Monsieur Pascal Haemmerli : De Neuchâtel à Constantinople

 

 

Bonjour. Nous avons invité aujourd’hui Pascal Haemmerli qui est animateur de jeunesse pour l’église protestante de l’Entre-deux-Lacs et animateur du groupe biblique à l’Université de Fribourg. Ce qui est intéressant, c’est aussi que Pascal Haemmerli a effectué un voyage assez particulier, un pèlerinage. Il est parti en avril 2005 de Neuchâtel pour arriver en novembre 2005 à Istanbul. Quel était le trajet de ce pèlerinage ?

Je suis parti de la Suisse. Je me suis dit, je pars de chez moi. J’ai traversé toute l’Italie jusqu’au sud. J’ai pris le bateau pour Patras en Grèce et ensuite j’ai traversé la Grèce jusqu’à Istanbul. J’ai pensé arriver jusqu’à la frontière symbolique de l’Europe, le Bosphore.

 

Vous avez peut-être eu une raison particulière de choisir ce parcours ?

Ce qui m’intéressait en particulier, c’était en Italie et en Grèce, c’est l’héritage historique, culturel et religieux européen. Pour moi, l’Italie et la Grèce, c’est vraiment les racines de l’Europe. En Italie, il y a la Renaissance. En Grèce, il y a toutes les choses antiques. Les Grecs ont inventé le théâtre, la démocratie, etc. Ils sont vraiment une source pour notre identité encore actuelle. Je voulais prendre le temps encore de connaître cela sur le terrain en marchant pour rencontrer les gens, en marchant pour dépendre des gens aussi.

 

Comment peut-on définir le pèlerinage aujourd’hui ? Est-ce qu’il y a une différence entre ce qui se faisait dans le pèlerinage, est-ce que les techniques ont changé ?

Pour l’essentiel, c’est la même chose. On marche. C’est la même vitesse qu’au Moyen Âge, mais la différence, c’est qu’on a un meilleur sac de couchage. On peut avoir un matelas « Therm-a-Rest » pour dormir là-dehors n’importe où. Cela veut dire qu’on a des cartes de meilleure qualité aussi. Il y a un aspect qui est différent. Mais au fond, le geste de marcher, le geste de prendre le temps de marcher, je pense qu’il est assez identique.

 

Est-ce que l’on peut donner une définition pour cette pratique ? C’est une initiation, c’est une sorte de rituel, cela se base sur des raisons personnelles ou sur des raisons spirituelles ou religieuses ?

Je pense que chaque personne qui fait ça a des raisons différentes. Enfin, il y a différents types de raisons pour lesquelles on fait un pèlerinage. Dans mon cas, l’un des buts, c’était de me couper avec les gens que j’aimais, les gens que je connaissais pour prendre un temps de réflexion dans ma vie en me disant : « Qu’est-ce que je dois faire, qu’est-ce que je veux faire de mon existence ? » Je venais de finir ma licence à l’Université et je voulais prendre ce temps-là ! Le but aussi était de chercher la solitude. Chaque jour, je faisais plein de rencontres, mais des rencontres très brèves, puisque je marchais et j’ai vraiment pu me confronter à moi-même, écouter ce qui remontait en moi, comme ça, en étant seul et en marchant.

 

Vous avez eu l’impression d’avoir changé après cette période-là d’à peu près sept mois, votre image de vous-même et en fait la façon d’être ? Est-ce qu’il y a quelque chose qui a changé ?

L’image de moi, c’est les caméras et les autres qui voient ça. Moi, je ne sais pas l’image de moi. Mais ce que je pense, je suis devenu plus adaptable comme ça à la réalité. Maintenant, je peux dormir partout. Je peux supporter des conditions plus difficiles et je me suis aussi ouvert par rapport aux gens. J’arrive mieux à rentrer en contact avec les gens.

 

Puisque vous êtes parti depuis Neuchâtel. Après sept mois, vous êtes revenu dans la même place, le même lieu. Quelle était la sensation en arrivant ?

La grande difficulté en revenant, et c’est ça la sensation en arrivant, c’est que les gens sont contents de vous retrouver comme vous étiez avant de partir. Ils n’ont pas envie d’accepter cette partie qui est transformée, qui est changée. Il faut beaucoup lutter, beaucoup se battre pour faire admettre aux autres qu’il y a une chose qui est différente.

 

Et votre pays, vous avez eu la sensation de mieux comprendre, de saisir d’autres différences ? Je parle des différences culturelles, artistiques. Vous êtes passé, comme vous l’avez dit, par des pays comme l’Italie, la Grèce, vous arrivez vraiment loin, aux frontières de l’Europe comme vous le dites.

Je suis resté en Europe, donc ce n’est pas des différences énormes, mais c’est clair que l’ouverture par exemple, en demandant l’hospitalité, ça c’est très différent. Si on prend la Suisse ou ce que j’ai vécu au sud de l’Italie, en Grèce et en Turquie surtout. Les Turcs étaient très ouverts, très ouverts vraiment. Ils nous apportaient à manger, parce qu’à la fin, les deux dernières semaines, j’étais avec deux Belges que j’ai rencontrés. Ils nous apportaient à manger, ils nous donnaient une place pour dormir. C’était presque un devoir comme ça, de donner, d’offrir cela.

 

Vous êtes animateur de jeunesse. Vous travaillez avec des jeunes et vous enseignez, expliquez des choses, pensez-vous que l’on peut enseigner le pèlerinage ? On peut expliquer aux gens, on peut les conseiller de faire ça à un moment de leur vie ?

Je pense que l’on peut raconter ça, une ou deux fois et après, c’est aux gens de faire un choix de faire une expérience comme ça ou pas, plus courte peut-être ou différente.

 

En fonction de quoi ils doivent faire ce choix ?

Vraiment, c’est une chose intérieure. On ne peut pas juger de ça ou dire quelque chose.

 

En parlant de votre voyage, vous avez traversé des émotions aussi. Qu’est-ce que c’était ce parcours de ce point de vue ?

C’est impossible de raconter cela en quelques minutes. Il y a des émotions de joie. Par exemple, quand je suis arrivé à Venise. C’était pour moi la première grande étape, alors j’ai senti que j’arrivais à faire ce que j’avais décidé de faire. Il y avait une grande joie en arrivant. J’avais marché 45 km ce jour-là. C’était la nuit comme ça. À dix heures, je m’approchais sur ce long pont d’autoroute de Venise. Il y avait la nuit qui tombait, des lumières qui montaient. Cela, c’était vraiment fort. Sinon, il y a des moments de solitude où ça me manquait de ne pas avoir des personnes avec qui je pouvais tout partager. Il y a eu des moments aussi physiquement difficiles, au début surtout, parce que je n’étais pas très bien préparé physiquement. J’avais mal aux genoux, j’avais mal aux épaules. J’avais un sac qui faisait 25 kg au début. À la fin, il faisait 12 kg. J’ai renvoyé par la poste toutes les choses inutiles. C’est des choses que j’ai vraiment apprises dans le pèlerinage, ce processus de purification, de simplification de l’existence de décider pour chaque objet, ok est-ce qu’il est important ou il  n’est pas important, est-ce que je peux m’en passer ? C’est ce que l’on ne fait jamais dans notre vie. On garde tout dans nos appartements immenses. On a dix mille trucs. On ne sait pas pourquoi on les garde, mais on les garde… Un jour, il va être utile !

 

Vous avez eu peur aussi dans des moments pendant ces sept mois ?

Pas trop. Au tout début, il y avait la peur de demander l’hospitalité. Cela veut dire de faire l’acte de sonner à une porte, j’allais plutôt chez les pasteurs et les prêtres, et de dire : « Je fais un voyage à pieds, je cherche une place pour dormir », de dépendre de quelqu’un. C’est une chose qu’en Suisse on n’est pas habitué à faire, parce qu’on est éduqué dans le sens, prendre ses responsabilités, travailler, dépendre de l’argent qu’on a gagné soi-même et ne pas dépendre des autres. Ne pas non plus trop donner aux autres. C’était intéressant de franchir cette barrière, c’était vraiment un effort.

 

Vous avez remarqué qu’il y avait des préjugés par rapport à ce que vous étiez Suisse. Ils acceptaient ça. Vous étiez vu comme un nomade, une simple personne qui faisait un pèlerinage ou des fois cette différence Suisse, Italien, Français ou d’autres que vous avez rencontrés. Qu’est-ce que vous avez senti par rapport à ça ?

En Italie, je savais déjà bien l’italien avant de partir, mais je l’ai encore appris pendant le voyage et tout au Sud de l’Italie, je me sentais tellement bien avec eux que souvent, ils me demandaient si j’étais Italien. Vraiment, j’étais proche de leur façon de sentir les choses. En Grèce, c’était plus difficile parce que je parle moins bien le grec. J’ai aussi appris pendant le voyage et au début, je pouvais très peu communiquer et à la fin je parlais quand même assez bien, mais au début c’était difficile. En Turquie, je n’ai pas pu parler. À part dire : « Je cherche un endroit pour dormir… »

 

Vous avez rencontré beaucoup de gens, de personnes qui voyageaient, qui faisaient un pèlerinage comme vous ou c’était assez pauvre sur cette route ?

Non, seulement deux. Comme ce n’est pas une route qui existe, seulement les deux Belges à la fin et on a marché deux semaines ensemble. Eux sont encore allés jusqu’à Jérusalem.

 

Pourquoi vous dites que ce n’est pas une route qui existe ? C’est une route inventée par vous ?

Cela veut dire que, par exemple, le pèlerinage de St Jacques de Compostelle, il y a un chemin avec des gîtes, avec des livres qui expliquent tout ça. Là, c’est un circuit très précis et organisé. Là, je suis parti comme ça. Je choisissais après quel passage je voulais faire sur le moment avec les cartes.

 

Ces deux personnes qui voyageaient avec vous, pourquoi ils ont choisi de faire un pèlerinage ? Vous leur avez demandé, quel était leur but ?

C’était des catholiques. Ils avaient aussi une raison religieuse comme ça. Ils sont allés jusqu’à Jérusalem depuis le Mont Saint-Michel en une année. Eux, ils sont partis sans aucun argent. Moi, j’avais de l’argent. Eux, ils n’avaient pas d’argent du tout ! Ils dépendaient encore plus des gens comme ça. L’un avait 41 ans et l’autre 55 ans. L’un était moine et l’autre était marié, celui de 55 ans.

 

Pensez-vous qu’il faut se préparer avant de partir en pèlerinage ou c’est un acte spontané ?

Pour moi, c’est une chose qui a mûri longtemps, l’idée de faire un pèlerinage comme ça. Et c’est seulement à la fin, une année avant de partir, que j’ai décidé d’aller à pieds. Avant, j’avais pensé à l’Italie et à la Grèce, mais pas à pieds. Je me suis bien préparé dans un aspect mental, cela veut dire que par projection, j’ai imaginé les souffrances physiques, j’ai imaginé les difficultés et quand elles se sont présentées, alors j’étais prêt. Par contre, dans l’organisation pratique, je n’étais pas prêt du tout. Cela veut dire que j’ai acheté mes chaussures quatre jours avant de partir. J’ai eu très mal aux pieds. J’avais un sac qui était un peu trop grand. J’avais beaucoup trop de trucs, comme je l’ai dit, 25 kg. Les meilleurs moments, je pense que c’est des rencontres. Il y a beaucoup de rencontres que je peux raconter. J’en raconte une. C’était à Rome. J’ai rencontré une femme qui s’appelait Erika et cette femme avait son enfant comme ça, dans les bras, et elle demandait de l’argent à la sortie de l’église. Elle parlait bien italien. On a pu parler et je l’ai vue plusieurs fois. Il y a eu un moment où elle m’a donné son enfant, enfin je lui ai demandé, et c’est la première fois que j’ai pris un tout petit enfant dans les bras. C’était par hasard, mais c’était comme ça. Elle m’a raconté sa vie et j’ai senti qu’il y avait comme un lien qui s’établissait entre elle et moi et je me suis dit : « Pascal, si elle était ta sœur de chair, qu’est-ce que tu ferais pour elle, si elle était ta sœur, qu’est-ce que tu ferais pour elle ? » Moi, je n’ai rien dit, j’ai juste senti cela, un moment très fort. Je me suis dit : « J’irais vivre avec elle ou je lui donnerais de l’argent ou je l’aiderais je ne sais pas comment. »

 

Cela, c’était l’un des meilleurs moments parmi les bons moments ?

C’était un moment qui m’a mis face à moi-même, comme ça, où je me suis dit : « J’ai cru que les êtres humains étaient frères et sœurs, une fois » et là, je me suis dit : « Si tu croyais ça, qu’est-ce que tu ferais ? »

 

Et parmi les mauvais moments, est-ce que vous en avez eus ou c’était tout bien ?

Des mauvais moments. Il y a eu un moment de solitude de trois jours où j’avais un blues fort et j’ai dû résister, me dire : « Je continue, je ne m’arrête pas. »

 

Vous n’avez pas abandonné.

Je n’ai pas pensé à abandonner, mais c’était long, trois soirs de suite, je me sentais seul. Une fois, j’ai pensé traverser des montagnes au nord d’Athènes en deux jours. La carte avait l’air d’indiquer que l’on pouvait faire ça en deux jours, mais cela m’a pris trois jours parce que je me suis perdu, parce que la carte était mauvaise. Les chemins étaient dans tous les sens et il n’y avait absolument personne. Pendant un jour, le dernier jour, je n’avais pas à manger. Je ne savais pas combien de temps il me fallait pour sortir de la montagne et il a plu. Après, il a grêlé. Je me suis mis sous un arbre et j’ai attendu. Là, je n’étais vraiment pas bien. Il y a l’eau qui perçait à travers ma veste, je commençais d’avoir froid. C’était déjà en septembre. Après, je me suis dit : « Réagis, tu ne meurs pas ici ! » Il y a eu l’adrénaline et après j’ai couru pendant une heure. Après, j’ai trouvé un berger et je suis sorti… Le soir, je suis sorti des montagnes. C’était un moment comme ça où j’ai senti qu’il y avait tout d’un coup une énergie qui revenait en moi parce qu’il fallait réagir à cette situation.

 

Il y a plein de choses qui se passent dans un pèlerinage. Je pense que l’on peut aussi comprendre le côté aventurier, mais aussi le côté défi que cela suppose et je pense que vous avez plein de choses à raconter. Est-ce que vous préparez un texte écrit, un livre où vous racontez toutes ces histoires ?

J’ai écrit une petite brochure. En fait, c’est des articles que j’ai écrits pendant le voyage et que j’envoyais par Internet au journal de la Vie protestante. Ils ont fait paraître ça tous les mois, tous les mois et demi. Il y a d’autres textes aussi que j’écrivais dans mon journal. En fait, la chose principale que j’ai faite à part marcher, c’est écrire. J’ai écrit, je pense, environ 1800 pages à la main et j’envoyais chaque fois les cahiers chez moi en Suisse.

 

Vous avez l’intention d’écrire un livre sur ce sujet ?

Maintenant, je suis en train d’utiliser cela pour écrire un livre. J’ai déjà écrit beaucoup, mais c’est trop long. Il faudrait que je coupe, que je garde l’essentiel. Cela sera comme avec le sac, de garder l’essentiel seulement, sinon, ce n’est pas intéressant pour les gens de lire ça. Il y a trop de choses. Il faut vraiment choisir ce qui a le plus de poids, comme ça.

 

Qu’est-ce que vous conseillez aux gens et à qui surtout de faire un pèlerinage ? À quel moment de leur vie ? Est-ce que vous avez un message pour d’autres, comme vous, qui aimeraient partir ?

Je dirais que c’est une démarche, même si elle est plus courte, qui permet de se couper et de prendre du recul par rapport à sa vie, surtout dans notre monde occidentalisé. On est tellement directement dans l’immédiateté. On vit dans chaque instant proche de la réalité et on répond à un e-mail, on répond à un téléphone. On a trente-six choses à faire chaque jour. On prend beaucoup de décisions chaque jour, ce qui fait que l’on ne peut pas aller plus au fond de soi et ce qui fait surtout que si on veut prendre une vraie décision pour orienter son existence, on ne trouve pas l’espace pour faire ça. Je pense que c’est l’un des bons moyens de faire ça, de se couper, de marcher, d’avoir le temps de réfléchir, de penser.

 

Je vous remercie beaucoup et on attend peut-être bientôt votre livre. Au revoir.

Merci beaucoup.

 

 

Interview réalisée par Simona Radulica Montserrat

Texte retranscrit par Françoise Berthod