Monsieur François Berger : Avocat et écrivain
François Berger est écrivain et avocat. Il est né, il vit et il travaille à Neuchâtel. Nous l’avons invité aujourd’hui pour parler de sa création, de son travail, de sa conception de la vie et du monde. Bonjour M. Berger.
Bonjour.
Depuis quand vous êtes écrivain et pourquoi vous êtes avocat en même temps ?
Vous savez, l’écriture chez moi a précédé l’activité d’avocat. C’est une préoccupation ancienne puisque mes premières notes remontent à l’adolescence et j’ai eu ensuite une très longue pause, puisque j’ai pratiquement cessé d’écrire tout au long de mes études de droit. Mais enfin, j’avais toujours en tête l’envie de me lancer dans l’écriture, ce que j’ai fait une fois ma formation de juriste et d’avocat terminée. Ce qui m’a amené quand même à la fin, vers mes trente ans. Et c’est à partir de ce moment-là que j’ai décidé de mener conjointement, d’une part mon activité d’avocat et d’autre part, mon activité littéraire. Donc, vous voyez il y a une corrélation entre les deux, mais la préoccupation, la volonté d’écriture a précédé la préoccupation et la volonté de l’exercice du barreau.
Et vous avez une préférence pour ces deux métiers, c’est lequel que vous préférez ?
Vous savez, on me pose souvent la question. Je crois que j’ai choisi de faire les deux choses depuis très longtemps. Ce n’est pas toujours aisé et je m’aperçois que si, à un moment donné de ma vie, je suis très impliqué par exemple dans l’activité d’avocat, l’activité littéraire me manque et si je suis comme durant les vacances par exemple, très impliqué dans un processus d’écriture, à travailler un livre, les préoccupations professionnelles reviennent et je me réjouis de me replonger dans des dossiers, de préparer mes mémoires de procédure, d’aller au tribunal, de rencontrer des clients. Je crois que j’ai suffisamment vécu maintenant pour avoir la conviction que le choix que j’ai fait, pas facile au départ, il est vrai, était le choix que je devais faire et qui correspondait à ma nature et à ma personnalité.
D’être avocat cela vous a aidé dans votre travail d’écrivain ?
Je dirais que d’abord la formation de juriste m’a certainement beaucoup aidé pour l’écriture. L’activité d’avocat certainement aussi. Cela se situe sur deux plans. L’activité, plus exactement la formation universitaire en droit m’a certainement donné cette rigueur qui est nécessaire, d’abord dans un premier temps en activité poétique et ensuite à mon activité romanesque, et mon travail d’avocat me mettant en contact avec les gens, avec le monde, avec la vie a suscité en moi un certain nombre de réflexions sur un certain nombre de thèmes, auxquels j’étais très étranger étant plus jeune. Les études de droit m’ont aidé à préciser ce que je voulais dire, à préciser l’expression écrite, sûrement.
Vous avez déjà cinq livres de poésies et vous avez continué avec un récit et encore trois romans. Vous avez reçu des prix. Pouvez-vous nous dire quels sont les moments principaux, les meilleurs moments de votre parcours professionnel comme écrivain ?
Vous savez, chaque moment a été le meilleur si je puis dire. C’est-à-dire au moment où l’on termine un livre et qu’on est à peu près satisfait du travail que l’on a fait. Donc, je dirais que chaque livre a été à la fois une grande difficulté de travail, de conception, de construction et cela a chaque fois été des moments forts. Je peux dire qu’il y a eu autant de bons moments qu’il y a eu de livres, mais ces bons moments ont été des moments qui ont été gagnés par la lutte, c’est-à-dire par le travail de longue haleine, lorsqu’il s’agit de romans, et de temps plus courts parce que le travail est très différent lorsqu’on travaille sur un registre poétique. Mais je vous remercie d’avoir posé cette question parce que je sais que vous avez lu mes livres, que vous connaissez mon travail et certainement que vous aurez remarqué que l’élément de prose ou l’élément narratif ou romanesque apparaît finalement très vite. C’est-à-dire que je commence par des textes de poésies en prose qui contiennent déjà des éléments de récits. De ce point de vue-là, je ne suis pas purement poète, c’est-à-dire que je ne réfute pas l’appellation de poète, mais je ne suis pas un pur poète dans le mesure où le processus narratif a été une préoccupation très ancienne et, à ce sujet, il y a une phrase que j’aimerais citer ici, que j’aime beaucoup, qui est une phrase du grand poète, à l’époque encore professeur au Collège de France, le professeur Yves Bonnefoy, critique d’art également, qui dit : « Tout poème recèle en son fond un récit. » Il y a certainement beaucoup d’auteurs qui ne seront pas d’accord avec cela. En ce qui me concerne, le fait d’avoir lu et entendu cette phrase de Bonnefoy, sauf erreur, c’était lors de sa leçon au Collège de France en 1981, j’ai pensé à mon propre travail en me disant effectivement que les poèmes que j’écrivais encore à l’époque, dans les années 1981, recelaient en eux déjà un récit. Mais le parcours a été long.
On peut dire que vous avez commencé avec la poésie pure, vous avez continué après avec la poésie mais en prose et on peut dire encore que votre littérature romanesque est assez poétique. Il y a une continuité dans tout cela et il y a l’aspect poétique aussi dans les romans ?
Je pense qu’on peut le dire. Il y a un livre charnière qui est « Le jour avant », qui est le premier récit. Je ne l’ai pas intitulé roman. Je crois que le terme de récit convient bien, parce qu’il est un livre qui se situait entre la poésie et le roman. Je me souviens d’une rencontre avec Yves Bonnefoy à Paris où je lui avais dit que j’avais rencontré beaucoup de difficultés lorsque je passais de la poésie, mais de la poésie en prose aux récits et il m’avait dit : « Vous savez, c’est normal, car vous venez de la poésie ! » et le passage de la poésie aux récits, ensuite aux romans n’est pas une chose aisée, encore moins pour moi.
En parlant de votre création, quels sont vos thèmes préférés, de prédilection dans vos romans surtout ?
Ma réponse n’est pas très originale. Les grands thèmes, depuis la nuit des temps, reviennent : l’amour, la solitude, le couple, l’homme, la femme, la guerre, la paix. Est-ce que Dieu existe, est-ce que Dieu n’existe pas ? Mes thèmes sont des thèmes classiques. Bien entendu qu’il y a un choix qui se fait parce que les thèmes sont multiples. Il y a des thèmes que je n’ai pas abordés, parce que je ne les connais pas, auxquels par chance, nous n’avons pas ici dans ce pays été, du moins dans ma génération, confrontés tel le thème de la guerre. Mais le thème du couple, le thème de l’homme, de la femme, le thème de l’amour, le thème de Dieu sont des thèmes récurrents dans les livres que j’ai écrits. C’est évidemment plus perceptible dans les romans, parce que les romans mettent en scène les situations, les personnes qui se parlent qui, on l’espère, ont des choses à dire. Ce qui m’a aussi beaucoup intéressé à travailler, c’était de mettre en confrontation, pas forcément l’indigénat, je veux dire des gens qui sont d’ici, mais des gens qui sont de pays différents. J’ai essayé de développer ce thème de l’amour en mettant, par exemple, en confrontation un autochtone ou un indigène avec une personne venant d’une autre culture.
Des situations mixtes, des couples mixtes ?
Absolument. Dans, sauf erreur, aucun de mes livres est absent une personne étrangère dans le sens qui appartient à une culture différente. Je ne parle pas d’une personne étrangère, française, espagnole ou italienne, c’est proche de notre culture, c’est dans notre culture, c’est notre culture. Je trouvais plus intéressant de faire se rencontrer, par exemple, un Européen chrétien et une Marocaine musulmane, parce que le thème est plus intéressant à travailler, parce qu’il pose des questions de religions différentes, d’éducations différentes et ça je trouve intéressant et nous sommes dans l’interculturel maintenant, dans la mixité et nous sommes obligés de nous intéresser à ces questions.
Chez vous, moi je remarque une préférence, je peux le dire comme ça, pour le Maroc et pour les femmes marocaines. Il y a dans vos livres, déjà dans deux romans on remarque ça et peut-être qu’il y a d’autres personnages, c’est dû à quoi cette attirance pour cet endroit. Il y a quelque chose de spécial dans votre vie ?
Je me suis rendu souvent au Maroc. J’ai eu des liaisons avec des femmes de ce pays. C’est un pays que j’ai beaucoup aimé et que j’aime toujours beaucoup et c’est un pays qui m’a beaucoup appris sur moi-même. Vous savez, j’ai fait une expérience religieuse, je suis croyant, j’ai fait une expérience religieuse assez forte au Maroc, pays musulman. À savoir que j’ai retrouvé, redécouvert au fond la dimension du Père. Vous savez que dans le monde musulman, dans la religion musulmane, il y a une unicité de Dieu, il y a une unicité du Père. L’ordre trinitaire est absolument absent. Il est en dehors de l’islam. C’est l’unicité du Père, Dieu tout-puissant, unique. Dieu n’a pas de Fils, donc Jésus est, pour le monde musulman, uniquement reconnu comme prophète et il est respecté et grandement respecté comme prophète. Il suffit de lire le Coran pour s’en rendre compte. Et c’est dans ce pays, moi chrétien, qui ai redécouvert la dimension du Père et je dirais qu’au fond, ma confrontation au monde musulman, au Maroc, m’a en quelque sorte rapproché de mes racines chrétiennes, ce qui peut paraître être un paradoxe et je vois que c’est surtout le sentiment de devoir repenser la dimension du Père par rapport au Fils et par rapport à l’Esprit saint. Au fond, je dois beaucoup, je dois le dire de ce point de vue-là, au monde musulman, au fond d’avoir approfondi ma foi chrétienne, à partir de ma confrontation au monde musulman.
Quelle importance vous accordez au facteur subjectif. Pensez-vous que la littérature aujourd’hui doit être plutôt subjective ou plutôt objective ?
Vous posez là évidemment une excellente question, parce qu’à partir de cette question, de votre question, se pose l’avenir du roman. Et j’ai été très frappé par les lectures, par des interviews, par des déclarations quand même de personnalités importantes ; je pense en particulier à Böll qui a eu le prix Nobel il y a quelques années. Je pense à une déclaration faite par le secrétaire perpétuel du comité Nobel à Stockholm, il y a quelques jours, avant la remise du Nobel à Doris Lessing et les deux disent la même chose : c’est-à-dire qu’ils voient évoluer le roman vers quelque chose peut-être de mixité entre une fiction, mais un élément plus objectif qui serait de l’ordre du témoignage. C’est-à-dire qu’ils ont ce sentiment, mais c’est le sentiment, l’impression, une pensée partagée par beaucoup, que le roman ne va pas continuer comme étant une pure fiction, une pure imagination, un pur imaginaire, mais qu’il va intégrer à sa structure fictive et imaginaire des éléments objectifs, des éléments documentaires, des éléments de témoignages. C’est un peu l’impression que j’ai et voyez-vous, je ne sais pas si c’est à mon insu, mais je me suis rendu compte dans le dernier livre que j’ai publié il y a environ un an, un besoin très fort d’introduire…
Il s’agit du « Mariage de plaisir » ?
Il s’agit du « Mariage de plaisir », parfaitement. Un besoin très fort d’introduire dans l’histoire, dans la fiction, dans la narration des éléments purement documentaires et j’ai eu l’impression que c’était plus intéressant et que c’était plus ce qu’attend le public d’aujourd’hui. C’est-à-dire pas seulement un élément de pure imagination, mais également un élément objectif, un élément de vérité, je ne dis pas que l’imagination est fausse, ce n’est pas forcément la vérité, l’imagination peut être une vérité aussi, mais d’y introduire des données plus objectives par rapport à un récit subjectif.
Certains critiques littéraires considèrent que vous avez une technique romanesque assez proche d’une technique cinématographique, est-ce que c’est vrai ?
Écoutez, je pense que c’est exact et vous avez raison de le rappeler, parce qu’on m’en a fait la remarque. Je pense que la réponse peut être donnée assez facilement. C’est que très jeune, ma première expérience créatrice n’a pas été une expérience romanesque ou poétique, elle a été une expérience cinématographique. J’ai travaillé, j’avais une vingtaine d’années, j’ai été engagé par une équipe de cinéastes comme assistant. C’était au tout début de mes années universitaires et j’avais travaillé comme assistant et mon travail consistait surtout à travailler avec le réalisateur et à travailler le découpage technique du film et j’avais trouvé ce travail extrêmement intéressant. On m’avait demandé, l’équipe de cinéma, si je voulais rester, si je voulais continuer et je leur ai dit : « Je trouve le cinéma tout à fait passionnant et intéressant, mais au fond, en ce qui me concerne, je suis un homme d’écriture. » Peut être que j’écrirai un jour des scénarios de cinéma ou des pièces de théâtre, mais ce n’est pas ma voie que d’être sur un plateau, de diriger des acteurs ou de faire du montage. Ma voie, c’est l’écriture et, au fond, c’est en faisant non pas de l’écriture romanesque ou poétique, mais en faisant du cinéma et en travaillant sur des textes faits pour le cinéma que je me suis rendu compte que ma vie de création était une vie dans la création de l’écrit.
Votre question est tout à fait pertinente. Il est très probable que cette première expérience, faite il y a bien longtemps maintenant, m’a marqué peut-être inconsciemment et a entraîné chez moi une technique littéraire…
Non conventionnelle.
Je ne sais pas. Certains ont aussi dit que c’était conventionnel en certains points. Mais je crois qu’il faut aussi relever ceci : beaucoup d’auteurs de ma génération, marqués par le cinéma, laissent apparaître dans ce qu’ils écrivent une construction qui est aussi une construction proche de la construction cinématographique. Le cinéma a inévitablement une influence très grande aujourd’hui sur l’écrit, sur le roman. Cela, c’est absolument certain.
Est-ce que la littérature suisse s’intègre dans ce mouvement de modernisation ?
Je crois que la littérature suisse est une très bonne littérature. Une littérature qui, à mon avis, n’a pas la place qu’elle mérite dans la communauté francophone et même dans le monde, et une littérature de haute qualité et je dirais qu’elle a surtout su trouver son indépendance depuis trente ou quarante ans. Voyez-vous auparavant, il y avait deux ou trois auteurs qui étaient très, très connus comme C.-F. Ramuz et à cette époque, beaucoup étaient focalisés sur quelques auteurs. Or la nouvelle génération, ceux qui sont nés après la guerre, on s’aperçoit qu’il y a une nature plus plurielle, qui trouve au fond son identité vis-à-vis des littératures en Suisse romande. Je crois que c’est un phénomène nouveau. Il y avait probablement avant, c’est-à-dire il y a encore trente ou quarante ans, une littérature romande. Je dirais maintenant qu’il y a des littératures romandes. Vous avez des gens extrêmement différents, de sensibilité différente qui ont des thèmes très différents et ça montre aussi la richesse de ce pays, c’est-à-dire que les auteurs ont su se détacher de leurs grands prédécesseurs pour trouver leurs propres voies. Et c’est également transposable en Suisse alémanique où, vous le savez, il y a eu pendant très longtemps, des décennies, deux grands phares, Dürrenmatt et Frisch, et maintenant vous avez une pluralité d’auteurs qui sont moins connus, mais qui sont des auteurs de très grande qualité aussi, qui trouvent leurs voies indépendamment de Frisch, indépendamment de Dürrenmatt, même si l’on peut trouver des parentés ou des sensibilités.
Est-ce que vous avez un public préféré et un message à lui adresser ?
Écoutez, on écrit pour être lu… Et on ne pense pas nécessairement à un public de telle catégorie d’âge ou autre. On s’aperçoit, avec les années qui passent, en fonction du livre que l’on publie, que l’on appartient, qu’on est un auteur qui est plutôt pour un public de tel âge ou de tel autre âge. Je pense que les gens très jeunes ne vont pas forcément s’intéresser à ce que j’écris, parce que ce sont des histoires d’adultes, qu’ils peuvent lire aussi, bien entendu, mais ce n’est peut-être pas les thèmes qui les intéressent eux. L’auteur cherche toujours à avoir le public le plus vaste possible. Il est clair que le public que l’on a, c’est le public qui aime les thèmes que l’on développe, c’est évident. Il y a un public qui, probablement, n’a aucun intérêt pour mes livres. Je pense que le public des polars ne doit pas trouver beaucoup d’intérêt à ce que j’écris, parce que c’est une littérature avant tout de sentiments, une littérature de questions religieuses, de questions de couples et ce n’est pas ce que recherche certains publics, c’est clair. Je crois que le public que j’ai est quand même un public de ma génération, parce que les thèmes que je développe sont les thèmes que ma génération vit, que je vis à travers ceux de mon âge. Je pense qu’ils peuvent trouver peut-être, je l’espère, des réponses à leurs interrogations comme j’essaye d’en trouver pour moi.
A la fin, est-ce que vous avez un message à adresser à vos lecteurs ?
Vous savez, je dirais une boutade. Je ne sais plus quel auteur a dit cela. On lui a posé la même question, on lui a dit : « Avez-vous un message ? » Il a dit : « Je n’ai pas de message, pour cela il y a le facteur ! » C’est une dérobade, c’est peut-être un peu facile. Écoutez, j’essaye de transmettre un certain nombre d’émotions. J’essaye de dire ma vision du monde. Est-ce que ce que je dis contient un message ? Je crois que ce n’est pas à moi de le dire, c’est à ceux qui me lisent. J’essaye de faire partager une expérience de vie et je crois que ce qui nous touche le plus, voyez-vous, c’est lorsque les gens vous abordent en ville ou vous envoient un mot, ou un téléphone en me disant : « Cela m’a fait plaisir, parce que j’ai vécu la même chose que vous, mais vous l’avez dit d’une certaine façon à tel point que j’ai mieux compris ce qui m’était arrivé. » Je crois que c’est ça finalement qui nous donne la plus grande satisfaction. Je crois que le mot message, je ne sais pas, je ne me pose pas trop la question au fond… On peut partager quelque chose.
Vous préparez le livre suivant, ce sera peut être un message…
Je ne sais pas, je suis en plein dedans, je suis en train de le terminer.
M. Berger, je vous remercie beaucoup pour cet entretien.
Merci à vous.
Interview réalisée par Simona Radulica Montserrat
Texte retranscrit par Françoise Berthod