La Grande Partition de Jean-Michel Jaquet
C’est dans les murs de l’Université de Neuchâtel que l’artiste chaux-de-fonnier Jean-Michel Jaquet a reçu le Grand prix culturel Migros pour son œuvre « La Grande Partition ».
Jean-Michel Jaquet
L’idée est venue de créer comme une partition musicale, mais qui tient compte d’une part des strates, d’autre part de la biologie, puisque vous pouvez voir des signes un peu chromosomiques de l’homme également, puisqu’il y a des humains. L’humain est là tout le temps en permanence, couché, debout ou marchant, etc. Mon idée était que cette intégration dans ce lieu soit la plus discrète possible, la plus vivable possible. Je voulais surtout un travail le moins expressionniste possible, tout en retirant de mon monde de signes, ce qu’il y a de plus expressif, c’est-à-dire l’humain. Mais de manière si simple que personne ne se sente dérangé par une intention agressive, pulsionnelle, etc. Que cela puisse se lire comme une partition musicale et que chacun puisse également y vivre une histoire de vie ou tout simplement passer quelques moments perdus entre deux cours.
En fait, l’idée de départ, c’était quatre dessins de base avec toutes ces permutations possibles, avec quatre signes de base. Il n’y a que quatre signes en fait. Il y a le trait, le Y, le X et une autre figure qui ressemble un petit peu à une racine carrée, qui peut être un homme couché. Voilà. Il n’y a que quatre. L’informatique, c’est deux. J’ai osé quatre. Mais avec quatre, on arrive à énormément de choses aussi. La conception, je l’ai mijotée un petit peu dans mon coin et je l’ai immédiatement soumise à Raynald Métraux, lithographe et on en a parlé ensemble. On a regardé dans quelle mesure tout cela était réalisable. Dans quelle mesure, à partir de quatre dessins, on pouvait faire tout cela et lui, en fait, a embrayé pour la réalisation et je me suis beaucoup reposé sur lui pour ça.
Raynald. Métraux
En fait, ces quatre signes comme vous pouvez le constater, en composent beaucoup d’autres parce qu’il y a le jeu d’un dessin qui a été retourné et qui a été aussi reporté pour avoir son miroir. Mais également, on a joué sur la superposition de ces quatre formes de base qui se composent par un, par deux, par trois ou par quatre. À partir de là, on a commencé à se perdre dans l’ampleur des possibilités qui apparaissaient, environ trois mille. Jean-Michel a préparé des acétates qui ont été photographiées, qu’on a superposées et on a fait d’abord une maquette à l’échelle une demie pour, en fait, sur ces trois mille possibilités, en sélectionner environ une centaine, nonante-six exactement. Ces nonante-six composent cette « Grande Partition » où sur ces douze cahiers, en fait, il n’y a jamais deux fois sur un module, la même composition, les mêmes superpositions. Ces quatre pierres de base donnent au fond une infinité de signes. En général, quand on utilise l’estampe, on fait l’inverse. On va dessiner une image que l’on va reproduire à trente, quarante, cinquante exemplaires. Ici, la démarche a été inverse finalement. Quatre pierres de base composent une œuvre unique.
Une fois l’impression réalisée et les pages, huit par cahier, assemblées sur une feuille, Jean-Michel a retravaillé chaque cahier avec un ensemble de signes blancs qui sont rehaussés à la main.
Jean-Michel Jaquet
Ces rehauts blancs se sont trouvés extrêmement structurés. Autant les horizontales que les verticales ont trouvé leur propre rythme et sont venues unir l’ensemble. Un petit peu comme dans l’espace, vous avez une espèce de lumière fossile diffusée de manière très très régulière sur des aléas qui sont en fait l’existence d’étoiles et de vie. La vie même. En fait, l’existence fossile est totalement diffuse et régulièrement répartie partout. Finalement, mes rehauts sont un petit peu ce résidu fossile qui unit le tout. Ceci dit sans empiéter sur les scientifiques ! C’est vraiment une parole de poète.
Aurélie Matthey, m’a procuré un plaisir énorme et je dois dire, l’humilité de mes inscriptions sur ce mur, par rapport à l’interprétation d’une inscription d’une telle intelligence me laisse totalement coi.
Jean-Pierre Derendinger
Au printemps 2006, il y a environ un an, j'étais alors doyen de la Faculté des Sciences. Le conservateur du Musée d'arts et d'histoire de Neuchâtel, M. Walter Tschopp, m'a contacté un jour en m'annonçant avoir une idée pour installer à Unimail une oeuvre d'art. Il avait visité plusieurs bâtiments publics et pensait avoir trouvé le mur de notre Faculté qui devait recevoir l'oeuvre du peintre et graveur, Jean-Michel Jaquet. Le thème de l'oeuvre « L'être qui se bat pour se frayer un chemin à travers la vie » n'est certainement pas étranger à une Faculté des Sciences, mais c'est surtout, si vous regardez l'oeuvre, puisqu'elle est déjà dévoilée, dans l'expression du thème que l'on retrouve des éléments graphiques ou en principe combinatoires qui évoquent beaucoup d'aspects de la science de nos laboratoires. On y trouve un certain nombre de motifs, de thèmes, de structures que l'on retrouve dans nos laboratoires et c'est un peu comme si cette science qui existe dans ce bâtiment infusait l'oeuvre elle-même.
Fabrice Zumbrunnen
Migros est certainement la seule entreprise au monde à considérer et là, je cite nos statuts: « …que les activités culturelles et sociales constituent un objectif d'entreprise au même niveau que les activités commerciales ». En 1941 déjà, notre fondateur, Gottlieb Duttweiler, a eu les prémices, les premières idées de distribuer un pourcentage du chiffre d'affaires à des fins non commerciales, idée qui s'est concrétisée en 1957 par l'inscription du pour cent culturel dans nos statuts, ce qui fait qu'aujourd'hui, nous avons non seulement le plaisir d'assister au vernissage d'une oeuvre qui consacre notre volonté d'axer des réflexions nouvelles dans le domaine du pourcent culturel, mais qui coïncide également avec le cinquantenaire d'une institution certainement unique au monde. Il est bon de constater que, dans le cadre de cet engagement unique au monde, Migros dépense chaque année ou investit chaque année plus de cent vingt millions de francs dans les domaines de la formation, des loisirs, de l'engagement social et naturellement de la culture. Cet engagement profite largement au développement de la société suisse depuis de nombreuses années. D'ailleurs sans que le citoyen en ait parfois pleinement conscience.
Walter Tschopp
Celles et ceux qui, parmi vous, connaissent son œuvre et ils sont de plus en plus nombreux, heureusement, savent que Jaquet met en images ses scènes et ses personnages par des dessins expressionnistes aux lignes libres et vivantes. On reconnaît un Jaquet à mille lieues. La force de ses traits, l’étrangeté de ses personnages aimants et déchirés, l’audace quelque fois libertine de ses histoires n’a pas de pareil. Pourtant, il nous confronte à une création totalement inédite, totalement différente de tout ce que nous connaissons de lui. Personnellement, j’en suis d’autant plus étonné que je connais Jaquet depuis bientôt vingt ans, que j’ai pu saisir l’opportunité de l’exposer seul ou avec d’autres, à plusieurs reprises au Musée d’art et d’histoire de Neuchâtel et que notre collection renferme aujourd’hui un nombre important d’œuvres de ce créateur neuchâtelois significatif, d’autant plus d’ailleurs que la Donation Jeunet attache une grande importance aux œuvres de Jean-Michel Jaquet. Je salue particulièrement la présence de ce donateur important, M. Jeunet, présent parmi nous ce soir.
Me Damien Piller
« Une Grande Partition » qui a pris naissance, elle, dans le sérail du géant orange qu’est Migros. Un géant orange qui se distingue par sa volonté d’avoir une politique culturelle exemplaire en nageant parfois, souvent, à contre-courant d’un monde économique marqué plutôt, hélas, par la globalisation et souvent par la recherche du profit voulu par des actionnaires obnubilés par le souci d’une rentabilité optimale de leurs placements. Migros, et Migros Neuchâtel-Fribourg tout particulièrement, n’ont heureusement pas d’actionnaires à satisfaire. Cela leur permet effectivement de faire, de manière gratuite, preuve de générosité, générosité dans différents domaines, dont le domaine culturel. Notre grande partition au niveau de Migros Neuchâtel-Fribourg est le fruit d’un travail d’équipe, qui a été emmenée par M. Jean-Pierre Jelmini, président du Grand prix culturel qui est d’autre part mon vice-président au sein du Conseil d’administration de la coopérative.
Voix off de Jean-Pierre Lambert
Texte retranscrit par Françoise Berthod