« La Joliette a 10 ans »
Jean-Michel Borel
La Joliette est un endroit pour chômeurs en mesure de crise. Un endroit où l’on se sent réconforté et surtout appuyé et j’ai en tout cas, pour ce qui concerne cet établissement ici du Centre social protestant, trouvé quelque chose qui me convenait, puisque je viens maintenant d’entrer en retraite, et qui m’a beaucoup appris aussi dans le jardinage, dans la menuiserie. J’ai fait du tournage sur bois aussi et c’est quelque chose qui m’a beaucoup aidé et que j’ai beaucoup aimé. Quand vous vous levez le matin et que vous avez du plaisir à vous y rendre, c’est que cela va bien.
Catherine Garrigues
Les Marchés de l’univers rassemblent des communautés étrangères, des projets humanitaires, des associations sociales et culturelles. On existe depuis l’Expo.02 et l’idée, c’est de favoriser en fait les rencontres, les échanges, la solidarité et la tolérance. La Joliette, c’est un programme de réinsertion sociale et professionnelle et c’est un lieu où peuvent se faire émerger des savoir-faire et c’est aussi un tremplin pour aller plus loin. C’est vraiment dans un processus d’insertion. À partir de La Joliette, on peut partir ou dans un autre programme, ou aller dans un stage, ou entrer dans une formation, ou trouver un travail, c’est idéal, on a aussi des personnes qui sont en attente AI ou des personnes qui vont partir en retraite. Vraiment l’idée, c’est de proposer une palette d’activités pour aller plus loin et qui ont du sens. On essaye que chaque activité, chaque atelier ait du sens. Ici, on essaye de proposer une place pour chacun et c’est important aussi pour que des personnes qui ont des fractures importantes intérieures ou fractures sociales puissent avoir une place quelque part pour aller plus loin. C’est vrai qu’ici, il y a possibilité d’avoir une vie sociale. C’est vrai que cela a énormément d’importance que ce soit une maison. La Joliette, cela veut dire « jolie maison » et ça permet aussi d’avoir quelque chose de chaleureux, de sécurisant, d’accueillant. Et c’est vrai que c’est très important pour pouvoir construire son propre projet.
Pierre Borer
La Joliette, c’est un lieu merveilleux, très apaisant même dans le cadre du travail. Quand on arrive stressé, on arrive dans ce cadre-là, les choses se passent mieux et en plus, c’est l’esprit qui y règne, tout ce qui concerne justement l’insertion, la place que les gens y prennent où il y a vraiment une valeur humaine importante qui se développe. Pour ceux qui sont ici, c’est quelque chose de très important et les échos que j’ai aussi de La Joliette, c’est quelqu’un qui dit : « Ah oui, je suis passé un mercredi après-midi boire un café sur la terrasse » ou pour aller faire un tour à la brocante qui est à côté et qui y trouve quelque chose de chaleureux, un petit plus. Quand quelqu’un justement est tombé au chômage ou a des difficultés sociales, on ne peut pas revenir comme ça du jour au lendemain. Alors en effet, on constate qu’il y a de l’emploi qui augmente, mais cela ne se ressent pas directement. Il faut deux, trois, plusieurs années pour récupérer une situation qui était difficile. C’est pour cela qu’il ne faut pas toujours trop comparer en disant : « La situation va mieux, donc tout va mieux pour tout le monde. » Ce n’est pas vrai, ça prend du temps. Il faut laisser à chacun le temps de réémerger. Pour moi, c’est vraiment un bonheur de toujours venir ici à la Joliette, c’est l’un des secteurs, comme tous les secteurs sont importants au CSP, c’est un secteur où c’est très important et pour lequel on a plus d’une raison d’en être fier.
Nadège Leuba
La Joliette, cela fait une année que j’y suis. Moi, en ce moment, j’en retire que du bon. Au début, c’est clair, il faut se remettre un peu en marche. Il faut prendre des horaires de travail, etc. Mais au bout d’un moment, on se rend vraiment compte que cela valait la peine. La Joliette, il y a plein de monde différent, des réfugiés comme des personnes à l’AI, comme des personnes au chômage, en fin de droits, aux services sociaux, des personnes qui ne savent plus ce qu’elles veulent faire dans la vie ou qui cherchent trop d’opportunités en même temps et qui n’arrivent pas à en saisir juste une en fait au final.
Donc important dans ta vie ce passage un moment ici ?
Vraiment important parce que je n’étais pas venue cette année à La Joliette, je n’aurais pas pu concrétiser les choses que j’avais comme rêves dans ma vie. Je n’aurais pas pu voir jusqu’à quel point je pouvais aller pour réaliser des vieux rêves, le film vidéo, des dessins, des articles, des poèmes pour un livre et pas mal de choses en somme.
Pierre Miserez
Pour moi, La Joliette c’est un lieu que j’ai appris à connaître il y a à peu près huit ans, dix ans à sa naissance par mon cousin, Christian Beuret, qui en avait fait le projet. Au début, j’étais très curieux. Moi, je n’étais pas du tout dans le social étant humoriste comédien, mais je trouvais déjà le lieu, il respirait la ferme, il respirait l’âme. Je pense qu’à l’avenir, il y aura beaucoup de Joliette. Je crois que c’est un premier pas. Il y en aura de plus en plus avec ces ateliers, peut-être finalement les patrons viendront même faire leurs commandes ici. Moi, je ne sais pas. Notre société, quand j’apprends qu’il y a 700'000 personnes en Suisse qui sont… Moi, je ne suis pas un spécialiste, mais on pourrait dire burn-out ou borderline qui ne sont même pas répertoriées au chômage. 700'000, c’est énorme et je pense que maintenant enfin, les gens un peu intelligents, les sociologues, les économistes l’ont un peu compris et heureusement qu’il y a les éducateurs et les assistants sociaux et des gens intelligents pour occuper ces gens qui sont une main potentielle. Tout le monde a peur. Dans le fond, tout le monde est très stressé. Dès que l’on voit quelqu’un qui est burn-out ou qui est en dehors des gens, j’ai l’impression, je ne sais pas, peut-être qu’on évolue, ont peur. On a peur de soi-même. On peut tous être la victime de… On peut tous tomber dans une société que… Moi, je suis déjà un marginal. Un marginal qui vit bien, mais qui refuse ce type de société.
Tania Boufassa
Au tout début, j’étais à l’artisanat. J’ai décidé de faire de l’artisanat, de la couture, des choses que je faisais comme hobbies avant de venir à La Joliette et ça m’intéressait. On m’a demandé de faire la conciergerie, parce que je suis quelqu’un de très, pas forcément maniaque, je tiens à ce que les choses soient en place, etc. La Joliette, c’est le fait de rencontrer des gens comme moi et de me rendre compte que je n’étais pas toute seule. Je suis beaucoup plus ouverte à tous types de gens. Je me sens utile, chose que souvent on oublie. Quand on arrive à La Joliette, on se rend compte qu’il n’y a plus de tabous. En tout cas, il y a plus d’une dizaine de nationalités et chacun apporte son petit plus. On est tous au même niveau. Il n’y a pas de plus grand ou plus bas. On est tous pareil. C’est pour ça, pour moi, la Joliette c’est aussi un symbole d’équilibre parce qu’on s’y retrouve, la nature, ce cadre idéal, c’est magnifique.
Christian Beuret
Ce que je dirais de La Joliette ? C’est un programme qui a commencé il y a dix ans exactement cette année. La Joliette s’est tout de suite positionnée comme étant un programme d’insertion sociale. C’est pour cela qu’on a développé un concept, je dirais, qui touche les différents aspects de la personne qui passent chez nous pour leur permettre d’entrer dans des processus d’insertion sociale, de réhabilitation de soi-même, d’image de soi, de retrouver un sens ou de retrouver, de faire des choix peut-être quelque part pour un « redépart » dans la vie. Mon interrogation, c’est qu’on est dans une période d’euphorie au niveau économique. Il semble que le chômage diminue, que les entreprises sont florissantes, que le pouvoir d’achat a augmenté, toutes ces questions très positives et tant mieux si l’économie est au beau fixe. Le problème, c’est que nous, on côtoie des gens qui n’y entrent pas, qui ne rentrent pas dans ce marché du travail pour de multiples raisons et ces personnes-là sont un petit peu occultées. Elles sont nombreuses. Ce ne sont pas seulement quelques personnes par-ci par-là, c’est deux, trois cent mille personnes à l’aide sociale. C’est deux cent mille personnes au chômage, c’est toutes les personnes à l’AI et cela fait pas mal de monde en Suisse qui se retrouve en marge des possibilités de rentrer dans un marché qu’on dit florissant. Cette question-là, elle ne se résout pas facilement parce qu’elle est complexe. Elle touche à des aspects de santé publique. Elle touche à des aspects sociétal et politique que peu de gens ont appréhendés de manière globale.
Texte retranscrit par Françoise Berthod