Madame Carla Peairo : Artiste peintre
Je suis née en Angola, plus précisément au sud dans la ville qui s’appelle « ville des flamboyants », Benguela.
Pourquoi la « ville des flamboyants » ?
Parce qu’il y a vraiment beaucoup beaucoup de flamboyants là-bas et quand ils sont en fleurs, c’est une ville qui devient presque rouge.
D’accord. J’ignorais qu’il existait des fleurs qui s’appelaient flamboyants.
Oui.
Et alors après Benguela.
Où je suis née. Ce voyage n’était pas un hasard. Il était prévu depuis déjà pas mal de temps, puisque j’ai ma famille qui est là-bas. Ma maman, frères, sœurs, tout le monde est là-bas. De temps en temps, j’aime y retourner pour reprendre contact avec la terre déjà et cette année-là, je suis allée pour faire aussi des contacts au niveau des arts plastiques.
Justement. Parlons d’art. Après Benguela, vous vous déplacez pour justement cultiver votre passion qui est d’abord la peinture. Expliquez-nous cela ?
Oui. Cette passion, elle existe depuis pas mal de temps. Je peux dire depuis l’âge de douze, treize ans. J’ai déjà aimé, surtout faire des caricatures des amis de mon papa, Rafael. Lui, c’était l’une des personnes qui m’a beaucoup aidée à avancer.
Vous avez fait une école aussi, non ?
J’ai fait une école. J’ai commencé à Benguela, après à Lubango et après je suis partie au Portugal, Lisbonne, où j’ai, si l’on peut dire, fini ma formation artistique.
Il y a la formation artistique, on est d’accord, qui est multiple, on y reviendra. Mais vous avez d’autres chapeaux comme on dit, c’est-à-dire qu’on sent que vous aimez les autres et par rapport à ça, vous avez d’autres carrières et d’autres études.
Oui, c’est vrai qu’à Benguela, j’ai aussi travaillé comme assistante sociale. J’ai travaillé avec des enfants dans une entreprise salinière et j’ai travaillé comme professeur de dessins, d’anglais aussi. J’ai travaillé comme décoratrice pour la restauration. Je peignais des rideaux, des tables, des sets de table, des nappes à la main, ça c’était les années septante. C’était très très bien. D’ailleurs, quand je suis allée cette fois-ci à Benguela, j’ai encore trouvé l’une des tasses dans un café de Benguela que c’est moi qui avait fait le logo.
Et cela fait quelle impression ? On se dit que l’on vieillit ?
Non. Moi je me suis dit qu’heureusement je suis encore vivante pour pouvoir voir ça. J’ai encore trouvé même des petits sets de table que j’avais faits. Ma maman avait gardé ça.
D’accord.
Non c’était assez émouvant. Mais en parlant de parcours, je dois dire que les circonstances de la vie ont fait que j’ai dû faire face à plusieurs facettes au niveau professionnel. J’ai dû m’adapter.
S’adapter aux circonstances du moment. Et vous arrivez en Suisse en quelle année ?
Dans les années nonante.
Les années nonante en temps que… Là, vous pouvez vivre de votre art ou comment cela se passe ?
Non. Je ne peux pas vivre de mon art même en exposant presque régulièrement, deux ou trois fois par année, c’est toujours difficile parce que l’on ne vend pas toujours.
Il y a quelque chose qui m’a frappé. Évidemment, j’ai consulté Internet. J’ai vu qu’il y avait neuf personnes au kilomètre carré en Angola, alors qu’il y en a légèrement plus et à Lisbonne et en Suisse. Alors, quand on passe d’un univers finalement large à un univers beaucoup plus étroit, comment est-ce qu’on le vit ?
On le vit au départ peut-être mal. Mais j’ai toujours pensé que l’être humain, même si il pense qu’il va y avoir des difficultés, il finit par s’adapter. C’est vrai, quand on quitte les grandes villas avec les grandes cours de Benguela et qu’on va vivre dans un deux pièces à Lisbonne où l’on est cinq, là c’est vrai qu’on se sent un petit peu serré, mais on s’habitue assez vite.
On s’habitue assez vite…
À ce niveau-là, je n’ai pas vécu de difficultés. Par exemple, déprimer parce que j’avais moins de place. Non ! Si avant j’avais quarante mètres carrés, maintenant j’en ai deux pour faire la peinture, je m’adapte.
Et au niveau mentalité. J’ai eu l’occasion de faire un petit séjour en Afrique, au Sénégal, si l’on compare avec les Suisses, qu’est-ce que vous diriez ?
C’est différent forcément géographiquement, donc il faut que la mentalité soit différente.
Donc peut-être plus frileux ici vu le climat, qu’en Angola ?
Oui. Plus fermé, naturellement. Moins expansif. Il fait froid, il y a des montagnes autour. Là-bas, on se réveille avec la chaleur, le soleil. On sort, on a l’horizon, la mer. Tout le monde est dans la rue, tout le monde parle. Il y a du bruit tout le temps.
C’est l’ouverture permanente.
Oui. On se réveille avec le cri des vendeurs de poissons. On sait qu’il est huit heures.
D’accord.
C’est vrai.
Ici, on s’endort avec le couvre-feu. On sait qu’il est dix heures !
Oui c’est vrai. À un moment, si il n’y avait pas le bruit des balles, des canons, on se méfiait. On se disait : « Mais qu’est-ce qu’il se passe ? Ce silence, ce n’est pas normal. »
C’est vrai que l’Angola a vécu vingt ans de guerre…
Oui presque trente ans.
On va arriver à un sujet peut-être un peu plus optimiste, c’est votre art qu’on a la joie et le privilège d’admirer. Votre thématique, la femme. Là aussi, j’ai consulté Internet, une des thématiques la femme, et j’ai constaté qu’en Angola, il y a six enfants par couple ou par femme. Est-ce que cela a joué un rôle dans votre démarche puisque la maternité semblerait très importante?
Oui. La fécondité, la maternité, l’enfant, cela joue un rôle vraiment très très important pour la femme africaine forcément. C’est l’une des conditions aussi de ma démarche artistique. C’est inné, si l’on veut.
Vous vous inspirez de thèmes…
Liés à la fécondité, à l’univers féminin.
On peut admirer là, des dunes de sable. Est-ce que cela est en relation avec l’intérieur du pays peut-être ?
Le Sud. Le désert du Namib qu’on appelle aussi « le désert de la vie ».
Pourquoi ?
Pourquoi, oui ? Parce qu’il y a la vie. On trouve notamment la fameuse welwitschia mirabilis, une plante qui peut vivre, je ne sais plus dire, deux cents ans sans problèmes en plein désert. Elle a été découverte par un Autrichien qui s’appelle Friedrich Welwitsch, nom de la plante. Nous, les indigènes on l’appelle « tambo ».
Je trouve cela plus simple.
Cette plante pousse seulement avec deux feuilles et au cours des années, ce sont ces feuilles qui grandissent et qui se déchirent par la force du vent, des airs, mouvement du sable et elle atteint la taille d’un homme debout, donc une taille moyenne. Elle peut vivre plus de deux cents ans.
Le désert est vivant encore.
Il est vivant et il y a toutes les autres petites bêtes comme les lézards de toutes les couleurs, etc.
Vous évoquez les couleurs. On voit que la cellule gaieté est vraiment superbe. Qu’est-ce que vous essayez d’exprimer, la joie de vivre, le ciel ?
Surtout l’amour de la vie.
L’amour de la vie.
Surtout la vie, parce que notre vie, forcément même si l’on ne veut pas, même si l’on ne sait pas, il y a des couleurs dans notre vie, dans notre corps quand on parle de l’aura.
Juste.
Quand on parle de chakra. Tout est lié.
Vous vous inspirez aussi de l’Inde. Vous parlez de chakra ?
Parce que j’ai lu. Je me suis intéressée à cette approche de notre corps liée aux couleurs de chaque chakra de notre corps, chaque organe, chaque sensation. Forcément, comme je fais de la peinture, tout est lié. Il y a une liaison là-dedans.
Vous vous inspirez, votre inspiration est multiculturelle finalement ?
Oui, forcément. Elle ne peut pas être que 100% africaine, vu le métissage que j’ai vécu aussi.
D’accord. Moi, ce qui m’a frappé, c’est vos courbes. Tout est en douceur. Y a-t-il une intention là ?
Non, c’est naturel. Il paraît que c’est féminin, les formes rondes.
Absolument. On ne peut pas le nier. Aussi ce qui m’a frappé. La question que je me suis posé, est-ce que vous avez eu des peintres, des références en peinture ? Il y a des gens qui s’inspirent des impressionnistes. Il y a des gens inspirés d’un Gauguin, d’un Van Gogh, c’est peut-être plus difficile. Est-ce que vous, vous avez eu des maîtres, des gens qui vous ont inspirées peut-être plus que d’autres ?
Pas forcément des maîtres, mais j’admire beaucoup Gauguin dont vous avez parlé et Gustav Klimt. Ce sont les deux peintres que j’ai commencé par apprécier si l’on veut.
On peut comprendre Klimt en regardant ce que vous faites, parce que c’est un peu dans son style.
Oui.
J’ai vu que vous étiez alors au niveau des matériaux. Il y a aquarelle.
Oui.
Mais surtout acrylique. Pourquoi ?
Surtout acrylique dernièrement depuis les années 2000 vu le peu d’espace que j’ai pour peindre. La peinture à huile me provoquait des allergies. J’ai préféré arrêter et me dédier essentiellement à la peinture acrylique et aquarelle.
Encore une chose qui m’intrigue. J’ai vu que vous aviez fait un perfectionnement, en tout cas un stage de poterie. Qu’est-ce que cela vous a amené au niveau de la peinture parce qu’il y a tout l’aspect tactile de la terre, cela vous a amené quelque chose et quoi ?
La poterie, cela fait longtemps que je n’y touche pas. Mais…
Mais vous y aviez touché.
Oui.
Parce que j’en ai fait un peu et je trouve que cela m’a amené quelque chose de plus dans mon appréhension de la vie.
Oui cela m’a amené beaucoup, énormément, cette façon tactile de l’objet, j’ai pu la transmettre sur des toiles que j’ai faites moi-même par la suite. Je travaillais avec du plâtre, des tissus, des perles et ce toucher de la terre m’a vraiment, comment est-ce que l’on dit, c’était pour moi comme une thérapie qui m’a beaucoup aidée aussi par la suite. Oui, c’est vrai vous m’avez parlé de quelque chose que j’avais oubliée. Puisque les pièces depuis le temps, je ne les touche plus, elles sont dans un petit coin, je ne les ai pas sorties.
Pas envie de recommencer.
Oui, oui. Mais ce qu’il manque maintenant, c’est l’espace et aussi le temps.
Vous êtes une femme très occupée d’ailleurs. Vous projetez une exposition où là ?
Je projette en ce moment avec Jorge
De Sousa.
Si tout va bien au mois de novembre dans l’enceinte des Nations-Unies. Si tout va bien et aussi pour l’année prochaine, j’en projette une pour Luanda.
À Luanda ? Qui rappelons-le est la capitale.
La capitale de l’Angola, oui.
Juste encore un petit regard sur la situation de l’Angola maintenant. Je sais que c’est un pays qui se reconstruit.
Oui. Un bilan positif puisque c’est un pays où l’on construit partout. Tout le monde est en train de construire quelque chose. Tout le monde se projette dans l’avenir. Celui qui ne connaît pas, quand il arrive, il a peut-être mauvaise impression parce que c’est un pays qui est plongé dans un nuage de poussière, beaucoup de poussière.
Mais pas atomique.
Non, pas atomique. C’est vraiment la terre, la terre s’est soulevée, c’est cette impression-là. Alors pourquoi ? Parce qu’on est en train de reconstruire vraiment les routes, les immeubles, partout pour pouvoir faire face à une demande. Là, on est déjà dans un plan plus économique pour pouvoir faire face aux investisseurs étrangers qui veulent venir profiter de la richesse du pays.
Notamment des sous-sols.
Oui.
Diamants et pétrole. L’eau, non ?
L’eau reste toujours un problème surtout maintenant quand ils veulent injecter l’eau dans les canalisations, parce que pendant pas mal d’années, on n’avait pas d’eau au robinet. On se douchait toujours avec la petite tasse, un seau d’eau et maintenant quand ils vont rajouter l’eau, les canalisations sont percées forcément et il y a toute l’eau qui sort dans les rues. Les rues sont inondées d’eau. Il y a de l’eau dans les rues, mais il n’y a pas d’eau dans les maisons. C’est un problème, je pense, qui va rester assez longtemps parce que c’est un pays assez grand et refaire toutes les canalisations, cela va prendre un bon moment.
Bien. Merci pour ce bilan, je dirais, lucide dans le sens où comme je l’ai dit tout à l’heure, vous revenez de Luanda. Carla, je vous remercie beaucoup et je vous souhaite vraiment beaucoup de chance. Bonne chance pour l’avenir.
C’est moi qui vous remercie.
Interview réalisée par Alain Sunier
Texte retranscrit par Françoise Berthod