Madame Anka Seel : Artiste
En ce qui concerne les souvenirs, parmi les souvenirs qui vous ont marqué en arrivant en Suisse ?
Oui, à part la beauté de la Suisse, est-ce qu’il y a un pays plus beau que la Suisse… on ne le sait pas, peut-être. Je crois que j’ai découvert une autre Suisse. Une Suisse, on peut dire, qui commence à ne plus exister ou on ne l’a pas encore dit. Moi, je sens qu’elle commence à ne plus exister. J’ai connu, et pourtant il y a si peu de temps, une Suisse tellement plus aimable, tellement plus calme, tellement plus insouciante et toutes ces choses sont aujourd’hui vraiment des souvenirs.
Ce sont qui ces gens ? Pouvez-vous nous dire, nous dévoiler quelques amis, quelques personnes culturelles d’ici avec qui vous avez travaillé, collaboré artistiquement ?
Les personnalités culturelles, je ne les ai pas connues au début. Les personnalités culturelles qui m’ont marquée, je les ai connues après un certain temps. J’ai bien sûr connu Agota Kristof, avec laquelle j’ai fait un livre. D’ailleurs, on habitait dans la même rue des années, des années et j’ai connu et j’ai été très impressionnée par Charlotte Kerr Dürrenmatt qui m’a permis de voir l’endroit où Dürrenmatt travaillait et j’étais très impressionnée par son œuvre. Je connaissais ce qu’il avait écrit, mais je ne connaissais pas la peinture et le dessin qu’il avait fait. Elle m’a laissée visiter l’atelier et j’ai pu voir, vraiment sentir l’atmosphère de travail et voir les livres avec lesquels il travaillait, il lisait. J’ai eu une émotion comme j’ai rarement eu. J’ai peut-être eu une telle émotion aux États-Unis, quand j’ai pu voir la maison et le bureau fameux de Erik Banowski et Mme Gerda Banowski m’a laissé visiter, filmer son bureau. J’étais très émue.
Pouvez-vous dire que le contact avec ces personnes, et la vie à Neuchâtel, a influencé, d’une certaine façon, votre parcours de vie, votre création ?
Oui, puisque j’y vis. Mais je ne pourrais pas le dire comment, puisque peut-être, en ce qui concerne la création, on peut voir que la meilleure analyse, on la fait après, après un certain temps. On peut croire être influencée par quelque chose et ne pas l’être vraiment ou pas autant.
En parlant de votre réalisation ici, en Suisse, quelles sont les plus proches de votre cœur, qui vous tiennent à coeur ?
Cela pourrait être chaque peinture, chaque chose. Mais si je peux répondre plus correctement à votre question, je pourrais dire que ce qui m’a fait du bien vraiment a été choisi par cette fondation Henry et Marie Clews, à côté de Cannes il y a deux ans. C’était la fondation du château Henry et Marie Clews, une fondation américaine qui choisit huit artistes visuels ou musiciens ou écrivains du monde entier, donc huit chaque année. J’ai été choisie entre presque trois cents dossiers.
Comme artiste roumaine ou comme artiste suisse ?
Artiste suisse. Cela a été la première fois que j’apportais aussi quelque chose et je me suis sentie vraiment émue d’être là et de…
Représenter la Suisse.
Oui, voilà. J’ai fait un livre et une exposition aussi à l’Institut du monde arabe dans la salle du Haut conseil. On a présenté un porte-livres avec Abdelkebir Khatibi qui est un grand écrivain essayiste, sociologue, marocain et j’étais très contente et très émue que le livre a été acquis par l’Institut du monde arabe, fait partie du musée et je me suis rappelée après que c’était un livre que j’avais fait imprimer à La Chaux-de-Fonds.
Tout proche, dans le canton de Neuchâtel.
Oui.
Vous sentez-vous une Neuchâteloise après des années, des années de vie déjà sur cette terre ?
Je voudrais dire que si je me sens autre chose que roumaine, je me sens plutôt suisse que neuchâteloise, parce que je suis très, très attachée à Lucerne et à Zurich aussi. J’ai toujours avoué ma passion pour les cantons alémaniques, enfin excusez-moi.
Vous parlez l’allemand aussi ?
Oui. C’est la première langue étrangère que j’ai parlée à part le français.
Si je vous demande si vous aimez la Suisse, pouvez-vous me répondre sincèrement ?
Vous connaissez beaucoup de gens qui n’aiment pas la Suisse !
Je ne sais pas. Je vous pose la question, alors… Vous considérez que la Suisse est un pays favorable à la création artistique, à la culture en général ?
Je crois que la Suisse devrait toujours rester un pays un peu de conte de fées. Un pays un peu miraculeux, puisque les gens des autres pays ont besoin de cela. On a besoin de savoir que quelque part, il y a un pays qui est magnifique et où tout est formidable. C’est très bien, c’est un exemple, c’est très bien pour le moral.
Mais pour vous personnellement, vivre en Suisse, c’était favorable pour votre art, pour votre création, pour votre travail au niveau professionnel ?
Moi, j’ai continué ce que ma formation de là-bas… Ici, je ne peux pas cacher que je me suis sentie dans un exil. C’était un exil, il y a beaucoup de façons… Il y a aussi l’exil intérieur.
Pourquoi vous parlez d’un exil ? Quelque chose vous a marquée, il y a quelque chose de spécial dans votre vie puisque vous parlez d’un exil. C’est un moment assez dur, à mon avis ?
Non. J’étais venue déjà marquée, c’est-à-dire comme je vous avais peut-être dit, comme j’avais fait de la protestation politique dans mon pays, j’étais venue bien marquée. Et comme j’avais fait la protestation contre la destruction des églises en Roumanie, ce qui était une chose très sérieuse, ce n’était pas comme cela une petite chose, celui qui avait lancé cette action est mort quelques mois après.
Je vous interromps un petit peu, parce que je pense que pour le téléspectateur, c’est peut-être intéressant de dire que pendant cette période, quand vous faisiez les études, les Beaux-Arts à Bucarest, c’était vraiment en plein communisme. Il y avait tout un projet de destruction massive des églises. Il y avait surtout certaines personnes culturelles, artistes, architectes qui s’opposaient à ce processus, qui essayaient de sauver, certains qui prenaient vraiment l’attitude, alors je pense que vous parlez exactement de cela.
Je parlais exactement de ça. Et là, quand j’étais étudiante, c’était la fin de cette période donc c’était le pire comme dans chaque dictature, la fin c’est le pire ! Après avoir détruit quarante-cinq ou je ne sais pas combien d’églises, à Bucarest, le dictateur se préparait à détruire le reste et, en fait, on a été très très peu à contester. Malgré le fait que l’on savait que c’était pour rien, il fallait le faire. Cela, c’était ma blessure avec laquelle j’étais venue… La persécution là-bas, le fait que je savais que ma famille avait souffert. Mon père était le directeur d’un hôpital et il ne l’a plus été du jour au lendemain. Après cela, j’ai connu mon mari et je suis arrivée ici, à Neuchâtel.
Si maintenant, en faisant le parallèle entre la Suisse et spécialement Neuchâtel, la ville où vous vivez actuellement et la Roumanie, particulièrement Bucarest, votre ville d’origine, quelles sont les pensées qui vous traversent immédiatement l’esprit ?
Dans l’immédiat, je pense que c’est très joli de faire cette comparaison, puisque comparer Neuchâtel avec Bucarest, une ville de trente-cinq mille habitants et une ville de trois millions, c’est très amusant. Ce que j’aimerais… J’aimerais que Bucarest ait un tout petit peu du calme neuchâtelois, quelque fois, il en aurait vraiment bien besoin, et Neuchâtel d’avoir quelques petites folies orientales, byzantines, bucarestoises…
Pensez-vous un jour retourner vivre dans votre pays, à Bucarest, par exemple, ou ailleurs ?
Je ne le sais pas. Non, ailleurs en tout cas pas. Mais pourquoi pas les deux, aller-retour ?
Vous faites déjà cela un petit peu, vous représentez la Suisse en Roumanie aussi ?
Oui.
Quel est le dernier événement où vous êtes allée comme artiste suisse à l’étranger ?
Oui, c’était le Festival de la Diaspora à Mangalia au bord de la Mer Noire. C’était l’ancienne ville grecque Callatis et là, j’étais de nouveau la Suisse.
La Suisse.
Oui.
Puisque l’on a parlé de la Roumanie, de la Suisse, vous, comme artiste suisse, comme artiste roumaine, qu’est-ce que vous pensez faire pour la Suisse en tant que personne de culture et en même temps pour la Roumanie ? Vous avez des projets ?
Oui, moi, j’aimerais bien. Je saurais quoi faire… Je pense qu’il y a des artistes suisses qui devraient vraiment être connus en Roumanie. Je pense par exemple à Patrick Honegger que j’ai… Depuis longtemps, j’ai pensé qu’il est un artiste qui a beaucoup, beaucoup dans sa façon de travailler et de sentir… Il a beaucoup en commun avec les artistes roumains. Il aurait pu être un sculpteur roumain et je pense qu’il devrait y avoir des échanges des artistes et je pense qu’il devrait y avoir des échanges de musiciens et quelques fois j’organise des concerts de musique, de piano surtout, de musique de chambre. J’ai toujours fait ça, en Roumanie aussi. Ca, c’est l’une des choses que je sais faire, que j’aime faire.
Pour la Suisse, quels sont vos projets ?
Pour la Suisse, mes projets appartiennent au futur. Vous allez les attendre !
D’accord. Vous ne voulez pas nous dévoiler un secret professionnel ou artistique ?
Artistique, oui. Si jamais il y a un secret, c’est mes livres qui sont ce qui est certainement le plus important dans ma vie et l’histoire, l’histoire de ma famille et de mon enfance, c’est ça qui me travaille.
Vous avez des projets que vous travaillez maintenant ?
Toujours.
D’accord. Pensez-vous que la vie loin du pays d’origine affecte la création d’un artiste, ça marque, ça change simplement de sujets, les idées, les représentations ?
Sûrement oui.
Si vous étiez restée en Roumanie, par exemple, auriez-vous créé de la même façon ?
Sûrement pas. Ce qui m’arrive quand je suis en Roumanie, j’ai l’impression que je n’ai jamais vécu en Suisse et quand je suis ici, j’ai l’impression que j’ai vécu dans une autre vie en Roumanie. C’est une façon peut-être d’essayer de vivre deux vies.
C’est assez riche.
C’est très riche.
Mme Anka Seel, on s’approche de la fin de cette émission, de cette interview. On est très content de vous accueillir ici. Je veux juste revenir maintenant à la fin, à cette représentation de la Suisse, cela me semble assez important pour une plasticienne comme vous de représenter la Suisse. Pourriez-vous nous expliquer pourquoi, dans quel sens, c’était aussi important ou spécial de représenter la Suisse à côté de Cannes en France ?
Cela était important parce que quand j’avais dit, il y avait presque trois cents dossiers et entre lesquels la commission avait choisi huit artistes, écrivains, peintres, musiciens et ce que j’ai appris après était, pas dans cette année, mais une ou deux années avant, qu’avaient été invités le prix Nobel Gao Xingjian, l’écrivain chinois, d’expression française et le prix Nobel de littérature américaine Derek Walcott, c’est pourquoi cela m’a paru plus important.
Honorifique, on peut dire. Vous avez une pensée particulière pour les Neuchâtelois. Vous voulez leur annoncer quelque chose, non ?
Je suis très contente d’être ici avec vous et je vous en remercie.
Nous aussi et on espère vous revoir. À bientôt.
Interview réalisée par Simona Radulica Montserrat
Texte retranscrit par Françoise Berthod