai expérimenté dans mon jardin par exemple en plein air, les mosaïques de pavements. Les ors n’ont pas bougé. Ils sont, été comme hiver, on marche là-dessus et cela tient. C’est prodigieux. C’est avec ce matériau-là qui est très difficile à casser. Moi, j’avais l’habitude de casser de la pierre.

 

Toi, en bon jurassien, tu

Justement. J’ai fait mon apprentissage comme cela. J’étais un peu désorienté les premiers jours.

 

Parce que là, j’ai vu que tu étais à Derrière-Pertuis.

Oui.

 

Alors deux questions. Est-ce que les matériaux qui sont autour, c’est le Jura bernois.

Non. Mon chalet est sur Berne.

 

Cela, je ne veux pas le savoir.

On passe la frontière !

 

Mais à part cela, est-ce que tu te sers des matériaux qui sont autour de toi, style calcaire par exemple ?

Oui. Moi, je travaille avec le roc. Je prendrai une belle pierre mal foutue, cette belle bordure de jardin, si elle m’intéresse…

 

Tu la piques.

Je peux la prendre et la taper, la casser jusqu’au moment où, d’ailleurs dans l’exposition là, c’est ça, j’ai appris vraiment le métier d’une façon classique comme tous ceux qui ont fait une école d’art, quelles que soient les époques.

 

La formation académique.

Voilà. Les gens, ils veulent du nouveau, du nouveau. Mais l’artiste, il cherche tout le temps du nouveau. Ils ne se rendent pas compte dans une mosaïque que vraiment le dérèglement que l’artiste se permet quand tout d’un coup, il a un beau pavé qu’il veut mettre en valeur dans un champ voisin qui est de pierre taillée, si l’on veut à la romaine - et tâcher que le tout se tienne. Dans l’exposition qui est présentée ici, il y a un tas d’exemples qui m’amène à oublier un peu la règle précise avec la mesure et le millimètre…

 

Tu te permets finalement une certaine marge.

Oui. Chaque fois, je me fais un petit pincement de cœur, mais j’y vais.

 

Est-ce bien raisonnable ?

Non, non parce que c’est difficile. C’est beaucoup plus facile d’aligner les petites pierres, tac plat comme ce machin ici, ce dessus de table, ce beau marbre ici. C’est beaucoup plus compliqué d’amener justement des éléments de fond qui appartiennent au rythme.

 

Je regardais, je me suis permis d’aller voir un petit peu ce que tu fais, tu utilises pas mal le support en bois.

Ah oui, alors là…

 

Explique-nous cela.

On avait tendance dans le public de dire : « Il fait comme les peintres, il a un cadre, il sait encadrer. Et au lieu de prendre de l’huile ou de la gouache, il met des pierres. » J’ai toujours pensé qu’en réalité, la mosaïque était faite pour qu’autour d’elle, il y ait la maison. Et maintenant, les gens qui commandent un bout de façade etc. il faut aller loin pour les trouver. J’en ai trouvés au Tessin. J’ai fait une exposition au Tessin. L’une des premières après mon travail à Ravenne. En remontant, je ne me suis pas arrêté au Tessin intentionnellement. J’ai eu l’occasion de donner des cours de mosaïque à des instituteurs de toute la Suisse y compris des Tessinois et des Tessinoises qui m’ont tout de suite dit : « Il faut venir une fois, il faut qu’on organise une exposition à Chiasso. » À Chiasso, il y avait justement la maison qui s’appelait « Galerie Mosaïco ». C’était un mosaïste, il est décédé maintenant, qui a voulu voir mes œuvres. J’en ai amené quelques-unes. Il m’a dit : « La prochaine fois, vous venez en remplissant votre voiture. Je vous expose, etc. » J’ai exposé là-bas. Là, j’ai eu une commande, une façade extérieure sur une place du village.

 

D’accord.

Mais cela, on comprend, parce qu’au Tessin, il n’y a quand même pas les changements de températures comme par exemple à La Chaux-de-Fonds, parce que les œuvres superbes de L’Éplattenier au cimetière de La Chaux-de-Fonds. Je peux aller chaque fin d’hiver dans les tas de neige qui sont au-dessous de ses œuvres et ramasser des quantités de smalts qui sont tombés. Ils dépensent après chaque hiver une fortune à La Chaux-de-Fonds pour remettre des smalts en place. Cela ne tient pas le smalt chez nous.

 

C’est-à-dire que c’est lié aux différences de températures.

C’est cela. Le vent, la pluie. Il y a de la pluie qui va dans les petits éléments entre les éléments de tesselle et le gel et paf, ils tombent, parce que c’est lisse.

 

On part dans une autre direction.

Oui. Je te suis. J’essaye de te suivre…

 

Je suis difficile à suivre, je crois… 83 ans, juste ?

Oui, pendant l’expo.

 

Une longévité heureuse, souriante. Est-ce que tu penses que l’art y est pour quelque chose, c’est-à-dire ton choix de vie finalement au niveau artistique ?

Tu vois, quand je serai comme Hokusai, à cent dix ans, je crois. C’est un artiste japonais. Et qui dira : « Je regarde cette canne à sucre ou je regarde un végétal de chez lui. Je le regarde et quand je me sens devenir ce végétal, alors je peins et j’espère qu’après cent vingt ans, je saurai peindre. »

 

Tu serais donc un homme de pierre.

On verra.

 

Tu me donnes un exemple qui m’aide, c’est une main tendue quasiment. Je ne crois pas que tu sois un homme de pierre.

Non, je ne crois pas. J’ai un cœur d’or. Il faut demander à ma femme si je suis un homme de pierre.

 

On ne le saura jamais, cela. Je pense qu’en pratiquant ce que tu as fait, on acquiert une certaine philosophie de la vie quand même. Moi, ce qui me frappe un peu, c’est ta décision d’enseigner. Qu’est-ce qui t’a motivé pour

Si j’avais attendu de pouvoir vivre de ma mosaïque, je n’aurais pas pu conduire mes enfants à leurs études. Ma femme aurait dû se tuer en reprenant son métier qui alors était une ressource importante, une régleuse était bien cotée, du côté de La Chaux-de-Fonds à cette époque. Non, non, c’était une obligation. La plupart des profs de dessin à Neuchâtel avaient tous fait, André Siron, c’était un bijoutier. Il oubliait ce métier de bijoutier et il était artiste. Moi, je suis resté enseignant volontiers et je ne suis pas devenu artiste. J’ai donné dans l’artisanat à fond.

 

Tu parlais plus d’artisanat que

Oui, c’est… Il y a eu des bagarres monstres entre philosophes pour savoir classer les arts supérieurs, les arts inférieurs. Est-ce que le sculpteur n’est pas à mettre au-dessus dans l’échelle du peintre ou c’est le contraire, etc. ? Mais non, cela est encore une rencontre très heureuse avec Jean Devost, parce qu’il a aussi lui bien l’impression, c’est une façon que l’on s’entende, qu’il a quelque chose dans les mains aussi. C’est un métier et qu’il ne va pas se gargariser artiste, etc. Il est pédagogue aussi.

 

Quand tu crées une mosaïque, est-ce que tu as un message à passer ?

Oui. Je n’ai jamais fait une mosaïque gratuitement, comme cela, pour voir un peu comment ça allait. Il y en a, il y a un artiste français qui est venu, parce que quand Ravenne voulait relancer l’école, ils ont envoyé dans tout le monde entier des invitations aux grands artistes à renom pour qu’ils viennent réaliser une mosaïque où qu’ils l’envoient. Chagall l’a fait et ça, je n’ai jamais compris de sa part. Où on voit une toile à considérer comme un carton. C’est un peu contraire à la notion, parce que la mosaïque était pour Ravenne faite de ces rites que la pierre imposera suivant comme on la met. Mais, ils s’en sont très bien tirés. Mais il y a un artiste français gestuel qui a fait des affiches extraordinaires. Il est mondialement connu. Son nom m’échappe juste maintenant. Il a dit : « Je ne fais, ni un envoi d’une œuvre, ni un projet, je viens voir ce que c’est la mosaïque chez vous. » Quand il est arrivé, il a dit : « Ces smalts là, ils se fabriquent où ? Ils se fabriquent dans la lagune. Ah, je vais aller dans la lagune voir ça ! » Et il est allé et quand il ressort, il voit des déchets monstrueux de dégoulinés de verre comme des stalactites, des stalagmites, mais au lieu d’être comme cela, c’était par terre. « Je peux vous en prendre ? » Il est retourné à l’école avec une foule de ces machins-là. Il a dit : « Maintenant Messieurs, je peux faire ma mosaïque. Vous allez me mettre sur cet échafaudage une épaisseur de ciment comme ça. J’ai trouvé des beaux galets à Marina di Ravenne et je vais commencer ma mosaïque. Mais, il me faut encore tant de kilos de verre coupé à la mode, ils ont des modes, ils disent par exemple vaticane et l’on sait qu’il faut les couper à la machine de telle grandeur. Cela y est, c’est préparé, c’est bon. Messieurs, je vous remercie, j’y vais. » Il prend un pavé, un deuxième. Tout du gestuel. Son quatrième pavé arrive, tout le ciment dégringole. Un autre que lui dirait : « Ce n’est pas la technique… »

 

Cela ne doit pas être bon !

« Messieurs demain, vous me préparez la même surface, là par terre dans un cadre et vous m’amenez une échelle. » Il s’est foutu sur son échelle et après, avec une habileté, une maîtrise et un œil, pour moi, c’est le gars qui a l’œil absolu comme le musicien a l’oreille, il a posé ça gentiment ici, là-bas ces grands trucs de verre et après il pointe comme le Petit Poucet mais à toute vitesse. Elle est magnifique, une carte postale !»

 

Tu as eu l’occasion de la voir ?

Oui. J’ai eu l’occasion de la voir et j’ai acheté une carte postale là-bas. C’est fantastique. C’est un gars qui a fait de l’affiche, mais son nom m’échappe. Vous l’avez tous entendu une fois certainement. C’est comme cela, quand on a l’âge…

 

La mémoire, la mémoire… Marcel, en guise de conclusion, mosaïque un jour, mosaïque toujours. Comment tu le vois ?

Il y en a qui connaissent Marcel. Il y en a qui connaissent Rutti. C’est bien cette histoire-là, parce que si je regarde dans le journal un petit peu les gens qui prédisent l’avenir, je suis toujours à cheval sur Taureau et Gémeaux. Un 21 mai, tu vois c’est juste à la jonction. J’ai l’impression que je suis ambivalent. J’ai fait avec un bonheur extraordinaire et j’ai donné des cours de batik où l’on est sur la soie avec un pinceau comme les dames de Neuchâtel tiennent leur cuiller à thé quand elles sont chez le meilleur confiseur de Neuchâtel.

 

On ne cite pas

Non, je ne donne pas d’adresse. Avec un « tchanting » qui crache un petit peu comme une plume réservoir de la cire fondue, tu fais tes dessins, etc. J’ai donné pendant des années des cours aussi normaux suisses. Une semaine batik et la semaine suivante, mosaïque. Tu vois, je passais de l’un à l’autre avec une facilité déconcertante et les dames ne voulaient pas venir faire du batik avec un homme, parce que c’était un métier de femmes.

 

Ah, la fameuse sensibilité féminine…

Finalement, il y a eu une certaine réputation qui a fait que j’ai eu beaucoup de succès dans les cours de batik aussi. C’était impossible à un moment donné de faire l’un et l’autre. Manque de place, toute sorte de contingences et j’ai opté pour le rocher, la pierre résistante et cela m’a conduit à me guérir de troubles du foie.

 

Tiens…

Je suis persuadé. Là où j’aurais tendance à m’énerver, faire les dents, etc. Je libère en tapant mes pierres et je sens bien quand je n’ai pas tapé, cassé des cailloux, notamment là, au Bec-à-l’Oiseau, comme tu le mentionnais derrière toi. Je commence à avoir la barre ici.

 

Donc. On pourrait dire que l’homme façonne la pierre et la pierre a façonné l’homme !

Je ne sais pas. Pour moi, peut-être. Une bonne conclusion à notre dialogue de retrouvailles.

 

C’était une petite merveille. Je te remercie Marcel.

Je t’en prie. Cela m’a fait très plaisir de retrouver un étudiant qui reste ouvert comme tu l’es.

 

Merci. Au revoir.

 

 

Interview réalisée par Alain Sunier

Texte retranscrit par Françoise Berthod