Monsieur Denis Juvet
Je m’appelle Denis Juvet. Je suis né à La Chaux-de-Fonds. J’ai habité au Val-de-Ruz pendant mes cinq premières années de ma vie. Ensuite, j’ai déménagé à Neuchâtel et c’est là où j’ai passé ma scolarité. Ensuite, j’ai essayé de faire l’école de commerce. Ensuite, je n’étais pas trop, trop intéressé aux études. J’ai un peu eu des difficultés à trouver ma voie ou le chemin, mais j’ai toujours eu une attirance pour l’art, pour la musique, pour la peinture, différents domaines, le social, etc.
Quels étaient tes rêves. À treize, quatorze, quinze ans, tu voulais devenir quoi ?
J’étais beaucoup attiré par la musique en fait. La musique a commencé à prendre pas mal de place dans ma vie. La musique moderne, la musique rock, jazz, etc. et parallèlement, j’étais aussi attiré par les arts plastiques, la sculpture, la peinture. J’avais un oncle qui était à Paris et qui a travaillé la sculpture, qui avait fait l’école d’art de La Chaux-de-Fonds. Moi, j’étais pas mal impressionné par son travail, sa vie, etc. Par la suite, je me suis orienté dans l’édition. J’ai eu la chance de pouvoir trouver une place où j’ai pu apprendre le métier d’éditeur chez « Delachaux et Niestlé ». Là, c’était intéressant parce que j’ai passé un peu par tous les domaines et donc il y avait des ouvrages qui étaient publiés aussi bien « Les beautés de la nature » que les ouvrages de théologie, de philosophie, etc. et il y avait aussi une librairie, ce qui fait que j’ai fait un stage en librairie et il y avait aussi un très beau magasin de disques avec des disques extraordinaires, où là j’ai pu aussi faire un stage, ce qui fait que j’ai eu accès à pas mal de choses qui me touchaient et qui m’intéressaient, qui m’interpellaient.
La musique, tu as appris un instrument ou tu as seulement été un passionné de musique ?
J’ai essayé un peu la musique, la guitare avec des amis, on avait fait un orchestre. On a fait différentes choses, on a joué un peu, mais par rapport à tout ce qui se faisait, on était… on suivait ça, mais cela n’a pas donné de suite concrète, réelle plus loin que l’amateur.
Et la peinture, alors ?
La peinture, ça c’est venu bien plus tard. C’est venu au moment où il y a eu un certain nombre d’événements dans ma vie qui ont fait que les choses ont basculé. En fait, c’est un moment déclencheur où finalement je n’avais plus rien à perdre. Je me disais : « C’est un espace, c’est une liberté que j’ai. » Je peux m’exprimer, je peux travailler ça et cela s’est révélé par des couleurs, par des souvenirs, par des réminiscences de voyages, d’impressions, de choses qui étaient toujours liées à l’imaginaire qui tend petit à petit vers une sorte de réalité.
Tu es allé chercher quoi dans la peinture ?
Dans la peinture, qu’est-ce que l’on peut dire ? J’allais chercher quelque chose, une expression, quelque chose qui parle, qui s’exprime au-delà des mots. C’est un autre langage que les mots.
Tu t’es lancé dans la peinture à un moment où tu n’allais pas très bien dans ta vie si j’ai bien compris ?
Oui parce qu’il y a eu des moments un peu douloureux, ce qui fait que c’était… aussi de solitude, de travail qui a changé, etc. Cela, c’était une sorte, je ne sais pas comment dire, de compensation ou un moyen de se raccrocher à quelque chose, d’exprimer quelque chose parce que les mots n’étaient peut-être pas le bon moyen.
Et tu es resté dans la peinture ?
Oui. Cela fait quelques années et je suis resté dans la peinture, c’est un besoin. C’est un besoin intérieur qui est fort, qui se manifeste souvent, presque tous les jours.
Tu as aussi fait pas mal de voyages, de photographies ou je me trompe ?
J’ai fait surtout un voyage. Depuis tout gosse, j’ai eu la chance de pouvoir visiter un peu les pays, mais principalement les pays avoisinants, la France, l’Italie. J’ai toujours été très attiré par le Sud, aussi par les lumières ce qui était sûrement lié à certains peintres qui ont trouvé des lumières dans le Sud et pas ici. Moi, j’ai été sensible aussi à ça. J’ai toujours été attiré aussi par l’Asie. J’étais intéressé, attiré aussi par les philosophies orientales etc. et envie de visiter, de me confronter à ces endroits-là. Ce que j’ai pu réaliser une fois en faisant un certain nombre de photographies de différents pays que j’avais présentées aussi à la galerie ici avec d’autres personnes. C’était lié à l’Orient, à la Turquie, à l’Iran, à l’Afghanistan, au Pakistan, à l’Inde et au Népal. Cela avait été aussi une chose très, très riche à tous les niveaux. L’impression visuelle, gustative, les odeurs aussi. Tous les sens étaient en éveil par rapport à ça et les confrontations aussi, parce qu’en Inde, on est confronté tout le temps aux personnes, aux paysages. Là c’était pendant la mousson. Il y avait les pluies, les inondations, le beau, le chaud, l’humide, le moisi, plein de choses comme ça. Le Gange aussi était magnifiquement important. Il était très haut et avait un courant incroyable. Les éléments étaient très, très forts. Il y a des impressions qui, encore maintenant si je repense, si je me remets dedans, elles sont toujours vivantes en moi, elles ne se sont jamais effacées.
Quand on regarde un peu comme cela dans le rétro de ta vie, il y a eu les livres, il y a eu la musique. Il y a la peinture, la photographie, il y a la galerie YD maintenant ici dont on parlera. Tu es toujours en quête de quelque chose ou tu es toujours en train d’expérimenter quelque chose. Comment tu jugerais ta trajectoire et ta vie ?
Disons que j’essaye toujours d’enrichir les contacts, les manifestations et de les mettre un peu ensemble, de contacter des gens et de les mettre aussi en rapport les uns avec les autres pour qu’il y ait quelque chose qui puisse se passer, se dynamiser. La galerie, c’était un rêve et tout à coup cela a pu se concrétiser et là effectivement, on a réussi à lier un certain nombre de choses qui au départ n’étaient pas forcément compatibles ou des lignes différentes en trouvant des personnes qui étaient aussi intéressées à faire une activité soit musicale, de lecture ou de contes où l’on peut partager des moments privilégiés. Donc, c’est des gens qui sont aussi attirés, qui me demandent, qui sont intéressés aussi par ce lieu, parce que c’est un lieu qui est très fort et qui tire aussi les gens. Il y a une acoustique aussi, il y a une atmosphère, il y a une âme et il y a beaucoup d’artistes qui sont sensibles à ce lieu, qui ont envie de pouvoir créer quelque chose ici.
Tout ce que tu dis, tout ce que tu fais, c’est quand même toujours tourné vers les autres. Ce n’est pas que pour toi ces rencontres. Il y a ce besoin d’offrir aux autres.
Voilà. C’est juste, c’est aussi de donner, d’essayer de donner la possibilité à d’autres personnes de s’exprimer.
Pas seulement de contempler ?
Pas seulement de contempler, voilà, exactement. Et de pouvoir s’exprimer, comme maintenant il y a le slam aussi qui prend une place pour les jeunes et ça, c’est une expérience qui est très, très enrichissante, parce qu’il y a beaucoup de jeunes, il y a beaucoup d’énergie. Il y a de nouveau beaucoup de créativité, beaucoup de textes qui sortent. Le texte reprend une place importante face à une sorte de nivellement culturel qu’il y a eu par rapport peut-être à la musique aussi où tout d’un coup, on se rend compte que le langage, les mots, il y a quelque chose, on peut exprimer beaucoup de choses, on peut faire de l’acrobatie avec des mots. On peut jouer avec ça. On peut faire plein de choses très créatives.
Donc finalement, tu aurais aussi bien pu ouvrir un cinéma, un théâtre, une école de danse pour autant que tu puisses partager tes passions.
Oui peut-être, dans une certaine manière sûrement, mais il y a des arts aussi qui me sont plus proches que d’autres. Je suis plus sensible. C’est vrai que le théâtre me parle plus que le langage de la danse, mais encore qu’à une certaine époque, je m’étais beaucoup intéressé à l’expression corporelle. On avait fait un groupe de personnes où l’on avait travaillé aussi sur l’expression, non pas du langage mais du corps, etc. Effectivement, j’ai essayé de pratiquer ou essayé d’avoir des activités qui ont eu une partie toujours liée à quelque chose de plutôt artistique, ce qui fait que le côté vraiment, comment dire, financier ou autre chose était passé toujours au second plan. Ce qui a fait que la vie est relativement difficile de ce fait-là, parce que les choix sont différents, plutôt ci ou plutôt ça. C’est plutôt par….
Mais cela n’a jamais été pour devenir riche ce que tu as fait ?
Non exactement. C’était une autre démarche.
Pour en revenir à la galerie YD, peut-être nous faire un petit historique de cette magnifique galerie qui est quand même un lieu assez rare, assez unique à Neuchâtel.
Oui volontiers. C’est une galerie qu’on a réussi à créer il y a un certain nombre d’années, en 2002, avec une première exposition, avec les travaux qui ont été faits à l’intérieur, installer, nettoyage, installer des lumières, faire la première exposition avec un certain nombre d’autres expositions. On a dit que l’on voulait faire un endroit socio-culturel avec d’autres personnes. Il y a des gens qui se sont approchés de nous pour demander d’exposer. On a aussi sollicité des peintres, des artistes sculpteurs qui ont été d’accord de venir et petit à petit, c’est un lieu qui a pu être un lieu d’échanges, de rencontres, de partages avec des artistes, des spectateurs, avec des gens qui sont venus ici pour admirer, regarder les expositions. Voilà.
Il y a eu de la peinture, il y a eu de la sculpture, il y a eu de la poésie, de la photographie et la musique justement ?
La musique, il y a aussi des soirées musicales, notamment la dernière a été Noche Flamenca avec une école de danse de flamenco de Neuchâtel, avec un guitariste, avec la présentation d’un film sur un chanteur de flamenco et on a eu un certain nombre de soirées thématiques. Il y a eu aussi précédemment avec un collectif de photographes « Echo à Égaux » de Paris, Lausanne qui ont présenté à la fois des photographies. À la fois, chaque photographe a comme activité d’autres choses que la photographie, notamment la musique, le cinéma, la littérature. Chacun a animé, à sa manière, un samedi avec ses autres spécialités. On a eu aussi un film sur les fanfares roumaines. On a eu de l’improvisation piano sur des diapositives créées par l’un des photographes. Voilà, la musique est aussi présente ici.
Il y a eu des groupes, des chanteurs relativement célèbres qui sont venus ?
Oui. Il y a eu notamment en 2004, le premier concert de Lole qui est venu ici, qui a chanté.
Les habitués de la galerie YD, est-ce que ce sont des gens qui ont déjà une certaine culture, un certain niveau social comme on dit, ou est-ce que cela touche tous les milieux, tous les âges ?
Cela dépend des soirées, des expositions. Cela dépend des personnes qui ont exposé ici. On a eu aussi l’expérience d’un livre qui a été publié par Darius Rourou, qui lui est musicien, qui vient du Rwanda, qui est rescapé du génocide, qui a invité des musiciens et qui a fait une très belle soirée. Il y a eu aussi des lectures de son livre. Il y a aussi des choses qui sont liées à la littérature, à la musique. Des fois, c’est les mêmes personnes. Des fois, c’est des personnes qui en invitent d’autres pour qu’elles puissent aussi enrichir d’une manière, une soirée ou une thématique.
Pour conclure si je puis dire, on est à une époque où les gens ont de la peine à entreprendre, ont peur, craignent de prendre des risques. Toute ta vie, cela a été une sorte de recherche d’idéal sans jamais vouloir gagner de l’argent. Le but premier n’était pas de devenir riche. Quels conseils ou quels désirs tu aimerais transmettre un petit peu à ceux qui nous écoutent ?
Cela vaut la peine d’essayer de faire des choses, parce qu’en définitive, peut-être que financièrement, on trouve toujours des moyens d’arriver à quelque chose pour autant qu’on n’ait pas des besoins qui soient énormes. Mais, on trouve des aides, on trouve quelque chose. Finalement, je trouve que cela vaut la peine de se lancer des défis, d’essayer, de persévérer. Il ne faut pas désespérer, parce que c’est clair qu’il y a des moments qui ne sont pas évidents, qui sont durs. Des moments où l’on se remet en question : est-ce que c’est bien, c’est juste, est-ce que cela vaut la peine ? Des fois, il y a un retour. Des fois, il n’y a pas toujours un retour qui est direct. On avance, on cherche, c’est une quête en fait…
Comme la vie.
Comme la vie. Exactement comme la vie, je dirais.
Interview réalisée par Jean-Pierre Lambert
Texte retranscrit par Françoise Berthod