M. Gerhard Seel : Professeur de philosophie
Bonjour. Nous avons invité aujourd’hui M. Gerhard Seel, professeur émérite et docteur en philosophie qui a fait à peu près toute sa carrière académique en Suisse. Il a commencé en Allemagne, il vient depuis l’Allemagne. Aujourd’hui, nous voulons discuter avec vous, d’abord sur l’état de la philosophie aujourd’hui. Qu’est-ce que vous en pensez ? Vous pouvez diagnostiquer la philosophie de notre temps ?
Mes collègues vont peut-être être étonnés par mon diagnostic, mais moi, je crois que la philosophie est en crise, même en crise grave. Si l’on regarde qu’il y a des cafés philosophiques, qu’il y a des émissions à la télévision, le quatuor philosophique sur la deuxième chaîne allemande (ZDF) ou la fameuse émission « Sternstunde », on a l’impression que la philosophie est ultra vivante. Mais moi, je pense que tout ça, c’est un peu le fardage d’un semi mort. Et je vous donne aussi ma raison pour ce diagnostic. Je pense en effet que la philosophie a perdu ses sujets et sa méthode. Si l’on veut défendre l’autonomie d’une discipline, on le fait de deux façons. On dit cette discipline à sa méthode propre ou on dit, elle a un sujet propre. Et si l’on regarde dans l’histoire, du temps d’Aristote, la philosophie couvre l’ensemble des sujets scientifiques. Cela va de la biologie à la métaphysique et de l’éthique à l’esthétique. Mais au cours des siècles, c’est comme une mère qui perd ses filles, n’est-ce pas. La philosophie est la mère de toutes les sciences, mais toutes les sciences s’émancipent et ce mouvement a pris fin au XXème siècle avec la psychologie. C’est la dernière discipline qui se sépare de la philosophie. On a l’impression que la philosophie n’a plus de sujets et c’est ça le premier point sur lequel je base mon diagnostic. La deuxième chose, on pourrait dire : « Voilà, si elle n’a plus de sujets propres, peut être elle a une méthode propre. » Mais là aussi, sur ce plan, on s’aperçoit que les méthodes qu’on a dit qui sont propres à la philosophie sont en fait des méthodes d’autres choses que la philosophie.
On a dit : « La philosophie, c’est une science a priori comme les mathématiques. » Mais la philosophie ne peut pas travailler comme les mathématiques qui construisent leurs sujets, qui construisent… par exemple, un triangle n’existe pas sans les mathématiques. Les problèmes philosophiques existent avant la philosophie. Elle doit les accepter tels quels. Ils sont déjà là par la vie, par l’existence humaine. Cette réduction de la philosophie à une science a priori ne marche pas. On ne peut pas non plus dire qu’elle est tout simplement une science empirique comme toutes les autres, parce que les sciences empiriques font leur démonstration par les expériences. La philosophie ne peut pas faire ça. On a proposé encore une autre solution en disant : « La philosophie, c’est la prolongation du bon sens. » Et moi je pense que la philosophe, ce n’est justement pas du bon sens. Elle pose des questions folles, des questions, l’homme dans la rue va considérer comme absurdes, ce que j’appelle des questions radicales. Il faudrait donc pour rétablir la philosophie au milieu de la société et au milieu du monde académique…
Je me permets de vous interrompre parce qu’avant de parler de solutions et de ce qu’il faut faire dans ces conditions, je voulais vous demander, qu’est-ce que vous pensez sur les causes ? Pourquoi la philosophie aujourd’hui est arrivée ici. Vous avez dit, parce qu’il y a eu cette perte des filles. D’autres sciences sont devenues des sciences autonomes, mais on se trouve dans la situation où la philosophie a perdu un peu l’identité, son autonomie. Il y a d’autres causes de cette époque moderne que l’on vit, l’époque post moderne ?
Oui, le post modernisme contribue encore parce que là, on partage mon diagnostic et on en tire une conclusion que je ne peux pas accepter, parce qu’est-ce qu’ils disent les post modernes, ils disent : « La philosophie, c’est une façon de s’amuser avec des discours sophistiqués. On parle de n’importe quoi. La parole, c’est tout va, tout est possible. » La philosophie perd un peu le sérieux là et elle devient une sorte de causerie intellectuelle, ce que l’on peut faire en littérature.
On n’a pas de sens. On peut penser comme cela. Il n’y a pas vraiment de sens d’étudier la philosophie, de faire de la philosophie aujourd’hui, quel est son rôle finalement ?
Si vous dites, étudier la philosophie, on pense tout de suite aux institutions universitaires et académiques. Bien sûr, là aussi, nous avons un grand succès. Il y a beaucoup d’étudiants qui décident de faire de la philosophie. Mais ce succès aussi, à mon avis, est un peu trompeur parce que le vrai rôle de la philosophie dans le contexte académique se perd aussi. Quand moi, je faisais mes études, chaque étudiant en lettres était obligé de faire de la philosophie. Ce n’est plus le cas aujourd’hui ! On perd aussi l’influence que la philosophie avait sur les autres disciplines. Il y a un autre aspect qu’il ne faut pas oublier, qui sépare la philosophie de la société, c’est sa technicité. Si vous étudiez la philosophie à l’Université, vous devez apprendre un tas de termes, d’actions, de méthodes, de façons d’argumenter, la logique philosophique. Tout ça, c’est un énorme effort. Il faut deux ans pour que l’étudiant en philosophie soit à même de suivre vraiment un discours philosophique. Cet effort est bien nécessaire pour le monde académique, mais en même temps, il sépare les philosophes de profession disons, du reste de la société aussi un peu de la vie. C’est un peu une séparation de la vie qui se pratique là.
D’après vous, quelle est la définition de la philosophie, puisque vous parlez de la vie ?
Justement. Je pense que ça suit un peu de l’analyse des quatre façons de sauver la philosophie dont j’ai parlé tout à l’heure. Si les quatre propositions ne sont pas tout à fait acceptables, il faudrait peut-être à partir de la critique que j’ai faite de la conception de la philosophie comme sens commun, comme une scène philosophique, comme disent les Anglais. Je pense que justement la philosophie ne peut pas être ça. Vous vous êtes peut-être demandée une fois en sortant de la maison : « Est-ce que j’ai fermé le robinet à gaz, est-ce que j’ai bien fermé la porte ? » Cela, c’est des doutes quotidiens, des doutes que chacun de nous a de temps en temps et ce sont des doutes de bon sens, mais cela ne serait pas du bon sens de douter que la maison existe, que le monde extérieur existe, que votre corps existe, qu’on peut connaître quelque chose. C’est ça les questions philosophiques. Pour vous montrer combien ces questions sont radicales, c’est des questions sur la fondation de notre existence et qui sont liées à notre existence. Nous ne pouvons pas ne pas les poser. Je donne un autre exemple. On a certainement déjà douté, chacun de nous a douté, de la légitimité d’une loi qui nous oblige de rouler par exemple, à cent vingt sur l’autoroute ou vous avez eu une contravention et vous êtes fâchés, vous dites : « Ce n’est pas légitime de me punir ici de cette façon. » Cela, c’est des doutes sur les normes de la société, mais ce sont des doutes partiels. Mais un philosophe va être un sceptique des normes et il va peut-être poser la question : « Est-ce que la normalité est justifiée ? Est-ce qu’il y a une légitimation de cette façon de nous imposer à tout le monde de vivre selon certaines normes ? » L’Église l’a fait. L’État le fait, est-ce que c’est légitime ?
Il n’est pas toujours facile comme personne humaine de trouver notre place dans la vie, sur la terre et on pense que ce qui se passe après la mort, ce que je comprends, c’est ça que la philosophie nous aide à nous concentrer sur nous-même comme être humain et à partir de là, on a des questions, des questions radicales. Mais justement à partir d’ici, je pense que cela interfère avec la religion parce que la religion peut se poser des fois et surtout les mêmes questions sur la vie, sur la mort, mais dans un autre contexte. Comment vont les deux, la religion et la philosophie peuvent jouer ensemble, est-ce qu’elles se séparent, est-ce qu’il y a des points communs ?
Vous avez parfaitement raison de dire que si on prend comme une des questions radicales que pose la philosophie, c’est la question du sens de la vie et du sens de la mort. L’être humain ne peut pas ne pas se poser cette question, puisque nous sommes conscients… nous sommes les seuls vivants qui sont conscients du fait qu’on va mourir un jour. C’est quelque chose de fondamental dans l’existence. Et alors la religion, elle donne tout de suite une réponse à cette question. Mais, c’est une réponse ancrée dans une tradition d’un Livre saint, l’Écriture qu’on doit interpréter et les églises donnent leur interprétation de cette Écriture sainte en donnant des dogmes qu’il faut accepter ou ne pas accepter. Il faut croire et la philosophie en prenant les mêmes questions n’oblige personne à croire quoi que ce soit. La philosophie reste avec ses réponses ouvertes. Elle veut aussi donner des réponses. Mais on est justement en philosophie dans une situation où il y a une pluralité de réponses possibles et il y a un combat entre philosophes sur le bien-fondé de l’une ou de l’autre de ces réponses. Donc, il y a d’une certaine façon, une complémentarité mais il y a aussi une différence fondamentale qu’il ne faut pas réduire. Il ne faut pas dire : « Ah, c’est la même chose. » Non, la religion donne des réponses toutes faites, la philosophie cherche toujours…
La philosophie pourra remplacer la religion par exemple ?
Je ne crois pas.
Mais la religion pourra remplacer la philosophie ?
Pas non plus. Cela serait une fausse démarche. Vous voyez Simona, notre tradition chrétienne, ça vaut aussi pour l’islam, est née du fait, si vous voulez, d’un mariage entre le message du Christ et la philosophie grecque. Pour l’islam, ce n’est pas le message du Christ, c’est le message de Mohammed. Tous les deux se réfèrent à l’Ancien testament. Donc, nous avons cette tradition-là et cette tradition nous invite à penser qu’on peut faire une synthèse entre les deux. Et je pense qu’il y a un autre aspect où la philosophie doit être critique de la religion, c’est la critique des institutions religieuses. Je pense que la relation entre un homme individuel et Dieu doit être comme une affaire d’amour et dans une affaire d’amour, vous n’allez pas non plus inviter une troisième personne à intervenir et de faire tout le ménage là-dedans… Mais c’est ça ce que l’Église fait. Elle se met entre l’individu et Dieu et dit : « C’est nous qui gérons cette relation. »
Nous avons compris que la philosophie est malade aujourd’hui. Elle souffre d’un manque d’identité et un manque d’autonomie. Je pense qu’il y a des solutions. On croit aussi, peut être le milieu académique des jeunes qui se forment, des corpus académiques cela peut contribuer aussi, soit à amplifier le désir, l’intérêt pour la philosophie, soit le diminuer. Qu’est-ce que vous en pensez ?
Comme je l’ai dit tout à l’heure, il y a beaucoup de jeunes qui s’intéressent à la philosophie. Il y a aussi le phénomène de littérature philosophique qui surgit, mais je pense qu’il faut remodeler le monde académique et donner une place à la philosophie dans le contexte académique.
Comment est-ce que cela se passe en Suisse ? Vous connaissez l’Université de Neuchâtel, l’Université de Berne, vous avez quelles impressions ?
Comme nous sommes à Neuchâtel, parlons de Neuchâtel. Je suis arrivé à Neuchâtel en 1982. J’ai été charmé par cette petite Université qui avait un très haut niveau et qui me rappelait un peu l’Université du XIXème siècle, allemande où la collégialité et la relation avec les étudiants étaient beaucoup plus directes que n’importe où ailleurs. Mais j’observe que cette Université à Neuchâtel est en danger. Si on va continuer comme maintenant, dans dix ans, on va avoir une situation où il y aura une grande Université de la Suisse romande et Neuchâtel va perdre son autonomie.
Il ne s’agit pas seulement de la maladie de la philosophie. Il s’agit des choses qui impliquent…
Oui, parce que l’ancienne idée de l’Université est que toutes les branches s’influencent mutuellement et se donnent l’une à l’autre quelque chose. Par contre, une Haute école est une école spécialisée qui ne regarde rien d’autres que sa petite spécialité ! Si on arrive à détruire l’Université et la remplacer par des écoles spécialisées, on a justement perdu cet esprit de communication qui est pour une ville comme Neuchâtel…
Prestige…
C’est aussi une question de prestige, tout à fait parce que perdre son Université, ce n’est pas seulement un dommage économique énorme, c’est aussi un dommage à la vie culturelle et intellectuelle de la ville. C’est quand même une relativement petite ville qui a une Université. Je ne peux que donner le conseil à tous les hommes et femmes politiques de défendre cette institution. Je pense que si il n’y a pas les moyens, parce qu’il faut parler finances aussi, si l’on veut défendre une institution. Si le canton n’a pas les moyens et si la pression de la Confédération est tellement forte de coopérer, pour Neuchâtel coopérer, ça veut dire perdre son autonomie, soyons clair. À mon avis, il faudrait oser quelque chose de nouveau, créer une Université d’élites. Vous voyez l’Europe a besoin d’une élite et ailleurs, ils ont déjà compris ça. Il faudrait exploiter les avantages d’une ville comme Neuchâtel pour créer ici une institution peut-être avec le support du capital privé, si l’on ne peut pas le financer autrement, de créer quelque chose d’exceptionnel dans certaines disciplines, on pourrait se lancer et seulement en étant agressif, on peut sauver une situation compromise.
La philosophie, je pense, va avoir sa place bien méritée aussi d’élite, aussi prestigieuse et peut-être qu’elle sera moins malade. Comme on l’a compris, son état ne va pas très bien aujourd’hui. Je vous remercie beaucoup et vous souhaite tout de bon. À la prochaine.
Moi, je vous remercie également.
Au revoir.
Au revoir.
Interview réalisée par Simona Radulica Montserrat
Texte retranscrit par Françoise Berthod