Compagnie Trait-d’Union : Silence ?
« Silence ? »
« Mes pensées mangées par les mites dont le chemin sinueux a créé trop de vide dans ma tête. Il me semble que je n’étais plus bercé que par la sonnerie de mon téléphone et par le bruit des voitures. »
Guillaumarc Froidevaux
Bonjour, je m’appelle Guillaumarc Froidevaux, je suis comédien et créateur, pas tout seul, avec d’autres gens, de ce projet, de ce spectacle « Silence ? », de la Compagnie Trait-d’Union. J’ai vingt-deux ans. J’ai fait mes écoles au Tessin, à l’école Dimitri. La Compagnie Trait-d’Union a démarré avec nos deux personnes. Donc, c’est Zuzana Kakalikova.
Zuzana Kakalikova
Je suis aussi la créatrice. J’ai fait l’école Dimitri, avant aussi le Conservatoire dans mon pays.
« Silence ? »
« Que mon cerveau s’aplatissait et prenait la forme d’une carte de crédit, qu’il devenait carré comme un écran d’ordinateur, que mes pensées se perdaient dans une grisaille de brouillard d’hiver dans un vent froid et mordant, que mes pieds ne portaient plus une carcasse inutile vers des destinations trop courtes et ternes. »
Lucas Schlaepfer
Lucas Schlaepfer, scénographe sur le canton de Neuchâtel depuis quelque temps : j’ai tourné aussi un peu à droite, à gauche. Je les ai rencontrés à la Coquille, chez Claude et ils m’ont parlé de leur projet qui m’a très vite emballé.
Rosario Ilardo
Bonjour à tous. Je m’appelle Rosario Ilardo. J’habite au Tessin, à Locarno. C’est là que j’ai connu Zuzana et Guillaumarc. Tout de suite, on a créé un lien d’amitié, parce qu’ils ont une bonne profondeur. Guillaumarc écrit et j’aime beaucoup son style comme les thèmes qu’il aborde dans son écriture. Ensuite, on s’est croisé cet hiver en voyage. Il rentrait du Laos, moi j’allais en Birmanie. On s’est croisé à Bangkok et ensuite, on ne s’est pas revu jusqu’à aujourd’hui. Ils m’ont contacté cet été pour me parler de ce projet. J’ai accepté et c’est ma première visite.
Cédric du Bois
Bonjour. Je m’appelle Cédric du Bois et je suis le co-créateur et le co-metteur en scène de la Compagnie Trait-d’Union. J’ai rencontré Guillaumarc à l’école Dimitri où j’ai suivi ma formation également, mais avant lui. J’ai suivi Guillaumarc, parce qu’il était un ancien élève du Théâtre populaire romand où il avait suivi l’école de Théâtre des enfants avec Charles Joris et Jacqueline Payel et ça m’intéressait de voir ce que les anciens pouvaient devenir au Tessin en ayant suivi le parcours moi-même. J’ai un petit peu suivi Guillaumarc et j’ai rencontré Zuzana là-bas aussi et à son retour dans la région, Guillaume s’est approché de moi pour rentrer un petit peu dans un projet de création professionnelle où je me suis engagé à les soutenir et à les suivre. Comme ça, c’est parti sur cette création, sur le spectacle « Silence ? ».
« Silence ? »
« Que mes mots n’avaient plus de sens, que personne ne s’inquiétait de leur sens d’ailleurs et ils avaient bien raison. J’étais devenu abstinent aux sentiments légers et doux. Je me sentais seul, seul. »
Guillaumarc Froidevaux
C’est un spectacle qui traite des thèmes de la solitude en premier lieu et aussi en second lieu de la lutte pour le pouvoir et pour la liberté. C’est, je pense, des thèmes actuels, très actuels même dans notre société ici en Europe, mais même partout dans le monde. On a appris à travailler ensemble à l’école au Tessin. On a déjà fait un petit projet, un gala ensemble et l’on a envie de créer un spectacle les deux sur scène, mais les deux, pas tout seul, entourés. Ces thèmes nous intéressaient et on est parti sur cette idée. On est parti de rien, on a tout écrit avec l’aide de Cédric. C’est beaucoup basé sur la recherche dans l’espace, parce que c’est de l’expression corporelle. Il y a un peu de texte, il y a ces poésies un peu rythmées, mais c’est difficile à écrire sur du papier et après on vient, on donne à tout le monde autour un scénario avec des textes. Le travail de création se fait aussi pendant les répétitions. La création de la trame d’une scène se fait aussi beaucoup par la recherche dans l’espace, les mouvements.
Zuzana Kakalikova
Je pense que ce n’est pas une thématique facile et c’est pour ça qu’on fait le théâtre de recherches. C’est aussi notre chemin de recherches, notre sentiment. Quelques fois, c’est personnel beaucoup et quelques fois pas. Oui, je pense que ce n’est vraiment pas un chemin facile. C’est beaucoup intime.
Cédric du Bois
C’est un thème qui est dans l’actualité qui nous est très proche. Dans la démarche, dans un premier temps, nous avons travaillé vraiment sur une réflexion autour d’une table sur différentes approches de ces personnages. Dans un premier temps, nous les avons imaginés dans une situation réelle, urbaine, qui pouvait être ces personnages concrètement avec une fonction sociale, avec un rôle, avec un métier. Peu à peu, nous en sommes venus à une stylisation avec une abstraction de plus en plus forte dans le choix d’un espace, dans la définition du lieu de l’espace et de la rencontre. Tout a été porté, au fil des discussions, de nos réflexions personnelles, de nos sensations, de nos sentiments, de notre expérience de vie par rapport à l’époque où nous vivons et où nous nous situons. Il y a beaucoup aussi de sentiments personnels, il y a beaucoup de réflexions qu’on peut tirer des conclusions de ce qui se passe autour de nous en écoutant les autres. On remarque de plus en plus, il y a une façon de vivre de plus en plus virtuelle, où on se détache d’une certaine réalité humaniste, mais on va de plus en plus dans une fonction virtuelle abstraite. Ces personnages, peut-être, essayent de retrouver une identité dans la fonction humaine.
« Silence ? »
« Au moment où je croyais disparaître dans la fumée noire de mes pensées, au moment où j’ai cru cesser d’exister, le poids de mon corps pour un instant, a disparu. Les voix de mes torts, celles du dedans se sont tues. »
Rosario Ilardo
Souvent, ce qui se passe entre les artistes et l’éclairagiste, c’est que l’artiste a une idée de la lumière, mais il ne sait pas comment elle se fabrique, cette lumière. Il pense que si il voit du bleu, c’est que du bleu. Alors que le bleu sera fait d’un peu de vert, de blanc. Ce sera dans cette partie-là que je vais essayer de transmettre leurs idées sur le plan physique, leur donner une tridimensionnalité et surtout que cela les soutienne pour la transmission des sensations, des émotions, la lumière aura un rôle très important. La touche artistique après, elle vient avec le choix des couleurs, avec les conseils qu’on pourra leur donner pendant les discussions qu’on aura sur la lumière où ils passeront leurs souhaits. Ces souhaits seront réalisés. C’est comme un… l’éclairagiste joue un peu le rôle d’une boîte qui passe les idées. Elles passent à travers l’éclairagiste et cela devient du concret sur la scène.
Lucas Schlaepfer
Ils sont venus avec l’idée de base d’une grande chaise de trois mètres de haut au milieu de la scène. Ils m’ont raconté l’histoire des personnages. On est très vite parti sur une chaise posée sur un bidon, il y a eu des idées comme ça qu’on a très vite abandonnées, parce qu’irréalisables, beaucoup trop lourd, pas pratique finalement, pour finir avec le résultat qu’on voit derrière moi qui leur permet de faire certaines figures. Là, moi j’ai dû travailler très vite, qu’ils puissent l’apprivoiser. Ce n’est pas un objet facile, il a des contraintes. Elle n’est pas terminée. Là aussi moi, c’est sa deuxième partie, c’est à moi de m’adapter par rapport à leur travail, leur mouvement, ce qu’eux ont pu trouver. Il fallait trouver un compromis aussi entre la technique et une certaine statique pour que cela tienne la route et qu’elle ne tombe pas et de l’autre côté, qu’ils puissent avoir le maximum de liberté de mouvements à l’intérieur de cette chaise, sur la chaise, autour de la chaise. Ce n’était pas facile à réaliser. C’est un des objets bien compliqués que j’ai construits.
« Silence ? »
« Devant mes yeux, je n’ai vu qu’une nuit profonde et insolente. Puis d’un coup brutal plein de réalités, le poids de mon sort m’est revenu. Le sol sur lequel j’étais tombé était dur, froid et ma douleur poignante. »
Guillaumarc Froidevaux
On a voulu, on veut encore, présenter physiquement comme une métaphore, c’est transposer le sentiment de la solitude dans un espace concret. La scénographie ressemble un peu à une boîte. On a trois murs égaux, le sol égal aux murs et c’est à l’intérieur de cette solitude - les personnages sont projetés à l’intérieur de cet espace et essayent de survivre malgré ce sentiment, de se trouver un but, justement pas de survivre mais de vivre. Le personnage masculin à travers l’écriture, le personnage féminin à travers le dessin. Ils laissent une trace aussi dans l’espace qui sort de leur vécu, de leur sensation intérieure de cette solitude et c’est comme cela qu’ils développent, ils arrivent à ne pas sombrer dans juste un trou de détresse et l’écriture aussi a cette profondeur, ce sens que c’est quelque chose qui se perd aussi, l’écriture à la main. C’est aussi un contrepoids à la technologie et à toutes ces choses-là et c’est quelque chose qui sort de leurs sensations et qu’ils retransposent
Zuzana Kakalikova
On pourrait dire aussi que la solitude et aussi les sentiments sont lourds, qu’ils sont pesants. Ils ne sont pas tout le temps mal, ils ne sont pas tout le temps noirs. C’est thématique. Je pense qu’on a choisi aussi ça pour cela, pour les droits humains.
Cédric du Bois
Au niveau artistique, nous avons quand même beaucoup de points communs, c’est-à-dire que jusqu’à maintenant, on n’a pas eu vraiment de grandes discussions artistiques. Il n’y a jamais eu de problèmes à ce niveau-là. C’était plutôt de s’orienter vraiment en partant de rien, parce qu’on n’a pas une base d’écriture, on n’a pas un texte et tout doit apparaître. L’écriture vient de nos discussions. L’inspiration vient de nos discussions et évidemment quelques fois, mon rôle de metteur en scène, c’est d’être aussi pertinent, de dire : « On ne comprend pas » et d’essayer d’aller chercher plus loin, plus clairement, de définir les bases des éléments que nous allons travailler pour ensuite pouvoir les coller et construire. C’est surtout dans le processus que nous avons de longues discussions. Au niveau artistique, je pense que nous avons aussi la chance d’avoir un langage commun par le fait que nous avons tous étudié à l’école Dimitri, ce qui fait qu’on a un langage commun et le corps nous permet de nous comprendre aussi bien que le mental dans nos discussions. Les deux se rejoignent à la fin.
« Silence »
« J’ai ouvert les yeux et j’ai découvert un endroit sombre, vide. Livide, je me suis levé, j’ai titubé vers un mur, puis un autre et un autre. Quatre murs et pas de porte, pas de porte. »
Cédric du Bois
Tout ça, c’était des choses qui nous interpellaient, qu’on avait envie de défendre. Aussi de donner envie au public de se rendre compte de la beauté de l’écriture, la beauté du geste, l’intensité du souffle et la possibilité de l’expression avec toute la simplicité du corps. C’est une recherche qui se fait lentement, qui se fait dans un espace. Nous cherchons, nous avons quelques idées que nous amenons après dans l’espace et Zuzana et Guillaumarc essayent de les mettre ensemble. Moi, je les regarde. Je leur donne mon avis. Nous en discutons, quelques fois nous sommes d’accord, quelques fois nous ne sommes pas d’accord. Il y a tout le temps des discussions.
Zuzana Kakalikova
Cela pourrait être intéressant pour les autres. C’est aussi qu’on voudrait créer un monde spécial, un peu mystique, comme un miracle et ça, on voudrait le faire aussi avec l’aide des lumières, de la scénographie qui a aussi une grande valeur dans cette présentation et aussi avec la qualité des mouvements qui pourraient porter le public dans un monde fantastique, on l’espère.
Cédric du Bois
On espère en tout cas que les gens vont sortir de là avec un peu d’espoir, malgré les thèmes difficiles du spectacle. Ce n’est pas du tout un spectacle pessimiste. Je pense que vous l’avez compris à travers cette discussion. Je pense que c’est bien une bouffée d’optimisme à l’intérieur d’un thème assez délicat. C’est aussi intéressant, je pense dans la région, il ne se passe pas assez de spectacles d’expression corporelle, on a beaucoup de théâtre parlé. Là, maintenant, il y a un festival de marionnettes où le corps est beaucoup mis en avant. C’est super, mais ce n’est pas quelque chose, ce n’est pas une réinvention totale du théâtre. On ne prétend pas du tout ça. Je pense que cela peut apporter quelque chose aux gens, aussi aux gens qui se sentent seuls, un certain optimisme et pour cela, je pense que cela vaut la peine de venir au spectacle.
« Silence ? »
« Un plafond invisible comme un trou, un puits sans fond. Sur ces murs, j’ai poussé, cogné, tiré, frappé, grimpé et enfin glissé comme un œuf éclaté coule le long d’une vitre. »
Texte retranscrit par Françoise Berthod