Boillat X
Bonjour Boillat X. Quel nom évocateur pour un Suisse, poète, artiste, philosophe, sculpteur. Boillat, peux-tu nous parler un peu de tes origines ?
Eh bien nom de Dieu, ça va commencer comme ça. Mes origines, je pense qu’on est venu de France il y a très longtemps, mais mon arbre généalogique, j’en ai rien à foutre… D’une part, effectivement sur le plan helvétique, helvétiquement moi, hélas ça m’emmerde, je suis originaire des Franches-Montagnes, mon frère, de La Chaux-des-Breuleux. Moi, je suis né à Cornol au bas des Rangiers. J’ai vécu deux ans là-bas. Naturellement, je n’ai aucun souvenir et ensuite j’ai vécu toute mon enfance à Boncourt. Je suis fils de flic, mais quel gentil poulet… il faut bien le dire. J’ai fait un apprentissage de merde dont je tairais effectivement le nom du métier et j’ai vécu un moment à Porrentruy, parce que mon père a été déplacé, en tant que flic, un moment à Porrentruy.
Tu es arrivé à Neuchâtel comment ?
Je suis arrivé à Neuchâtel, parce que j’avais l’intention de me faire un peu de fric pour pouvoir faire une École d’arts. J’ai fait la connaissance de Devaud, le célèbre céramiste sculpteur qui est décédé. Paix à ton âme, mon frère. T’inquiète pas, même si je ne crois pas en grand’chose en Dieu, nom de Dieu, c’est le cas de le dire…
C’est là que j’ai commencé la terre. Il m’a dit, tu peux venir bosser chez moi. Tu me donnes un coup de main, je t’apprends à tourner, je t’apprends à savoir ce qu’est la terre. Je lui ai dit, je la connais déjà un bout, ne t’inquiète pas. J’ai appris à tourner chez cet ami Jean-Pierre Devaud et très vite, je me suis rendu compte que j’étais sculpteur, pas seulement potier !
Des poteries, j’en ai faites. J’en ai plein un cabas dans la ville de Berne. Je n’en ai pas vendue une seule. La merde commençait à ce point-là déjà. J’ai commencé par faire une main qui s’appelait « idéal mort » évidemment, ça c’est toujours très gai chez moi. C’est une main arrachée ici comme si s’était accroché à une branche, ici en sang. Quand j’ai sculpté ça, c’est là que j’ai senti que j’avais de la patte. C’est merveilleux de dire ça pour une main arrachée…
C’est parti de là et je suis devenu sculpteur. L’École d’arts rien du tout, parce que Devaud m’avait dit : « Tu sais, moi j’ai fait mon école de potier, mais à la longue cela ne sert à rien du tout. » Si tu as quelque chose à dire, c’est à toi de le dire. Ce n’est pas dans une école que tu vas l’apprendre. Il y a eu ça. Je me suis démerdé. Finalement, je suis autodidacte en tout, musique, photos, littérature aussi, je me suis fait finalement tout seul. Au moins, je ne dois rien à personne et je n’ai trahi personne… Maintenant si je suis ici, c’est pour raconter un petit peu que je suis bientôt en train de crever !
Boillat X voilà. On a appris un peu sur ton parcours de vie jusqu’à Neuchâtel et aussi ta vocation d’artiste née chez un potier.
De merde.
Est-ce que tu peux nous lire l’un de tes poèmes ?
Je vous dis tout de suite que c’est déjà très gai. Cela s’intitule, j’ai retrouvé, « La mort ».
La Mort…
Instant précis d’état
États d’autres pour un présent
Précisions de principe Vie
Décision pour longtemps…
Temps pour geste crédule
Testicules d’un savoir ?
Avoir d’un pour moi
Pour poing d’élixir…
Signes principaux contretemps
Messe basse d’antan
Vent de direction
Contrebasse longiligne…
Temps Noir importé vie
Survie de contre-rocs
Défroque décolorée…
Faux esprit baroque
Blanc de sillage
Sillon pour un trou…
Noir d’étranges vers ?
Ecarlate ; verres à nous ?
Tentative mal saisie ?
Pour crever l’arc en ciel ?
Merci temps Mort…
Boillat X, beau poème. Pourrais-tu nous parler un petit peu de ta philosophie de vie en rapport avec ta littérature à toi ?
Ce n’est pas très difficile. Je me suis raté deux fois dans la vie, parce que la vie m’emmerde. Dans ce bouquin, que je considère comme noir, c’est-à-dire assez sombre, parce que de toute façon je réussi à faire rire les gens… tellement je suis triste ! Je suis comme un clown en fait, mais je n’ai pas le talent évidemment d’un Grock, ni d’un Marcel Marceau sur le plan mime. Effectivement, j’ai toujours été attiré par la mort, toujours. D’ailleurs, je me souviendrai toujours d’une chose, étant gosse, excusez moi pour la prononciation, parce que je n’ai pas mon râtelier et je n’ai pas la même diction. Bref, j’étais toujours persuadé que M. Babey qui était un voisin de chez nous. Je l’ai vu sur son lit de mort, parce que l’on arrivera certainement… Je suis persuadé que tu vas m’emmerder… pourquoi éternellement noir ? Justement, j’ai l’impression que c’est parti de là, parce que ce M. Babey qui faisait du jardin, qui habitait exactement à 28 mètres 50, je crois, j’ai mal compté. Je l’ai vu sur son lit de mort. Je l’ai vu dans un costume noir. Trente ans plus tard, ma mère me dit : « Non, il avait un costume gris. » Et moi je l’avais vu noir. À partir de ce moment-là, j’avais qu’une couleur qui n’en est pas une… au fond de ma tronche, c’était toujours noir. Voilà cette obstination pour le noir.
Avant de parler de ta musique Boillat, peux-tu un petit peu nous dire qu’est-ce qui t’as poussé à la peinture, puisque tu viens de nous parler effectivement de la sculpture et de ta poésie noire entre guillemets ?
Oui, oui.
Qu’est-ce qui se passe avec la peinture, est-elle noire ?
Oui. Il y a eu une chose intéressante, c’est que, je veux vous le dire, entre parenthèses, je n’ai plus d’atelier de sculptures, j’avais plus de sous. Ici c’est l’occasion d’en parler, parce que c’est la grande maison. J’ai tiré vingt-trois ans de chômage à faire des boulots, tout ce que l’on me présentait, je me les suis farci, parce qu’évidemment de sculptures, mon frère, on n’en vit pas.
On a dû vendre nos ateliers au Locle et on m’avait promis un autre atelier chez un ami qui m’a vachement tiré dans les guibolles, cette andouille. Enfin bref, dès ce moment, on m’a foutu à l’AI, j’ai dit : «Boillat, sors-toi les pouces d’où je pense et attaque ce que tu as dans la tronche depuis une éternité. »
Ces dessins effectivement, c’est des gens dans l’espace comme s’ils viennent d’ailleurs ou en errance en permanence. Après à la longue, je n’ai même plus besoin de croquis, parce que les sculptures, elles étaient dans mon crâne. Et puis, je me suis foutu au dessin effectivement. D’ailleurs, je viens de sortir de chez mon ami, Denis Juvet, que vous verrez tout à l’heure où j’ai exposé quelques dessins et ça, c’est du blanc sur noir. Et voilà que ça correspond étrangement à moi. J’adore la couleur, mais moi, je n’ai pas tellement de couleurs à l’intérieur…
Ta peinture reflète un petit peu ton état d’âme.
Oui si j’en ai encore une !
Cela le temps nous le dira.
Oui probablement.
Et nous aimerions aussi savoir qu’est-ce qui te pousse à avoir des coups de gueule comme ça pour ne pas dire haine ?
Non ce n’est pas de la haine. Absolument pas.
Ce n’est pas de la haine ?
Non. Absolument pas. C’est-à-dire, la vie m’a toujours fait chier… Déjà petit, j’étais triste, mélancolique, etc. Pourtant, j’étais paraît-il, un enfant gai, rigolo, etc. Mais comme je l’ai expliqué tout à l’heure, finalement, je suis un faux clown ou une caricature de clown et ce monde m’a toujours écoeuré. D’ailleurs en politique, c’est vite vu. Je vote extrême gauche. Je l’ai tout le temps dans le cul, parce que naturellement, l’extrême gauche, ça ne passe pas bien. Il n’y a qu’à voir les résultats de ces dernières votations, etc. Mais malgré tout, si il n’y a pas d’oppositions, il y a quoi ? Une dictature qui nous plaque sur la gueule. Alors ça, je ne peux pas. Moi, j’ai trois facteurs à défendre. Il y a l’artiste bien sûr, le penseur, il est direction communisme, mais ce n’est pas un communisme stalinien, ça n’a rien à voir. J’aimerais quand même vous dire quelque chose, là-dedans dans ce bouquin, puisque de toute façon vous en parlez, dans ce bouquin il y a « Christ mon frère » un titre, « Christ vieux fou » là où je le traite de suicidaire. « Christ mon frère » là, je le vénère c’est magnifique et pour moi, le premier des communistes, ça été le Christ. Karl Marx est venu beaucoup plus tard, mais Christ avait déjà tout compris quand il dit : « Regardez les oiseaux, ni ne sèment ni ne moissonnent », c’est déjà extraordinaire. Cela, c’est déjà un côté anarchiste, parce qu’en fait, il s’en est foutu royalement. Il n’a jamais bossé le Christ. Et pour moi, c’était déjà un communiste et en même temps un anar parce qu’il a emmerdé la société… Cela évidemment, j’en ai pris de la graine ! C’est le cas de le dire « ni ne sème, ni ne moissonne » et moi je parle de graine. Cela je trouve extraordinaire.
On va encore t’écouter sur l’un de tes poèmes.
J’étais sûr que tu allais me poser une question, pourquoi ce X ? Et bien mon frère, t’es pas un bon journaliste, parce que nom de Dieu, partout où je vais : « X, tu t’appelles Xavier ? » Je dis, mais non pas du tout. Les mathématiques, je n’en ai jamais fait mais tout ce que je sais des mathématiques, le X, c’est une inconnue en maths, juste ou faux ? Tiens, il répond…
C’est très juste.
Mais bien sûr. Je suis un négativiste, pessimiste, en fait je suis à moitié cinglé, je le sais. D’ailleurs, une psychiatre a lu une partie de mes textes et m’a dit : « Oui, je signe tout de suite pour vous pour l’AI. » Bon.
Boillat, un artiste naufragé sur une mer évaporée…
Oh bravo, c’est très beau…
Comment… est-ce que tu as encore quelques coups de gueule ?
Mais bien sûr. Un coup de gueule, là c’est intéressant. Je déteste les faux culs et surtout ceux qui pensent tout bas ce qu’ils n’osent jamais dire cette bande de crétins. Cela, c’est un coup de gueule. L’autre coup de gueule, je déteste l’orgueil. Je suis un type très fier, parce que l’orgueil, mon très cher ami, je ne sais pas si tu fais la différence entre la fierté et l’orgueil. Moi, je vais te faire la différence. Un orgueilleux, c’est un type qui veut te convaincre qu’une tache noire est blanche ou vice versa. Alors qu’un type fier sera fier de dire : « j’ai eu tort et je l’accepte. » Cela, c’est de la fierté, ça c’est de l’honneur. Mais l’orgueil, l’orgueilleux, c’est un pouilleux pour moi, qui ne sait que mentir et n’en prendre qu’à sa grosse tronche de con, parce qu’effectivement il y aurait du boulot à faire à l’intérieur !
Tu peux nous parler un petit peu de ton inspiration dans la musique, est-ce que cela t’aide à écrire, à vivre ?
Je veux vite vous en toucher un mot. C’est qu’à l’âge de six ans, je voulais être trompettiste. Je me suis acheté une trompette et j’ai joué, joué, joué… et nom de Dieu je n’arrivais pas dans les contre-ut, tout en haut dans les aigus, c’est-à-dire le contre-ut, c’est le do tout en haut. Mon maître de trompette qui était le directeur de la fanfare à Boncourt m’a dit : « Je sais que tu joues, je t’entends. Je vais te trouver un vieux saxophone, tu feras un essai. » Il m’a trouvé ce vieux saxophone et il ne m’a plus jamais revu aux cours. Je me suis, une fois de plus, fait tout seul.
Tu t’inspires beaucoup de Coltrane.
Oui bien sûr. Chez Varga, le festival Tibor Varga, c’est des pointures… Moi, j’ai l’impression d’être au ras du sol par rapport effectivement à ceux engagés. On avait une invitation pour le festival officiel. On a discuté avec lui. Il nous a dit : « Qui est-ce qui compose ça, c’est extraordinaire ? » avec l’accent bien sûr qui roule les r comme les Roumains. On a répondu un petit peu communément, c’est les trois. On a monté ça à trois. On s’appelait BHL, Boillat, Hoffner et Lièvre, BHL.
« Bravo, bravo c’est assez extraordinaire. Vous ne tombez pas dans les pièges. Effectivement pour les fins de concertos, etc. comme Beethoven etc. on s’attend déjà à la fin. Chez vous, pas. » Merci M. Varga.
Moi je suis capable d’écouter du « bedele accordéon » etc. j’aime toutes sortes de musiques. J’aime beaucoup, par exemple dans le rap, je trouve intéressant les paroles mais par contre c’est trop monocorde. Je ne peux pas considérer ça comme de la musique. On peut me traiter de crétin, de dessoudé, etc. mais j’en ai rien à foutre. Finalement, j’ai quand même le droit d’avoir une opinion ou deux. Musique classique j’adore, musique contemporaine bien sûr.
Sauf erreur, j’ai appris, entendu que tu avais collaboré en son temps avec Popol Lavanchy, le célèbre musicien suisse de jazz.
Mais si bien sûr. Popol, c’est un type extraordinairement merveilleux. C’est moi qui ai foutu tout le programme en place. Moi, je n’écris pas une note de musique, j’écris comme quand j’écris un texte. En fait, il faut le saisir par le biais de l’écriture. Je lui avais envoyé tout le programme. Il me dit : « Entre parenthèses, qu’est-ce que l’on doit jouer ? » Je lui dis : « Mais nom de Dieu Popol, tu n’as pas reçu cette histoire ? » Oui mais enfin… dis-moi ce que l’on joue, vite fait, bien fait. Je sais que tu es une pointure, tu dois te démerder… D’abord, le sonorisateur n’était pas là. Trouver quelqu’un…. Au pied levé qui a fait ce qu’il a pu et il y avait Georges Lièvre, dont je viens de toucher un mot, cet excellent ami qui était Ajoulot aussi. Un trio et Popol dans « Blues noir » qui est un rythme blues très lent, triste, etc. Popol me fait une farce extraordinaire, il dédouble le rythme. Je regarde Popol, tu crois que tu vas m’avoir… et j’ai dédoublé le rythme et le batteur a suivi. Cela a été extraordinaire. Et après Popol, le rythme de base, ça rime en plus parce qu’il est bassiste, contrebassiste. Voilà pour parler de Popol. J’ai revu Popol et lui ai dit : « On aura l’occasion de refaire ça », mais sans problèmes avec toi, Boillat. Mais tu trouves un sonorisateur, cette fois !
En parlant de blues noir, est-ce que tu as un poème qui illustrerait un petit peu cette musique ?
Mais mon frère, tu as du génie parce qu’effectivement, j’ai un poème qui s’appelle « Musique » et là c’est un super enchaînement.
Musique
Univers importé déporté
Aube lestée d’un fil
Fil conducteur de guerre
Traiteur d’un comment
Homme l’ombre d’un temps
Sagaie dans le cauchemar
Verdict d’un canular
Où l’esprit s’étiole d’attiser
L’indicible pensée de l’air… !
Air de quoi
Air de ploucs
Air de rien
Air de fous
Air de chiens !
Air de vous comme nous
Air moyenâgeux
Air baroque
Air romantique
Air moderne
Air jazz, Air rock
Air de garde dans l’avant
Air de tous les peuples
Air de terre
Verres au noir
Musique symptôme
De droit chez l’homme pour
Un état d’âme.
C’est sur cet état d’âme que nous allons prendre congé de Boillat X. Nous te remercions d’avoir accepté notre invitation et te souhaitons tout le bonheur du monde. Merci Boillat.
Je vous remercie d’abord d’une part de m’avoir invité et comme tu es un vieil ami, j’ai adoré tes questions parce qu’on a effleuré effectivement le tour de ma vieille carcasse de con. Cela me fait plaisir, je veux vous le dire en toute sincérité, c’est la première fois que je passe à la télévision…
Interview réalisée par Cesar Evora
Texte retranscrit par Françoise Berthod