Radio Dignité : Madagascar
Tout d’abord, M. José Ribaud, bonjour.
Bonjour.
Vous pourriez nous parler du projet que vous avez entrepris avec beaucoup d’énergie après avoir pris votre retraite comme rédacteur en chef à La Liberté.
Quand j’ai pris ma retraite, j’ai pensé que je devais encore faire quelque chose, que je ne pouvais pas arrêter. J’avais seulement soixante-deux ans. Cela fait maintenant dix ans que je fais ce projet à Madagascar, j’ai donc septante-deux ans. C’est aussi pour donner un sens à ma retraite. Je suis d’abord parti parce qu’il y avait un étudiant malgache à l’Université de Fribourg qui m’a demandé de venir lui aider à monter une radio locale. On a monté cette radio locale, quand je suis arrivé là-bas, ensemble. Il faisait déjà quelques petites émissions, mais on m’avait demandé de professionnaliser l’organisation et de former des journalistes et des reporters.
FM 100. Radio Haja. Merci de votre fidélité. Il est cinq heures trente minutes passé de quelques secondes comme d’habitude.
Fondée à l’initiative de Monseigneur Félix, évêque d’Antsirabe et professionnalisée par José Ribaud, ex-journaliste de la Télévision suisse romande, Radio Haja ou Radio Dignité en français, diffuse des émissions de divertissements, d’informations, et à but éducatif dans un rayon de cent kilomètres autour d’Antsirabe.
Cette agréable ville est située sur les hauts plateaux de Madagascar à 1500m d’altitude dans une cuvette cernée par d’anciens volcans.
Petit village à l’origine, où l’on venait s’approvisionner en sel, Antsirabe a dû son essor vers la fin du XIXe siècle, à son climat frais et sain, ainsi qu’à la présence de sources thermales aux eaux réputées et aujourd’hui encore très appréciées, sorte de Vichy malgache avec son imposant Hôtel des Thermes et sa gare de pur style colonial, récemment rénovée, encore assoupie mais promise à un prochain réveil. Avec sa poste et son Hôtel de Ville moderne, Antsirabe est également connue pour ses fameux pousse-pousse qu’il fait bon emprunter pour découvrir tranquillement au rythme des pas du tireur ses avenues fleuries et ses rues animées. Avec son marché d’importance régionale qui enchante le visiteur par son animation et la grande diversité des produits locaux offerts, que ceux-ci soient cuisinés sur place, exposés tout simplement, transformés en spécialités appétissantes ou bien encore proposés vivants et avec ses nombreux commerces aux noms très évocateurs, cette jolie cité thermale est un centre d’échanges où afflue la population rurale.
Cette radio locale avait déjà une ligne éditoriale particulière ?
Oui. La particularité de cette radio, c’est qu’elle se veut éducative et elle se veut, on l’appelle d’ailleurs « La voix des sans voix » et le mot malgache, c’est Radio Haja qui veut dire Radio Dignité. C’est-à-dire qu’il y a énormément de gens très pauvres à Madagascar ; à peu près 80% de la population vit au-dessous du seuil de pauvreté et personne ne s’occupe de ces gens, surtout pas au niveau de la communication. Nous, nous avons dit, c’est à eux qu’on va s’adresser, c’est-à-dire Antsirabe où on a cette radio locale, est une grande ville. Mais dans cette grande ville, il y a beaucoup de pauvres et dès qu’on quitte la ville, c’est la brousse et dans la brousse, il y a des villages où les gens n’ont aucun contact avec la civilisation si vous voulez. Et nous avons pu, grâce à cette radio, faire des liens, des communications et maintenant par exemple quand je vais là-bas, j’y vais chaque année une ou deux fois. Je vois que les paysans viennent à notre radio et ils viennent pour nous dire qu’ils ont à se plaindre des autorités, que la route n’a pas été faite, qu’il y a la sécheresse chez eux ou par exemple, le paysan vient chez nous le soir pour dire à sa femme à la radio : « Je n’ai pas pu vendre ma vache, je reste encore un jour ou deux. » Nous avons aussi comme cela des contacts avec l’hôpital où nous donnons des informations sur l’état de santé des parents et la même chose avec la prison. Cela a un caractère éducatif. En plus, nous avons maintenant des émissions qui vont de cinq heures et demi du matin jusqu’à 22h30 le soir et entre temps, il y a naturellement de la musique. Mais on a beaucoup de conteurs, des vieux qui viennent raconter des histoires, qui parlent de leur tradition et entre temps nous avons des émissions totalement éducatives sur : quels sont les droits et les devoirs des citoyens, qu’est-ce que c’est l’émancipation de la femme, comment peut-on lutter contre certaines maladies qui sont très répandues comme la tuberculose ou la malaria et ça nous avons toujours des spécialistes qui viennent en parler. Donc, c’est un lien si vous voulez qui n’existait pas auparavant et que nous avons pu faire grâce à cette radio.
La cuvette d’Antsirabe, parsemée de très nombreux villages, est en effet un important foyer agricole. On y cultive le riz bien sûr, le maïs et le blé, mais cette région est surtout le premier producteur de fruits et légumes de climat tempéré et le premier producteur laitier de la grande île.
Pour sortir les populations rurales de leur isolement, pour leur permettre d’exprimer leurs besoins et attentes, pour les sensibiliser à des questions capitales telles que l’hygiène, l’environnement et le surendettement, quoi de plus efficace que la radio. C’est à cette œuvre de sensibilisation, d’information et d’éducation que se voue Radio Haja et tout son personnel.
Nous avons eu la chance d’avoir la radio Haja dans la région de Farmakad. Pourquoi ? Parce que nous nous sommes vraiment bien avancés par rapport aux autres régions.
Les journalistes de Radio Haja se rendent aussi sur le terrain, dans les villages les plus reculés et difficiles d’accès, pour y réaliser des reportages sur des questions touchant à la vie quotidienne des populations rurales.
Autre mission très importante du personnel de Radio Haja, la distribution gratuite de radios solaires grâce au soutien financier de la Fondation suisse Avenir Madagascar.
J’imagine que toute la région n’est pas forcément câblée. Il y a peut-être des problèmes d’électricité aussi. Vous avez trouvé, je crois, une astuce pour que tout le monde puisse capter ces émissions ?
D’abord, il y a très peu d’électricité dans la campagne en milieu rural, il y a moins de 4% de la population qui a accès à l’électricité. On a des transistors et on a un petit transistor qui a été testé par l’Unesco et qui fonctionne sans pile. Il fonctionne donc au solaire. Il y a un petit capteur solaire dessus, ça marche très très bien et la nuit, il y a une manivelle, on tourne la manivelle et cela le remonte un peu comme on avait les gramophones dans le temps. En remontant une minute ou deux, ça tient une heure ou deux. Les paysans n’auraient pas les moyens, ni de se payer le transistor, ni de se payer les piles et là-bas les piles, par la chaleur d’ailleurs ne tiennent pas longtemps. Ce système-là nous permet de faire un programme, mais aussi d’être écoutés, ce qui est le plus important. Cela ne sert à rien de faire un programme si on n’est pas écouté. Nous distribuons, moi, chaque fois que je vais là-bas, je prends une vingtaine, une trentaine, une quarantaine de ces radios et nous allons les distribuer dans des villages de la brousse. À des écoles surtout, même au maire du village, aux instituteurs, au centres missionnaires. Il y a aussi des comités ruraux de base et ils écoutent et nous avons un fichier et chaque fois que nous allons là-bas, nos reporters ou moi, nous leur demandons : « Qu’est-ce qui vous plaît à cette radio, qu’est-ce que vous changeriez, qu’est-ce que vous écoutez ? » et comme cela, ça nous permet un peu de nous perfectionner et de les intéresser à notre radio.
José Ribaud : Vous ne saviez pas que l’on venait ?
Ce 2 décembre 2004, c’est le président de cette Fondation, José Ribaud lui-même, accompagné d’un reporter de Radio Haja qui procède à la remise d’une radio solaire à deux écoles de brousse.
Nous sommes une Fondation suisse. Je travaille beaucoup avec Handry et avec Radio Haja et nous distribuons des radios solaires. Elles fonctionnent avec le soleil et la nuit avec la manivelle. Vous pouvez écouter Radio Haja surtout, mais vous pouvez aussi écouter la concurrence ! On veut vous la donner. C’est vous qui serez responsables et c’est à vous de choisir dans le programme ce que vous voulez faire écouter à vos élèves.
Là, c’est un capteur, cela marche avec le soleil. Vous n’avez jamais de piles à acheter. La nuit, vous prenez cela et vous tournez deux ou trois minutes et ça tient une heure. Vous pouvez tourner comme ça ou comme ça, c’est égal. Vous ne pouvez pas vous tromper.
C’est Radio Haja, vous dansez…
C’est magnifique, de la géométrie, des surfaces. C’est formidable. Vous savez faire tout cela. Très bien, je vous félicite les enfants. On va vous dire au revoir, continuez de bien travailler.
Vous avez cherché aussi à ce qu’ils deviennent autonomes ces gens-là. Vous avez formé des journalistes, des techniciens ?
Il y a deux problèmes. Il y a un problème, si vous voulez, professionnel. Il faut les former et cela va bien au niveau professionnel. Ils sont pratiquement formés. Et maintenant, je forme des formateurs si vous voulez. Je prends un ou deux journalistes très compétents ou animateurs et après c’est eux qui forment les autres. Cela, ça va. Je n’ai plus besoin d’être en permanence là-bas, même si je souhaiterais qu’il y ait un jeune journaliste suisse qui soit là-bas pour les encourager, les entourer et les perfectionner si vous voulez, professionnellement. L’autre problème, c’est financier. Ils gagnent à peu près cinquante francs suisses par mois et il y a un peu de publicité. Il y a surtout le disque préféré de l’auditeur qui rapporte un petit peu d’argent. Très, très peu de publicité, de sorte que notre fondation paie à peu près 60% du budget de fonctionnement. L’objectif, c’est qu’eux puissent reprendre l’ensemble de ces coûts pour être totalement autonomes. Je dis toujours : « Le plus beau jour de ma vie de formateur et d’aide au développement, c’est quand les gens d’un autre projet viennent et me disent, vous pouvez partir, on a tout compris, on a l’argent. » Mais cela, ça prend beaucoup de temps.
Que coûte ce transistor et comment nos téléspectateurs pourraient vous aider ?
Ah ça, c’est une bonne question. C’est relativement facile. Les transistors ont été imaginés en Afrique du Sud. Ils sont construits actuellement en Chine et moi, je les achète directement en Chine si vous voulez. Ces transistors coûtent quatre-vingts francs pièce. C’est-à-dire que l’on a des bulletins de versement ou l’on peut s’adresser à moi. Avec quatre-vingts francs, on peut offrir à une grande famille ou à un groupe de Malgaches, un transistor qui les met en relation avec le monde extérieur. Nous avons, ce que l’on appelle des « wa-wa », c’est des bulletins d’informations. On en a quatre ou cinq par jour et là, on donne des informations non seulement sur la ville et la région, mais nationales et internationales. Cela leur donne vraiment un lien avec l’extérieur. Avec quatre-vingts francs, je peux vous assurer que parfois il y a un village entier qui utilise une radio. Un petit village où on les donne à quelqu’un qui est très influant dans le village et il met la radio à l’extérieur. Ils écoutent les nouvelles trois fois par jour. Tout le village écoute les nouvelles.
Vous êtes le fondateur de notre école. Nous sommes très heureux de vous voir et de vous remercier.
Vous pouvez aussi prendre Radio Haja. Cela marche bien. Quand vous aurez l’électricité, vous n’aurez qu’à le brancher là et vous le mettez et c’est bon. Vous ne pouvez pas vous tromper M. le directeur.
Je ne suis pas directeur. Le directeur est ailleurs.
Vous êtes un instituteur ?
Oui.
On n’a pas averti que l’on venait, mais c’est Handry qui a proposé que l’on vous donne la radio.
C’est des élèves de la classe 1ère année, 2ème année. Pour l’histoire, nous faisons ensemble.
Autrement, vous divisez la classe ?
Oui.
Regarde-moi cela comme c’est bien fait. Il y a même encore des dessins. Cela, c’est Madagascar. Très bien tenu, bravo.
Toi, tu veux me montrer aussi ton cahier. C’est bien. Vous pouvez danser…
Si il y a des problèmes, vous demandez à Handry. Merci.
À quand une télévision dans cette région ?
On y pense aussi, mais c’est un problème technique beaucoup plus difficile. Pour la radio, nous avons une antenne de mille watts, ce qui est beaucoup pour une radio locale. Ca arrose une région d’environ cent kilomètres de diamètre, mais pour la télévision et là vous savez, moi, je ne veux pas offrir des récepteurs de télévision aux gens. Vous comprenez ?
Cela serait plus cher aussi.
Oui. C’est comme ici, mais pire qu’ici. Il y a à peu près 10% de la population qui peut se payer la télévision, parce qu’ils sont très très riches et 90% qui sont très très pauvres. Ce qui m’intéresse, c’est les 90%, ce n’est pas les 10%.
Comment le gouvernement a vu votre action ?
D’abord, ils étaient très méfiants. Même le président du gouvernement, il a sa propre chaîne radio. Il a cru que nous allions faire de la concurrence, mais lui, il s’occupe de faire de la propagande pour son gouvernement et de vendre les produits, parce que c’est en même temps un manager. Nous, nous ne faisons pas de la concurrence parce que nous nous adressons à un public qui est complètement délaissé par les autres. J’ai aussi fait une école professionnelle et là, on a eu un petit peu plus de culot, parce que l’on a tout fait cela sans autorisation et les autorités attendaient qu’on se casse la figure. Or, comme on a eu beaucoup de succès, maintenant ils viennent à chaque fois que l’on fait des fêtes et même, on a eu le premier ministre. On a eu des ministres, etc., l’ambassadeur de Suisse et chaque fois, ils disent : « C’est magnifique, ce que nous avons fait. » Alors qu’ils n’ont rien fait, c’est nous qui avons fait !
Merci M. José Ribaud de m’avoir accordé cet entretien et bonne continuation et félicitations.
Merci beaucoup à vous aussi.
Ils ne veulent pas chanter quelque chose les petits.
Bravo les enfants. On vous laisse pour que vous puissiez continuer la leçon.
Au revoir les enfants.
Commentaires de Daniel Troquet
Extraits du film « Radio Haja » de Gilbert Peignaud
Interview réalisée par Jean-Pierre Lambert
Texte retranscrit par Françoise Berthod