Jean-Denis Jaquet : Children International Live and Love (CILL)

 

 

Jean-Denis bonjour. Jean-Denis Jaquet en l’occurrence, heureux de te revoir.

Salut.

 

En 1988, tu décides de partir faire un trek, tu peux nous en parler éventuellement ?

Tout a commencé en fait à Cescole où je travaillais et M. Völlmi était venu nous montrer un reportage sur le Zanskar. C’était l’époque où l’on découvrait un peu cette vallée. C’est la plus haute vallée du monde qui est complètement retirée, qui est coupée huit mois par année par la neige. J’étais passionné, c’est la passion de la montagne qui m’a amené dans l’Himalaya. En fait, j’ai tout quitté ici pour partir pendant une année voyager et j’ai marché à peu près pendant six mois dans l’Himalaya, au Ladakh et au Zanskar et mon voyage s’est terminé au Népal que j’avais envie de découvrir.

 

Est-ce qu’il y a un petit relent de Katmandou là-derrière ?

Pas du tout. Au départ, je connaissais Katmandou comme tout le monde. Non, c’est plutôt la montagne que la ville qui m’a attiré.

 

Là, tu es sensibilisé à quelque chose qui te touche de près, puisque tu es enseignant ?

Voilà.

 

C’est-à-dire ?

Mon défaut professionnel m’a amené à approcher les écoles, à voir comment le système scolaire fonctionnait et c’est un pays où il y a à peu près 75 % d’analphabétisme. C’est un pays où les parents doivent payer les écolages, pour envoyer leurs enfants à l’école et souvent les gens n’ont pas les moyens financiers de scolariser leur enfant.

 

Tu me disais justement que cela ne se limitait pas du tout au matériel scolaire, mais ça allait beaucoup plus loin en fait ?

Oui.

 

C’est les repas, c’est… qu’est-ce qu’il y a encore ?

Pas forcément les repas. Mais je dirais, de façon basique, c’est l’écolage qu’il faut payer, c’est le matériel scolaire et bien sûr les uniformes d’école. C’est un pays, les enfants doivent porter un uniforme d’école qui est assez onéreux.

 

C’est intéressant que tu le soulignes, puisque il y a eu un débat il y a peu. Va-t-on réintroduire les uniformes dans les écoles suisses ? Là, ça donne une petite idée. Et à partir de là, qu’est-ce qui arrive ?

À partir de là, je me suis rendu compte qu’avec le change, avec un franc suisse, on peut manger là-bas. Avec dix francs, on peut dormir et manger sans problème. Donc, avec peu de moyens, on peut permettre à un enfant, on peut payer une année de scolarisation pour un enfant. Je suis rentré au pays et j’ai décidé de lancer cette petite association qui est vraiment, je le souligne, une toute petite goutte d’eau dans l’océan de la misère.

 

Oui, jolie image.

Et qui permet justement à des enfants démunis, qui ne pourraient pas accéder à la scolarisation de pouvoir joindre une école.

 

Tu rentres en Suisse. 1989, tu repars au Népal ?

Après, je repars oui exactement. L’Association s’appelle Children International Live and Love, parce qu’au départ, on ne voulait pas se concentrer sur le Népal. On voulait laisser ouvert. D’ailleurs, lassociation a commencé à Assouan en Égypte où on est allé faire les premiers contacts avec les enfants des rues. Depuis l’Égypte, on est parti au Népal. Après, je suis resté un peu croché au Népal dans le sens où…

 

Tellement croché que

J’ai fait les premiers contacts, les premiers parrainages et j’ai rencontré ma femme Usha.

 

Voilà. Avec laquelle vous avez eu une charmante fille d’ailleurs. Il faut le souligner. Là, tu retrouves vite des gens pour t’aider ou ça se passe comment ? Ton projet finalement, parce que tu es seul au départ, rencontre beaucoup d’adhérents ici ?

Ici assez rapidement oui quand même. Les gens sont assez sensibles à ce problème-là. On constate aussi que les Suisses aiment bien le Népal. Il y a une espèce de…

 

De  parenté alpestre peut-être ?

De parenté alpestre, je dirais presque une histoire un peu commune de ces pays de montagnes qui ont de la peine à se développer, où les problèmes qu’on a rencontrés il y a cent cinquante ans sont les problèmes actuels au Népal. Les gens ont été assez vite sensibles. Les gens ont bien aimé la formule que j’ai donnée à l’association, c’est-à-dire on crée des parrainages personnalisés. C’est-à-dire un parrain ici, il parraine un enfant de façon nominative. Nous, on envoie des photos, on envoie les résultats scolaires, on envoie des nouvelles quand on en a. On suit un enfant et les gens ont bien aimé ça.

 

Il y a un suivi. Moi, ce qui m’a frappé et un petit peu dérangé, je te le dis franchement, c’est qu’au moment où tu signes un parrainage, c’est un contrat indéterminé. Cela veut dire que tu dois le dénoncer, si je me souviens bien, en septembre ou quelque chose de ce genre-là.

Théoriquement. Il est indéterminé et c’est cela qu’on discute avec les parrains. On leur dit : l’idée de l’association est de suivre un enfant jusqu’à la fin de sa scolarité qui est la dixième année.

 

D’accord. Au niveau de la population des enfants, c’est essentiellement quelle population ? Campagne, villes, un peu de tout. Au Népal, bien sûr.

C’est essentiellement Katmandou et les environs. Malheureusement pour des problèmes pratiques de déplacements, parce que tout déplacement au Népal demande un temps fou. On ne peut pas se permettre d’avoir des enfants partout dans le pays, dans les vallées éloignées. Finalement, c’est assez concentré sur les enfants démunis de Katmandou et de cette vallée. On en a aussi eu…

 

Ailleurs. Tu parles de démunis. Le fait qu’il se trouve dans cette situation résulte de quoi finalement ? C’est des problèmes familiaux ? Quels sont les problèmes que les enfants de là-bas rencontrent ?

C’est souvent des problèmes familiaux. On a beaucoup d’enfants de familles monoparentales. Je dirais, le cas typique, c’est le père qui va quitter sa femme pour retrouver une nouvelle jeune et il va laisser une femme avec deux, trois, quatre ou cinq enfants comme ça, sans rien. Cela c’est, je dirais, le gros des enfants. Il y a quelques enfants qui sont orphelins aussi, dont la famille s’occupait et que nous, on a pris en charge ou des enfants pauvres qui ont aussi leurs parents, mais qui sont vraiment très pauvres.

 

Est-ce que l’on assiste à ce que l’on a vu il y a peut-être cinquante ou soixante ans ici, c’est-à-dire que l’on préfère, peut-être plus ici, les enfants à la maison pour aider aux champs plutôt que de les envoyer à l’école au-delà des problèmes de moyens ?

Cela, c’est aussi une réalité. C’est clair. Les gens, étant pauvres, font des petits travaux qui rapportent peu d’argent et ils ont besoin d’avoir les garçons, surtout, à la maison, pour travailler aux champs, pour garder les vaches ou pour aller vendre leurs produits au marché.

 

Non seulement contents d’essayer de trouver des parrains, vous avez aussi essayé d’autres choses, d’embrayer, je dirais des activités. Tu pourrais peut-être nous en parler, même si c’est tombé un petit peu en désuétude. Alors par exemple un atelier, le workshop ?

L’idée était que cela serait bien que les parents puissent avoir un petit revenu grâce à quelque chose que l’on pourrait lancer nous. On a eu l’idée du workshop, c’est-à-dire que les mamans des enfants parrainés ont appris à tricoter essentiellement de ces pulls, ces fameux pulls népalais, ces gros pulls qui sont bien chauds, des chaussettes, des bonnets, des gants qu’on a portés ici et que l’on vend dans un stand. On pourra en parler après. Elles venaient là et elles étaient payées.

 

Modeste revenu.

Un modeste revenu.

 

Mais un revenu tout de même.

Je dois dire que malheureusement cette chose est tombée pour plusieurs raisons. La première, c’est que c’est toujours difficile d’organiser quelque chose au Népal au long terme, parce que c’est des gens qui vivent au jour le jour, qui n’ont pas tellement d’idées d’avenir et on se développe au jour le jour. Donc, elles venaient, elles ne venaient pas ou elles ne venaient plus et petit à petit, l’histoire est tombée.

 

Malgré la présence de Jan et de son épouse dont le nom m’échappe maintenant qui, peut-être que tu vas nous en parler, sont vraiment les gens importants sur place.

Jan est un ami hollandais avec qui on a commencé cette association. J’ai commencé et il m’a rejoint et il a épousé aussi une Népalaise et il partage sa vie entre la Hollande et le Népal. Cette femme nous a bien, bien aidés dans le choix des enfants. Elle va sur place, elle se rend compte si c’est vraiment des enfants qui sont démunis. On s’est fait avoir une ou deux fois par des gens qui nous ont fait croire qu’ils étaient pauvres et on a appris par la suite qu’ils avaient une maison, un terrain, etc. Là, maintenant, quand on décide de parrainer un enfant, on sait que c’est des enfants qui sont vraiment démunis. C’est eux aussi qui dynamisent tout là-bas…

 

Et qui vous donnent régulièrement des nouvelles, qui vous envoient des rapports. Enfin, rapport c’est un grand mot, mais tout de même un suivi de l’enfant parrainé.

Absolument. Si il y a un changement, si l’enfant tombe malade, si il y a quoi que ce soit dans la famille, on est informé. C’est Jan qui fait la tournée des écoles, parce qu’on envoie les enfants dans toutes les écoles qui existent. Nous, on n’a rien sur place. On n’a pas créé d’écoles. On n’a aucune infrastructure. Cela c’était aussi mon idée que j’avais rien envie de faire là-bas. J’avais envie d’utiliser ce qui existe déjà. On place les enfants dans les écoles qui sont les plus proches de chez eux. On ne va pas les déplacer ailleurs, ce qui fait qu’on a vingt-cinq ou vingt-sept écoles avec lesquelles on travaille. Lui, il doit faire la tournée, payer les écolages, il doit voir que les enfants suivent l’école régulièrement. Il doit récolter les résultats scolaires. Il fait aussi des photos qu’il nous envoie, qu’on peut ensuite donner aux parrains. C’est eux qui font tout le travail de terrain.

 

Petit bilan politique. Au mois d’avril 2007, il y a eu une grosse crise au Népal, est-ce qu’il y a eu des répercussions par rapport à votre action ? On sait que l’armée « maoïste » entre guillemets, les factions maoïstes ont voulu que le roi, en l’occurrence, libère un peu le peuple, est-ce que vous avez eu des répercussions ?

Non, Dieu merci, ça ne nous a pas affectés, à part des grèves…

 

Et des morts.

Des morts bien sûr. Pas d’enfants qu’on a eus. Il y en a un ou deux qui ont quitté l’école pour se joindre au mouvement maoïste, c’est des parrainages qui sont tombés. Mais sinon, on a pu continuer notre action sans problèmes.

 

J’y pense parce que j’ai constaté que vous avez mis quatre ans, entre 1988 et 1992, pour vraiment officialiser le CILL au Népal. Est-ce qu’il y a eu des difficultés rapidement par rapport au gouvernement, par rapport à la facilité de « s’installer » entre guillemets par là ?

Non, pas d’emblée. Mais c’est toujours très difficile de faire avec le gouvernement. Il faut aller voir moult bureaux, il faut signer moult papiers et il faut payer pas mal…

 

Bakchich à la limite, je suppose.

Bakchich peut-être pas, je n’irais pas jusque là. Mais il faut quand même payer les papiers, etc. Cela a été un immense travail. Maintenant, on doit renouveler ce permis. On est officiellement une ONG établie au Népal et il faut chaque année renouveler le permis d’œuvrer sur place.

 

Justement ici, vous êtes combien à passer du temps finalement pour une action louable ?

On a eu nos années de gloire il y a à peu près dix ans, où on était un bon comité de cinq personnes avec deux ou trois personnes autour. On était à peu près huit personnes à s’occuper de l’association, ce qui nous a permis de faire des manifestations. On a fait des journées népalaises à la Case à Chocs entre autres, avec de la nourriture.

 

J’y étais.

Oui. Avec de la nourriture népalaise que faisait ma femme et des amis népalais. On a fait aussi quelques manifestations à droite à gauche…

 

Style marché.

Voilà. Et petit à petit, les gens, pris par leur travail, m’ont lâché, je ne leur en veux pas, mais voilà. On se retrouve à trois maintenant. Un caissier, une fille qui s’occupe essentiellement du stand, de l’artisanat népalais et moi-même.

 

On est en 2008, quels sont les projets, quelles sont les attentes par rapport à l’association dont tu fais partie ?

Les attentes, c’est de trouver des parrains. Chose qui est devenue très, très difficile actuellement. On s’est rendu compte que depuis un certain temps, on ne trouve plus de parrains qui veulent s’investir comme on l’avait dit, à long terme. On cherche toujours des parrains. On a aussi créé une possibilité d’être parrain, mais pas nominativement. C’est-à-dire que c’est des gens qui versent cent francs ou cinquante francs par année sans avoir un parrainage nominatif, ça c’est l’essentiel. Moi, j’aimerais trouver quelques personnes qui puissent venir nous seconder dans le comité afin de pouvoir réorganiser une fois ou l’autre une soirée népalaise et on a toujours le stand. On fait des marchés. On va une fois à droite, à gauche faire des foires où on propose de l’artisanat népalais essentiellement et moi je fais du thé népalais.

 

Au beurre de yak ?

Non pas au beurre de yak et pas rance.

 

Je goûterai peut-être…

Un excellent thé qui est fait à moitié de lait et à moitié d’eau.

 

Jean-Denis, j’espère que le message aura été entendu d’autant qu’après les bombances de Noël, un petit thé népalais ne serait pas forcément un luxe afin de mieux digérer ne serait-ce que les kilos pris entre Noël et Nouvel An. Je ne peux que souhaiter bonne chance à ton équipe, à ces enfants du Népal et peut-être à une prochaine fois. Merci beaucoup.

Merci à toi. Merci à vous.

 

 

Interview réalisée par Alain Sunier

Texte retranscrit par Françoise Berthod