Le Père Charles
Nous avons le plaisir de recevoir aujourd’hui, Mme Antoinette Clerc, bonjour Madame.
Bonjour Monsieur.
Et Monsieur l’abbé Charles Makengo Nzila, je l’ai bien prononcé ?
Oui, oui très bien.
On a le plaisir de vous recevoir parce que vous êtes d’abord le curé de Bevaix, Boudry, Cortaillod et la Béroche. Tout le monde vous connaît dans la région. Il est clair qu’étant Africain, vous ne passez pas inaperçu, j’imagine. Mais on va parler beaucoup, bien sûr, de l’hôpital que vous soutenez, que vous développez en Afrique avec vous, Madame. Mais juste avant, j’aimerais beaucoup m’entretenir avec vous, parce que l’on est dans une année électorale en Suisse. On a vu beaucoup d’affiches, beaucoup de polémiques, beaucoup de propos parfois assez durs sur le racisme, la xénophobie, la peur des étrangers. Je ne peux évidemment pas me retenir de vous poser la question à vous. Comment avez-vous ressenti cette année un peu particulière en Suisse ?
Moi je pense que cette année, comme les autres années, je me ressens toujours bien. J’estime que quand on est émigré, que l’on vit dans un pays, la première des choses, c’est de respecter les normes de ce pays-là. Moi, je m’insurge toujours contre ceux qui jugent les étrangers non pas par ce qu’ils font, mais par ce qu’ils sont. Le faciès, la couleur de la peau ne devraient pas être un argument pour que nous puissions nous tirer dessus. Et j’ai ma petite idée sur l’émigration. Elles ont toujours existé, elles existeront toujours d’une manière ou d’une autre. Soit pour des raisons économiques, soit pour des raisons sociales, soit pour d’autres raisons. On n’est pas au début des émigrations, ça atteint peut-être un pic dans certains pays aujourd’hui, mais rien ne vous dit que ça continuera comme cela et il faut que les uns et les autres, nous puissions trouver un terrain d’entente pour qu’à la fois, les émigrés et les autochtones puissent vivre en bonne intelligence et que les uns et les autres puissent être sanctionnés ou même encouragés pour les résultats qu’ils produisent sur le terrain et non pas sur des préjugés.
Est-ce que vous avez été choqué par ces affiches du parti de l’UDC où on voyait des moutons blancs qui donnaient un coup de pied à un mouton noir ? Qu’avez-vous ressenti quand vous avez vu cela ?
Moi, j’ai été choqué comme tous ceux qui ont une autre idée de l’humanité. Je trouve très mal qu’on puisse ainsi caricaturer l’existence humaine. Je trouve que l’existence humaine mérite d’être appréciée à sa juste valeur et donc, si quelque part, un homme est réduit, qu’il soit blanc ou noir, qu’il soit étranger ou autochtone, si il est ridiculisé ou si il est méprisé, moi je m’insurge toujours sans regarder qu’il soit étranger ou autochtone.
Quand vous avez été nommé curé dans la région, est-ce qu’il y a eu des réticences ou est-ce que vous avez remarqué des choses particulières de la part de la population ?
Je ne pense pas. Il n’y a pas eu de réactions négatives ni frisant le racisme de la part des personnes que j’ai rencontrées ici. Nous avons la chance d’habiter une région où les gens ont un esprit très ouvert, parce qu’il y a quand même ici une concentration d’industries et d’entreprises et on sait que là où les gens travaillent, il y a toujours rencontre de population. Non, de la part des adultes, je n’ai trouvé aucun sentiment de rejet.
Mais on peut comprendre en effet que pour un jeune, que pour un enfant qui n’a jamais vu une personne de couleur, qu’il ait peur.
Oui, naturellement. Les enfants ne réagissent pas par racisme, c’est seulement parce qu’ils n’ont pas encore vu… D’ailleurs, Antoinette et les autres qui ont été avec moi à Kinshasa, ils ont rencontré la même réaction de la part des enfants d’Afrique. Il y a certains d’entre eux qui n’ont pas encore vu de Blancs, qui fuyaient ou qui pleuraient. Cela, c’est une réaction purement normale qui n’a pas un fond raciste.
D’accord. Pour en revenir à votre trajectoire personnelle, vous avez fui le Congo il y a une dizaine d’années, un peu plus.
Voilà. Il y a une dizaine d’années que je suis venu, parce qu’au Congo, j’avais déjà commencé à travailler dans le social pendant très longtemps et cela n’avait pas été bien accueilli par le pouvoir en face et je n’étais pas non plus protégé. C’est pour ma sécurité que j’ai pensé venir ici et j’ai atterri au canton de Fribourg qui a aussi régularisé ma situation assez vite.
Quand vous êtes arrivé en Suisse, vous étiez déjà abbé ?
Oui. J’étais déjà prêtre. J’ai été ordonné le 1er août 1986 à Kinshasa et j’ai fait toutes mes études sur place.
D’accord. On va peut-être parler maintenant du fabuleux projet que vous menez en Afrique. Juste avant, on va peut être regarder quelques images que nous avons faites il y a quelques jours lors d’une messe à l’église de Bevaix et nous allons aussi avoir le plaisir d’entendre la chorale des enfants de Champittet qui étaient là, exceptionnellement.
Voilà. On se retrouve sur notre plateau toujours avec l’abbé Charles. Vous avez créé avec d’autres personnes, une association il y a quelques années, est-ce que vous pouvez nous en parler ?
J’avais toujours en moi l’idée de mettre en route un hôpital à Kinshasa et à un moment, il y a quatre, cinq ans, je me suis retrouvé avec des amis à la Béroche avec qui j’ai échangé ce projet de l’hôpital à Kinshasa et nous avions la chance d’avoir des dons de la part des formations médicales de l’hôpital de la Béroche, les Cadolles, la Providence et l’Ordre Souverain de Malte qui mettaient à disposition du matériel médical. Alors avec ces amis, on a dit : « Pourquoi est-ce qu’on ne créerait pas une association qui récolterait ce matériel, qui collecterait aussi des fonds pour mettre en route cet hôpital ? » La première étape était donc d’envoyer ce matériel qu’on venait d’avoir, M. Comina nous avait gracieusement cédé son dépôt, où nous avons pu stocker le matériel et avec l’aide de certaines personnes de bonne volonté, nous avons pu envoyer ce container de matériel médical à Kinshasa. C’est par là que nous est venue l’idée maintenant de transformer les locaux dont je disposais à Kinshasa pour qu’ils deviennent cet hôpital.
Mme Clerc, vous vous êtes rendue, il n’y a pas longtemps, visiter cet hôpital ?
Oui. J’y suis allée cet été avec mon fils et une amie du Landeron. On a été vraiment très, très bien reçu. C’est un peuple très convivial, très chaleureux et toujours contents malgré le peu qu’ils possèdent.
Avec vos yeux d’Occidentaux, comment vous avez vu ce qu’il se passe là-bas à Kinshasa ? Comment vous avez vu les gens, l’hôpital ?
On était beaucoup avec l’abbé Charles à l’hôpital pour suivre les constructions et nous avons rencontré beaucoup de ses amis, dans sa famille aussi. On a eu un accueil des plus chaleureux. Je ne peux que recommander aux personnes qui veulent y aller en vacances, parce que c’est très plaisant. C’est une petite oasis, non, c’est grand Kinshasa, mais c’est un petit paradis sur terre…
L’aide qui est apportée par les fonds, le matériel que vous récoltez ici, ça a évidemment une énorme importance ?
Oui, tout à fait ! Et les personnes qui ont collaboré pour qu’on puisse aller là sont contentes aussi de savoir que je suis allée là pour voir où l’argent avait été déposé.
Comment les jeunes Africains ont vu, comme cela, la Blanche arriver dans cet hôpital ?
Ils l’ont vu d’un bon œil, mais c’est surtout les enfants qui n’avaient jamais vu de Blancs qui étaient un peu surpris. Ils partaient en courant, mais la plupart nous ont très bien reconnus en tant que tel.
Ils ne vous appelaient pas maman, certains ?
Si, si. Même l’abbé Charles, je suis sa maman de cœur. Cela m’a fait vraiment beaucoup d’émotion.
Ils sont très reconnaissants de tout ce que vous faites ?
Très, très reconnaissants, oui.
L’hôpital fonctionne déjà, je pense ?
L’hôpital fonctionne déjà depuis le mois d’avril. Nous avons trois médecins qui travaillent, six infirmiers, un pharmacien, un laborantin. Nous pouvons tester pratiquement tous les services de soins polycliniques, c’est-à-dire accueillir, soigner. On peut offrir également les services de petite chirurgie notamment les petits points de suture, ainsi de suite. On est en train de préparer les lieux pour faire de la grande chirurgie. Les examens de laboratoire peuvent également y être faits et, en tout cas, les premiers secours ainsi que les hospitalisations sont garanties parce que nous avons douze lits d’hospitalisation avec deux chambres d’hospitalisation privées qui sont un petit peu bien huppées et équipées de lavabo, de douche et de toilette.
Les assurances maladies, ça existe, comme en Suisse ?
Non. Les assurances maladies n’existent pas comme en Suisse. On paye comptant. Moi, j’ai commencé à mettre en route, ici en Europe, un type d’assurance maladie de la part des Congolais habitant ici qui veulent prendre en charge les familles qui sont installées sur place ou d’autres personnes, aussi d’ici, de Suisse, qui ont accepté de prendre en charge des familles qui sont sur place en Afrique pour les aider à avoir des soins, parce que la première priorité des gens quand ils ont l’argent, ce n’est pas les soins de santé. C’est d’abord de vivre, de manger, d’envoyer les enfants à l’école, ce qui fait que les gens souffrent beaucoup quand il s’agit de se faire soigner à l’hôpital. Ils ne sont pas prêts à débourser autant d’argent.
Vous veillez à ce que les gens puissent se faire soigner presque gratuitement, finalement.
Voilà. Ils se soigneraient gratuitement si il y avait derrière eux des personnes qui soutiendraient ces soins, parce que nous avons un personnel qui doit être payé, naturellement. C’est des pères et mères de famille, des gens qui ont des responsabilités dans la société que nous devons payer. Le paradoxe, c’est toujours là dans ces pays où il n’y a pas d’assurances maladie, comment faire ? Dans le temps, du temps colonial et même encore aujourd’hui, la législation du travail obligeait que l’employeur paie les soins de santé de son employé et de sa famille. C’est le système que nous essayons de recréer aussi sur place en offrant, par exemple, à des écoles, à des entreprises, la possibilité d’assurer leur personnel ainsi que les membres de leur famille auprès de notre institution. Naturellement, cela leur fait moins de frais à payer dans l’ensemble, parce qu’ils ont un forfait à payer par mois plutôt que de payer individuellement les soins de santé pour chaque employé et ses membres de famille.
Pour vous Mme Clerc, c’est surprenant une chose pareille ? Si vous n’avez pas d’argent, vous courez le risque de ne pas être soigné ?
Oui, tout à fait.
On n’a pas l’habitude en Suisse de voir ça ?
Non, on n’a pas l’habitude. On est gâté.
Même si on se plaint.
Oui et là-bas, personne ne se plaint.
Comment vous expliquez ça, alors ?
Je crois qu’ils ont un caractère très docile. C’est tout faux ce que disent les médias et les télévisions. C’est des gens qui ne sont pas pour faire la guerre, mais plutôt pour être ensemble…
Pour vivre heureux. Il y a beaucoup d’enfants dans cet hôpital ?
Oui. Les enfants viennent au rythme, parce que l’on a une pédiatrie aussi, étant donné que face à l’hôpital, il y a une maternité. Les enfants viennent aussi se faire soigner comme tout le monde. C’est un hôpital qui est ouvert à tout le monde. Mais, j’allais rebondir un petit peu sur ce que vous avez dit là, comment se fait-il que malgré la souffrance, la misère, les gens ont l’air joyeux ? Cela tient un petit peu à la philosophie de la vie que les gens ont. Vous savez, dans la vie, lorsqu’on a traversé des étapes difficiles, on s’arrête moins au superflu. On s’attaque rapidement à l’essentiel. On ne cherche pas la petite bête. C’est peut-être la philosophie de la souffrance qui les a ainsi travaillés. C’est aussi le fait que bon, quand les gens ne sont pas agressifs, ils ne le sont pas. Il faut quelque chose pour créer en eux cette agressivité. C’est une situation que l’on rencontre dans beaucoup de pays d’Afrique d’avoir des gens accueillants et qui sont ouverts. Des gens qui ont souffert, qui ne cherchent qu’à rester tranquilles chez eux.
Pour revenir à l’hôpital, jusqu’à présent, vous recueillez de l’argent comme vous le pouvez ici, en organisant des lotos.
Des lotos, des ventes. On fait beaucoup de choses.
Est-ce que vous avez reçu un soutien de la part, je ne sais pas, des pharmaciens, des médecins ?
Oui. Je crois qu’il y a des pharmacies de notre région qui nous ont aidés en donnant des produits pharmaceutiques et même quelques appareils que nous avons apportés chez nous. Il y aussi des entreprises de la région qui nous aident et des particuliers qui sont nos donateurs soit occasionnels, soit permanents. Nous profitons justement, nous aussi, de ces dons généreux qui nous sont faits, pour que nous aussi, nous soyons généreux vis-à-vis des autres. Depuis l’année passée que nous organisons les matches au loto, nous savons que la misère n’existe pas que loin de chez nous, en Afrique. Ici aussi, il y a des gens qui vivent dans la précarité. Voilà pourquoi nous essayons, en marge de notre match au loto, de faire une action, en particulier au nom de notre association en faveur des personnes qui sont en souffrance. L’année passée, on a fait une bonne collecte pour les Cartons du cœur et cette année, à l’occasion du match au loto, on a fait une action pour Caritas Neuchâtel. Et quand nous recueillons des habits, nous ne pensons pas seulement aux Africains, mais nous pensons aussi aux petits paysans de montagne qui ont besoin d’habits chauds pour vivre là-haut. Nous affectons aussi un certain nombre de nos dons aux organisations qui sont ici sur place.
J’espère en tout cas que votre témoignage, à vous Madame et à vous Monsieur, soit entendu. On ne peut nous, que souhaiter une très, très longue vie à votre association, de pouvoir se renforcer et de pouvoir aller jusqu’au bout de vos rêves et de vos objectifs. En tout cas, merci M. le curé de nous avoir accordé cet entretien et merci à vous Madame, c’était un véritable plaisir que de vous rencontrer.
Merci beaucoup.
Interview réalisée par Jean-Pierre Lambert
Texte retranscrit par Françoise Berthod