Madame Paulette Devenoges
Bonjour Paulette.
Bonjour Françoise.
Tu as un parcours de vie hors du commun. À quel âge as-tu eu le déclic pour partir à l’étranger ?
Lorsque j’étais petite, ma grand-mère me lisait régulièrement deux livres qui s’appelaient : « Qui donc a frappé ? » et « Le secret de la clairière » de Patricia Saint John qui avaient une connotation spirituelle et ces livres m’ont touché et je voulais absolument rencontrer la personne qui les avaient écrits. Dans mon cœur d’enfant, je me suis dit : « Je veux rencontrer Patricia Saint John », cela m’a permis dès le jeune âge de faire un petit cheminement spirituel dans ma vie.
Oui d’accord. Tu as décidé à quel âge de partir vraiment à l’étranger ?
Alors en 1973, j’ai fait une expérience justement chrétienne, en relation avec Dieu et là, j’ai pris ma valise, mis une bible dans ma valise et je suis partie à Paris et arrivée à Paris, je suis allée m’occuper des clochards, à la rue du chemin vert et là il y avait un pasteur Mokhtar qui m’a accueilli, qui m’a dit : « Soyez la bienvenue. » C’était un soir et j’étais sur le pas de porte et quand j’ai regardé tous ces gens dans la salle qui étaient sales, qui étaient devant des bols de soupe en plastique, qui mangeaient du pain, qui étaient vraiment… ça sentait mauvais. J’ai senti très fortement à ce moment-là que, soit je franchissais ce seuil, soit je reculais. Mais si je le franchissais, je savais que ma vie allait prendre une direction humanitaire et une direction très positive.
Et combien de temps es-tu restée à Paris ?
Je suis restée à Paris huit mois. J’allais dans les rues apporter du pain aux clochards qui étaient dans les métros. J’allais voir ceux qui étaient sur les bouches d’égout, parce que les personnes à ce moment-là s’asseyaient sur les bouches d’égout en hiver, parce que c’était en hiver. On essayait de les récupérer aussi et tous les soirs, on les amenait à la rue du chemin vert. Pendant deux heures, c’était ouvert. C’était une vieille cave aménagée avec un étage aussi aménagé où on leur donnait à boire, de la soupe et du pain. Après, ils repartaient dans les égouts ou dans les métros.
Il n’y avait pas le soir…On ne pouvait pas dormir comme ils le font maintenant ?
Il n’y avait pas possibilité de dormir à ce moment-là.
D’accord. En quelle année s’est venu cela, beaucoup plus tard ?
Je ne sais pas. Ce qu’il y avait comme possibilité à ce moment-là, c’est que ceux qui voulaient vraiment s’en sortir, parce qu’il y avait déjà la problématique toxicomanes, alcooliques. Moi, j’ai connu un homme qui s’appelait Maserati, qui buvait huit litres de rouge par jour. Quand ils voulaient s’en sortir, il y avait dans la banlieue parisienne, une possibilité d’aller pour se refaire une santé et d’être pris en charge, mais ça commençait seulement à ce moment-là.
Et après Paris, tu as pris quelle direction ?
Après Paris, toujours bénévolement parce que je suis une grande voyageuse devant l’Eternel, je suis partie au Maroc. Et là, cela a été des expériences extraordinaires.
Quand tu pars comme cela, tu as un plan ou tu es attendue quelque part ?
Là, je suis partie avec une mission où je ne savais pas quel était le but et je suis arrivée à l’hôpital de Tanger qui était tenu par Monsieur et Madame Saint John, c’est-à-dire le frère de Patricia Saint John, ce que j’ignorais. Mon premier rêve de petit enfant s’est réalisé en rencontrant Patricia Saint John. Et là trois fois par semaine, j’allais coucher chez eux qui gardaient l’hôpital et je gardais leur grand-maman à l’un et à l’autre et Patricia était en train d’écrire un livre qui s’appelait : « Hamid le petit marocain ». Le reste du temps, j’ai visité beaucoup de missionnaires, beaucoup de femmes marocaines, visité le pays et j’ai eu l’occasion de faire des accouchements dont l’un aux abords du désert à Ouarzazate. C’était le premier de ma vie.
Tu as une formation d’infirmière ?
Oui, j’étais… je suis toujours infirmière.
Là, ils ont entendu qu’il y avait des étrangers qui étaient là et bien sûr, ils sont venus nous chercher quand la femme allait accoucher et je n’oublierai jamais, parce que j’ai suivi la femme, le bébé est né très naturellement, ce que je ne connaissais pas, avec tout ce que l’on a comme moyen en Europe. J’ai coupé le cordon ombilical. On a emballé le bébé dans un chiffon. On l’a mis dans la cave dans un coin et tout à coup les femmes ont commencé de faire un cri. Elles sifflent, elles ont une façon de s’exprimer pour annoncer à tout le village, au milieu de la nuit que l’enfant était né et que c’était un garçon. Ensuite, elles nous ont fait du feu par terre, parce qu’il y avait un trou dans le lieu où elles étaient. Elles ont mis la marmite avec de l’eau et on a mangé du pain, bu du thé et on s’est réjouit pour la naissance de ce bébé.
Et après ce pays-là, tu es partie ?
Après ce pays-là…
Tu as été en Afrique ?
Oui. Je suis partie en Afrique, au Burkina Faso, invitée aussi par des missionnaires et là j’ai apporté mon aide pour s’occuper d’enfants, donner des soins, des premiers secours, faire des accouchements. C’était un milieu très précaire, très pauvre et je passais mes journées à m’occuper d’eux.
Ce n’est pas les mêmes conditions que chez nous pour accoucher.
Pas du tout. Par exemple, une femme quand elle accouchait là-bas, elle n’attendait pas trois ou quatre jours avant de rentrer à la maison. Elle se levait tout de suite, elle évacuait le placenta, elle prenait son bébé et elle partait avec… C’est des femmes très dures qui pouvaient assumer beaucoup de choses.
Après cela, tu pars pour la Thaïlande. Quel a été ton déclic pour la Thaïlande ?
La Thaïlande, cela a été surtout un appel pour moi, très profond de Dieu, en me disant : c’est un pays où je vais qui était en guerre. C’est-à-dire, je me suis retrouvée dans un camp de réfugiés qui était en guerre et il y avait 80'000 réfugiés. Là, je travaillais sous l’effigie de la Croix-Rouge hollandaise et on donnait les premiers secours. On hydratait les enfants, on faisait des pansements, on s’occupait des parents, on s’occupait aussi pour la distribution des médicaments. Il y avait une pauvreté immense et il fallait faire très attention à ce que l’on avait sur soi, parce que si on tournait la tête, on n’avait plus rien sur soi. On nous ramassait nos ciseaux, tout. Il y avait vraiment beaucoup de pauvreté et là, il m’est arrivé de m’occuper d’un enfant qui allait mourir et je n’arrivais pas bien à communiquer avec ces gens, sauf dans un anglais très mauvais. J’ai vu les yeux de la maman qui me regardaient avec une souffrance comme pour dire : « Faites quelque chose » et je me suis dis, qu’est-ce que je fais ? J’ai pris ce bébé et je lui ai fait le bouche à bouche. C’était trop tard, mais je lui ai fait le bouche à bouche et j’ai dit à la maman : « Vous savez, votre bébé a de l’importance pour moi et pour Dieu » comme je pouvais lui communiquer. Ce bébé est décédé, mais la maman avait vu que j’avais fait quelque chose. Ce que je ne dis pas, c’est que suite à cela, je me suis retrouvée avec des mycoses dans la bouche, quarante de fièvre… Mais j’étais heureuse, parce que la maman avait été apaisée aussi. Elle a vu que la vie de son enfant avait de l’importance et qu’elle aussi avait de l’importance pour moi.
Oui, c’est très émouvant et très important, parce que de nos jours, on est un numéro dans les hôpitaux.
On n’est pas forcément un numéro, peut-être les chambres, mais je crois que cela dépend aussi de l’attitude et de la qualité de l’infirmière. Personnellement, je suis quelqu’un qui considère le malade comme une personne à part entière et qui a besoin de soin, qui a besoin d’accompagnement, qui a besoin d’un maximum de confort.
Ce n’est pas la majorité des infirmières, ça j’en suis persuadée !
Alors, je n’ai pas assez d’expérience. J’ai de l’expérience dans ce domaine, mais je ne veux pas donner mon avis dans ce sens-là.
Après tu pars sur New York ?
New York, ça c’était un appel spécifique. C’est un pasteur qui s’appelle Bill Wilson, qui a une organisation qui s’appelle « Metro Ministries », c’est à Brooklyn et c’est un homme qui a été recueilli dans la rue petit enfant et qui n’avait rien pour vivre, il se cachait. Il a créé ce mouvement qui fait que l’on va dans les rues de Brooklyn chercher des enfants pour les prendre en charge, pour pouvoir aussi leur apporter un peu à manger, les visiter, leur apporter de l’affection. Tous les jours de la semaine, il y a des rencontres où le pasteur Bill Wilson est là ou l’un de ses équipiers. On leur annonce un message de l’Évangile et des animations extraordinaires. Moi, j’ai été très touchée de voir la rencontre des jeunes où il y avait des jeunes de gang qui arrivaient par centaine et centaine sans qu’il y ait une seule bagarre. Il y avait des jeux, des animations. C’était extraordinaire. Là, un message d’espoir est donné et ces jeunes repartent avec ce message d’espoir. J’ai été frappée un jour, on a été chercher des jeunes avec un bus, parce qu’on va les chercher jusque dans les bas fonds avec un grand bus.
Ces fameuses photos de bus.
Oui. Ces bus jaunes et je ne me suis jamais trouvée dans une situation avec des filles et des gars qui avaient une bible sous le bras et qui se bagarraient pour l’interprétation d’un verset biblique. Je me suis dit : « Nous, on en est où en Europe, à quoi on croit, qui on croit, où est-ce que l’on en est » et j’ai vraiment été touchée de voir… En fait, ils ont rien et la seule chose qu’ils ont, c’est Dieu, pour eux et les amis autour de Metro Ministries qui va les visiter. Par exemple à Noël, il y a des gens qui sponsorisent, qui sont des parrains et des marraines qui envoient de l’argent. La possibilité d’apporter à manger à Thanksgiving ou à Noël ou aux anniversaires vient que chaque enfant a un parrainage. Les parrains versent une certaine somme par mois et cet argent est utilisé uniquement pour eux et leur famille. Moi-même, j’ai parrainé un petit enfant, un petit garçon que j’ai eu l’occasion de voir. C’est un immense privilège, il s’appelle Davante et lorsque j’ai été le visiter pour la première fois, j’y ai apporté un jouet pour construire un garage avec une auto. On était dans les couloirs d’un vieux bâtiment tout sale. On était à genou par terre et on construisait ce machin, c’était génial… Il sait qui je suis et moi je sais qui il est et c’est une joie de pouvoir envoyer quelque chose pour lui.
Tu as des contacts régulièrement ?
Oui et de temps en temps, j’ai une lettre qui vient. Lui, il n’arrive pas encore à écrire.
Tu l’as connu tout petit, très jeune.
Oui. Il a cinq ans. Je me souviens la première fois que je l’ai rencontré, il se collait contre moi. Il avait une autre petite sœur que j’ai pu voir et les parents, c’est vraiment génial.
Après cela, tu vas comme visiteuse de prison, pourquoi ce cheminement-là, pourquoi en prison ?
J’ai travaillé à la maison de Prébarreau, il y a plusieurs années et là, un jour, un article a paru dans la feuille où s’était marqué : « Une jeune fille de seize ans décédée par overdose, interpellation de deux suspects. » Il y a une fille qui est venue vers moi et qui m’a dit : « Paulette tu sais, c’est mon copain. Il est en prison. » Et je me suis dit, je veux aller le voir et j’ai fait la démarche. Cela a été ma première démarche pour aller le voir. J’ai pu le voir. Suite à cette première visite, il en a parlé à son copain, il en a parlé à d’autres et c’est de cette façon que j’ai pu aller régulièrement ensuite à la prison de Neuchâtel, le mardi, voir des détenus. J’avais une ouverture très libre. Le directeur, M. Magne et ses collaborateurs me connaissaient. Je voyais les gens personnellement et c’était des moments précieux où j’ai pu partager leurs difficultés, leur apporter de la littérature, oui de les accompagner.
Tu es allée à Hindelbank ou à Lonay ?
Oui, j’ai été un peu dans tous les pénitenciers et prisons de Suisse. Mais souvent, je suivais les gens dans le pénitencier où ils allaient. À un moment donné, après plusieurs années, je me suis concentrée beaucoup sur les femmes. Je suis allée à Hindelbank et, en établissant des relations de confiance qu’il y avait entre la direction, les gardiennes et les détenues, on m’a autorisée à sortir avec les femmes qui n’avaient pas de familles quand elles avaient, par exemple, un congé de cinq heures, on allait faire des commissions ensemble et je pouvais en prendre quand elles avaient un congé prolongé, un week-end chez moi à la maison.
Tu n’as jamais eu d’ennuis.
Jamais eu d’ennuis. Aucune ne s’est jamais évadée, aucune n’est jamais partie, aucune ne m’a jamais fait un tour par derrière, c’était génial. C’est vrai qu’il m’est aussi arrivée, par exemple, d’aller voir à Lonay des personnes. Je pense à une personne spécifiquement où j’avais l’occasion de temps en temps de lui amener ses enfants pour qu’elle puisse les voir et ça, ça me touchait. Je me disais, voilà une maman qui ne peut pas voir ses enfants, qui peut de temps en temps les voir !
Les enfants te remercient. Toute ta vie, tu as fait du bénévolat. Comment financièrement tu as réussi à vivre, parce que tu allais visiter les gens avec des cadeaux, des choses comme ça ? Tu avais des sponsors ?
Moi, je ne connais pas le mot sponsor. Je suis quelqu’un qui vit modestement, simplement. Pour partir en Thaïlande, j’ai vendu ma voiture.
Ce n’est pas si modeste.
Je n’en avais pas besoin en Thaïlande. Quand j’allais dans les prisons, j’avais un salaire d’infirmière et c’est vrai que les cigarettes ne coûtaient pas si chères que maintenant. Je veillais à toujours pouvoir leur apporter un peu de chocolat, un paquet de cigarettes ou un bouquin. Par exemple, pour les calendriers, je les recevais, « Bonne Semence » m’en donnait. Voilà ce que je recevais. J’ai des gens à Corcelles qui m’ont donné, une fois, un carton de livres que j’ai pu distribuer dans les prisons. Autrement, j’y allais gentiment par mes propres moyens.
Tu as beaucoup soutenu aussi les toxicomanes.
Qu’est-ce que tu appelles soutenu ?
Tu les as pris chez toi, ou moralement. Tout le monde pouvait venir frapper à ta porte.
Oui c’est vrai. Il y en a beaucoup qui venaient chez moi et c’est drôle, parce que je m’étais occupée d’une jeune qui était à Hindelbank et en discutant avec la direction et les gardiennes, ils ne savaient pas trop bien quoi faire, le moment de sortie arrivait petit à petit et elle s’est prise d’affection pour moi. J’étais un petit peu sa nounou et j’ai pu la mettre à Prébarreau. Là je suis restée à m’occuper d’elle, à la prendre en charge avec d’autres éducateurs. Les années ont passé et je me suis retrouvée dans une autre institution, il n’y a pas longtemps où je l’ai retrouvée, telle qu’elle était avant et elle m’a dit : « Paulette, tu es ma meilleure amie. » Cela m’a fait chaud au cœur. Et le premier garçon, dont je parle, qui a été emprisonné lorsque cette jeune fille est morte d’overdose, actuellement je sais où il est. Il ne va pas très bien, mais j’ai des nouvelles…J’ai des nouvelles d’ailleurs de plusieurs détenus.
Et aujourd’hui où es-tu, dans quel domaine travailles-tu ?
Aujourd’hui, j’ai la joie de travailler, depuis pas longtemps, dans un home pour personnes âgées. Un joli petit home, tenu par une direction vraiment humaine où le bienfait des résidents est la priorité de l’institution. La directrice, la fille et son beau-fils mènent cette maison vraiment avec amour, avec professionnalisme. C’est la première fois que je me retrouve dans une institution aussi sérieuse, aussi chaleureuse, mais où la personne prime avant tout.
Avant l’argent.
Avant l’argent exactement et où elle est prise en charge dans sa totalité. Et j’aimerais dire merci à ces personnes-là, parce que c’est rare. De toute ma vie, je n’ai jamais vu quelque chose comme ça !
Il y a très peu de homes comme cela.
Voilà. On laisse aussi le choix de vie aux gens. On leur demande, au niveau de la nourriture par exemple, c’est un traiteur qui leur apporte à manger. C’est vraiment des soins de qualité.
C’est un home médicalisé, ce n’est pas une pension.
C’est un home médicalisé. C’est une petite structure familiale de vingt résidents.
Paulette, on arrive au terme de cet entretien. As-tu un message à faire passer aux jeunes d’aujourd’hui?
Je dirais que personnellement, je suis heureuse de ma vie. Mes convictions profondes chrétiennes m’ont permis de faire tout ce parcours et j’aimerais encourager les jeunes et les moins jeunes à avoir des défis devant eux. Il y en a plein. Il n’y a pas besoin de faire de grandes choses, les petites choses sont essentielles. Mais ne restez pas seul, allez-là où vous avez l’impression qu’il y a des besoins, faites-vous accompagner, formez-vous, soyez des gens qui encouragez les uns, les autres et sachez qu’autour de vous, il y a plein de gens qui attendent un sourire, une poignée de main, un petit geste, une petite carte, un petit mot, un remerciement. Il y a beaucoup à faire, faites-le. Apportons une lumière maintenant dans la société qui est un peu sombre en ce moment ! Soyons des lumières vivantes…
Paulette, merci de ton témoignage et à tout bientôt.
Interview réalisée par Françoise Berthod
Texte retranscrit par Françoise Berthod