Monsieur Jean Altwegg : Pharmacien

 

 

Notre invité d’aujourd’hui est un pharmacien et Neuchâtelois par adoption. Il s’appelle Jean Altwegg. Bonjour M. Altwegg.

Bonjour Madame.

 

Depuis quand est-ce que vous êtes arrivé à Neuchâtel et depuis quand avez-vous ouvert la pharmacie Plus à Peseux ?

Je suis arrivé à Peseux il y a vingt ans, le jour où j’ai ouvert la pharmacie, ça fait vingt ans aujourd’hui.

 

Je connais personnellement très bien cette pharmacie Plus à Peseux. Je sais que les gens sont contents et que l’on a du plaisir à y venir. Quelle est la philosophie de votre pharmacie en tant que pharmacien ?

Le client est vraiment au centre de nos préoccupations, donc on va tout faire, tout centraliser autour de lui pour les soins, le conseil, les suivis des médicaments, les interactions, l’ensemble des charges qui nous sont attribuées et qui sont aujourd’hui encore plus importantes qu’avant, puisqu’on est contrôlé par rapport à ce travail, ce que l’on n’était pas à l’époque.

 

Je sais que cette pharmacie a été rénovée il y a trois ans. Est-ce qu’il y a de nouvelles choses qui sont apparues, que vous avez développées dans le cadre aussi ?

Alors, l’agrandissement de la pharmacie a permis plusieurs choses. La première, c’est surtout d’avoir un endroit privilégié pour parler avec discrétion. La personne peut venir nous parler sans problèmes, sans que d’autres personnes puissent écouter ce qui se passe et à l’étage, on a développé la production. Nous produisons pas mal de préparations pour d’autres confrères ou sur demandes médicales.

 

Cela veut dire un laboratoire ?

Trois laboratoires. Un laboratoire en zone propre, stérile. Deux autres, un d’analyses et un autre pour les préparations de tous les jours.

 

Et c’est quelque chose d’habituel pour les pharmacies d’avoir des laboratoires ou c’est une nouveauté pour vous ?

D’avoir un laboratoire pour fabriquer des préparations sur demande médicale, c’est usuel. Toutes les pharmacies doivent le faire ou le font. Par contre, la production selon les nouvelles normes GMP, on n’est pas beaucoup à les faire actuellement.

 

C’est une pharmacie familiale d’après ce que j’ai compris ?

Alors, ça l’était. Cela l’est un peu moins maintenant en raison du contexte, de la venue de la Coopérative, du développement des places de parking à côté de la pharmacie qui a fait un peu exploser disons la quantité de clients qui sont des clients de passage que l’on n’avait pas avant.

 

Qu’est-ce que ça veut dire concrètement, une pharmacie familiale d’après vous ?

La pharmacie familiale, c’est vraiment la pharmacie où nous avons simplement les patients qui habitent le village et qui viennent tous les jours ou disons régulièrement avec leur enfant que l’on connaît. Ces gens-là, nous les avons toujours. Ce que nous avons en plus, c’est toute la clientèle de passage que l’on n’avait pas avant, puisque les gens ne pouvaient pas se parquer ! Ils n’habitent pas Peseux, ils habitent peut-être Neuchâtel ou ailleurs et qui, lorsqu’ils passent devant la pharmacie, s’arrêtent facilement, parce qu’ils ont besoin d’un médicament.

 

Ils ont besoin d’un conseil peut-être ?

Ils ont aussi besoin d’un conseil, absolument oui.

 

J’ai pensé : si le pharmacien peut remplacer le médecin dans des cas où les gens s’adressent directement à la pharmacie au lieu d’aller vers le médecin ?

On ne remplacera pas le médecin et ce n’est surtout pas dans notre philosophie de le faire. Je pense que nous devons travailler en collaboration. La pharmacie, c’est un lieu de triage et le pharmacien doit être à même de sélectionner les patients qui doivent aller chez le médecin, soit en urgence, soit dans les deux ou trois jours ou s’il peut par lui-même donner un médicament adéquat pour un simple traitement. Mais en aucun cas, le pharmacien doit faire un diagnostic.

 

Vous collaborez ?

On collabore, voilà.

 

C’est mieux de le dire comme ça. Autre cas la pharmacie Plus, vous avez créé à Neuchâtel en 1997, si je ne me trompe pas, un groupe de nutrition à domicile qui s’appelle le Groupe neuchâtelois de nutrition à domicile. C’est une nouveauté ? Vous avez aussi reçu un prix. Pouvez-vous nous expliquer un peu l’originalité de ce groupe ?

Le Groupe neuchâtelois de nutrition à domicile a été développé par moi-même il y a dix ans actuellement. Ce groupe s’occupe du suivi de patients qui ne peuvent plus manger par la bouche, soit parce qu’ils ont un cancer ORL ou d’autres types de maladies qui empêchent l’assimilation des aliments. Il peut y avoir des patients qui peuvent manger par la bouche, mais de façon insuffisante, donc on va compléter leur alimentation avec des suppléments nutritifs. Dans ce groupe, nous avons des infirmières, des diététiciennes et des médecins de références qui nous aident, lorsque nous avons un problème médical au niveau de la sonde ou d’autres problèmes que nous ne pouvons pas régler nous-mêmes. Ces patients en fait sortent de l’hôpital, on est averti par l’hôpital, et on fait un suivi complet à domicile avec rapport envoyé au médecin régulièrement.

 

Est-ce qu’il existe encore des groupes comme ça en Suisse ou ce n’est qu’à Neuchâtel ?

Dans le canton de Neuchâtel, nous sommes le seul groupe reconnu SVK. La SVK est un système d’assurances qui permet la prise en charge de cette alimentation, sinon il y a d’autres centres dans d’autres cantons qui font toute la Suisse en général, mais aussi spécifique que nous, pas pour l’instant.

 

Avec la pharmacie, mais aussi avec ce groupe, vous vous intégrez très bien dans le domaine social. C’est un groupe d’utilité publique, on peut le dire comme ça. Comment vous ressentez votre travail social ?

Au niveau du groupe de nutrition, c’est un travail social qui, depuis le départ, puisqu’il faut savoir qu’il y a beaucoup de gens qui n’ont pas une assurance qui prend en charge ces prestations et nous avons pu conclure avec l’industrie, des produits donnés gratuitement. Ou avec les hôpitaux, on cherche à obtenir, à part les ligues, de l’argent pour pouvoir obtenir ces produits en faveur des gens qui n’ont pas les moyens de les payer. De ce côté-là, on a un côté très social. Au niveau de la pharmacie, cela le devient, puisqu’il faut savoir que jusqu’à présent, jusqu’à ce que notre canton, parce qu’ils sont en train de le faire, ait résolu tous les problèmes d’assurances, des gens qui n’ont pas pu payer toutes leurs primes d’assurances, nous donnons les médicaments gratuitement à ces gens-là, jusqu’à ce que l’État ait remboursé les caisses maladie, jour auquel on sera nous remboursés. Mais cela peut être dans une année ou dans deux ans.

 

Vous ressentez les catégories les plus défavorisées par rapport aux soins médicamenteux ?

Aujourd’hui oui, puisque les gens gagnent quand même de moins en moins.

 

Ce sont qui les gens les plus défavorisés ?

Écoutez, ce n’est certainement pas les réfugiés qui sont quand même bien aidés. Mais toute une couche sociale de petits revenus qui, aujourd’hui, vu l’augmentation des primes n’arrivent plus à payer.

 

Au cours de ces vingt ans, depuis que vous travaillez dans ce milieu, est-ce que vous avez ressenti des différences ces dernières années ?

Ces deux dernières années, il y a une grosse explosion de gens qui ne payent plus leurs primes d’assurance et qui n’arrivent plus à payer leurs médicaments.

 

Vous essayez de les aider comme vous l’avez dit ?

Nous, la différence, c’est que le médecin donne une prestation. Il ne pourra pas toujours donner des prestations gratuites, parce qu’il faut quand même qu’il vive. Nous, en pharmacie, on a payé ces médicaments et à un moment donné, il faut bien que nous rentrions dans nos frais. On ne peut pas forcément toujours offrir les médicaments à moindre prix. On a la possibilité, je pense, en tout cas les pharmacies qui sont saines et on le fait très bien dans le canton de Neuchâtel, l’ensemble de mes confrères et moi, d’avancer pendant un certain temps ces médicaments jusqu’à ce que la situation s’améliore. On a une garantie normalement du gouvernement, de l’État de Neuchâtel, que ces médicaments nous seront remboursés un jour.

 

Les pharmacies représentent quand même un marché des médicaments où l’on vend aussi, ce n’est pas seulement les traitements, c’est un marché et je pense, on est d’accord, cela évolue de plus en plus, il y a la publicité qui intervient, les gens viennent chercher les médicaments. Il y a aussi l’industrie pharmaceutique, je pense que tout ça implique des changements.

Il faut savoir qu’en pharmacie, c’est l’un des seuls endroits où l’on peut vous refuser de vous vendre quelque chose. Dans d’autres magasins, si l’on vous refuse, vous pouvez légalement être punis. En pharmacie pas.

 

Parce que cela dépend de l’ordonnance ou…

Cela dépend uniquement du jugement du pharmacien par rapport à la santé publique. Nous sommes l’un des garants de la santé publique. Si nous pensons que le médicament que le patient nous demande est inadéquat, nous sommes en droit de le refuser.

 

Et comment vous sentez que la pharmacie d’aujourd’hui évolue, est-ce qu’il y a des changements par rapport au passé ? Est-ce que les pharmacies sont transformées, est-ce qu’il faut s’adapter à un rythme de vie moderne ?

Le problème, c’est qu’en Suisse, malheureusement, la pharmacie est assimilée à un commerce. Alors, il y a deux tendances. Le côté légal qui dit que la pharmacie est un commerce. Cela veut dire que n’importe qui peut ouvrir une pharmacie pour autant qu’il y mette un pharmacien diplômé dedans. C’est ce qui se passe avec les grandes chaînes du type Sun Store où le propriétaire n’est pas pharmacien et il a créé plusieurs pharmacies en mettant en place dedans un pharmacien, ce sont souvent des bons pharmaciens, je pense qu’il ne faut pas dire le contraire, mais il y a quand même derrière certainement une volonté économique de vendre, parce qu’il y a derrière un business qui se fait. Dans une pharmacie type familiale, les stocks sont moins grands et je pense que l’on ne va pas être influencé à la vente d’un produit qu’on aurait en grande quantité, mais plutôt par rapport à ce que le patient a vraiment besoin. En tout cas chez nous, nos stocks sont petits et cela ne me dérange pas du tout qu’un client reparte sans médicament ou avec un médicament qui est vraiment adapté à son traitement plutôt qu’avec un médicament que j’aurais en stock, parce que j’en aurai 50 ou 100, et qu’il faudrait les vendre en un mois.

 

Cela vous arrive de conseiller à une personne de ne pas acheter un médicament, parce qu’il n’est pas aussi bon. Par exemple, c’était la publicité qui l’a fait venir.

Absolument. Tout à fait.

 

Parmi vos clients, vous avez peut-être aussi des gens d’une autre catégorie. On peut dire les toxicomanes, les gens dépendant de certains médicaments comme des drogues. Est-ce qu’ils viennent chez vous et comment vous réagissez ?

Il faut savoir qu’il y a des gens qui sont dépendants à la codéine, qui viennent chercher des sirops de codéine en général qui sont en vente libre certains, pas tous. Mais il y a des gens qui sont dépendants de l’alcool et qui viennent chercher des solutions pour l’estomac qui contiennent de l’alcool ou d’autres médicaments, cela pourrait être des somnifères ou des choses comme ça. À l’exception que les somnifères sont en général sous ordonnance. Il est plus facile de les interdire. Si nous ne connaissons pas la personne, ça arrive qu’on laisse passer un sirop. Et des fois, on pourrait se dire, est-ce que ce n’est pas mieux qu’il prenne ce sirop plutôt qu’il s’injecte quelque chose avec une aiguille qui soit abîmée ou mauvaise ? Si la personne revient régulièrement à la pharmacie, si on le voit revenir deux fois, et souvent cela peut arriver, on refuse. On a constaté d’ailleurs que ces dernières années, on a été beaucoup plus sévère par rapport à ça et on a de moins en moins de gens qui viennent nous demander ce genre de produits, parce qu’ils savent très bien que c’est refusé chez nous. Tout dépend en fait d’accepter une fois ou deux fois, parce qu’entre eux, ils se le disent régulièrement.

 

Oui et après ça continue.

Maintenant le problème, c’est lorsqu’on refuse ces choses ou ces produits à ces gens, que font-ils ?

 

C’est ça la question.

On pourrait se poser la question. Moi, j’ai des situations de gens qui prennent de la méthadone, qui peuvent prendre de l’héroïne et qui fonctionnent parfaitement bien au travail et qui d’autres, à qui l’on refuse tout et qui passent leur temps, leur énergie et leur argent à s’endetter pour trouver sur le marché noir des produits, type héroïne ou autres. Ils cherchent. Aujourd’hui, qu’est-ce qui est mieux ? Je ne sais pas…

 

Comment cela se passe avec les pharmacies virtuelles, on peut commander ces médicaments ?

Non. De toute façon, pour obtenir la plupart des produits qui agissent sur la fonction cérébrale, il faut une ordonnance médicale. Les sirops à base de codéine que les gens veulent obtenir contiennent peu de codéine, parce que dès que l’on dépasse une certaine dose, il faut une ordonnance médicale pour l’obtenir. C’est clair que la personne, pour avoir des effets, doit boire un ou deux flacons pour obtenir les mêmes effets qu’elle aurait avec un médicament prescrit par le médecin. Raison pour laquelle, il fait le tour des pharmacies.

 

En parlant des pharmacies virtuelles, vous croyez en l’avenir de ce type de pharmacie par rapport à la pharmacie familiale avec qui on est habitué ?

Le virtuel fait partie de notre vie actuelle, probablement de plus en plus avec les années qui vont venir. Par contre, je pense qu’on a, au niveau de la santé publique, des soucis à se faire parce qu’il faut se rendre compte que le pharmacien ou la pharmacie est le dernier lieu où l’on peut stopper quelque chose avant qu’un problème se passe. On est tous des humains. On fait tous des erreurs, de la première prescription jusqu’à l’arrivée et chaque personne, que ce soit le médecin ou le pharmacien, doit contrôler. Lorsqu’il y a une pharmacie virtuelle, il n’y a plus de contrôles. Si une erreur passe, c’est trop tard ! Bien sûr, aujourd’hui, on peut dire que l’homme est bien fait. Il n’y a pas trop d’erreurs qui ont été gravissimes, mais cela peut l’être. On a eu le cas, par exemple, de quelqu’un qui a acheté un médicament par correspondance sur prescription médicale. Dans cette pharmacie qui envoie les médicaments, la lecture a été mal faite. Le médecin avait prescrit un anti-inflammatoire. On lui a envoyé un anti-coagulant et la personne saignait de partout… Lorsque quelqu’un vient en pharmacie avec une ordonnance, si le pharmacien fait bien son travail, on va lui dire : « Vous avez un anti-coagulant et il faudra faire attention. » Le patient va nous dire automatiquement dans la discussion qu’il n’est pas au courant de ça, qu’il prend des anti-inflammatoires. Donc, on verra qu’on a lu quelque chose de faux. La discussion avec un patient est essentielle pour éviter beaucoup d’erreurs.

 

C’est le contact humain qui…

C’est le cœur même de la pharmacie.

 

Qui intervient et qui manque dans un type de pharmacie

Et qui est important pour voir qu’il y a eu une erreur. Et tous les jours en discutant avec des gens, on observe soit qu’il y a une méconnaissance de la posologie donc de la quantité qu’il doit prendre. Nous avons beaucoup de personnes âgées qui ne se rappellent plus du tout comment ils doivent prendre leurs médicaments. Avec l’arrivée des génériques, il y a beaucoup de patients qui ne se rappellent plus du tout à quoi sert ce médicament, parce que le générique a changé deux ou trois fois de nom et ils ne se rappellent plus à quoi cela sert. Donc, s’ils ne peuvent pas aller dans leur pharmacie ou téléphoner à leur pharmacie durant les heures d’ouverture, ce sont des gens qui sont un peu perdus. La pharmacie virtuelle, c’est quelque chose de facile ou même la pharmacie par correspondance. Ils ne font qu’avoir des médicaments d’un certain coût qu’ils envoient avec certains frais qui sont payés par le client, mais tout le côté santé publique, ils ne s’en occupent pas. Et nous, pharmaciens, nous offrons gratuitement cette santé publique.

 

Nous, on est en plein hiver maintenant, qu’est-ce que vous conseillez ? De prendre plus de médicaments ou renoncer ou visiter plus souvent les pharmacies ?

Pour les gens qui ont la grippe, je leur conseille déjà, dès le moment où les appartements commencent à chauffer, de mettre un humidificateur dans leur appartement et dans leur chambre. Bien souvent, les appartements… et de mettre la température entre 19 et 20 degrés, parce que bien souvent les appartements sont trop secs, trop chauffés, les muqueuses de la gorge s’enflamment et c’est le début des infections. Cela, c’est la première chose. Après, il faut avoir bien préparé l’hiver. Il faut avoir une alimentation qui soit équilibrée. Il faut avoir une activité sportive régulière et je pense que déjà ça, c’est une très bonne prévention des infections.

 

Votre conseil, c’est plutôt de ne pas prendre trop de médicaments. Je pense que vous ne voulez pas trop vendre vos médicaments dans la pharmacie. C’est pour rigoler à la fin de notre entretien

Non. Les gens qui sont satisfaits par ces conseils, un jour viendront pour autre chose et c’est ça qui est important.

 

Évidemment. M. Altwegg, je vous remercie et vous souhaite plein succès dans l’activité que vous menez pour la santé.

Merci bien.

 

Au revoir.

 

 

Interview réalisée par Simona Radulica Montserrat

Texte retranscrit par Françoise Berthod