Madame Lucienne Serex : Écrivain

 

 

Bonjour. Aujourd’hui, nous recevons Lucienne Girardier Serex. Vous êtes écrivain, racontez-nous comment vous êtes venue au métier d’écrivain ?

Bonjour. Un métier pas vraiment en fait. Maintenant c’est vrai, je fais ça pratiquement tout le temps, mais j’ai commencé à écrire la nuit alors que je travaillais le jour. Je n’écrivais pas toute la nuit, mais disons que c’est venu comme ça. C’est venu surtout avec les romans, avec l’envie de faire des recherches sur la Croisade. Le premier roman, c’était un roman sur les Croisades et comme j’ai la foi, je me disais : « Comment est-ce que l’on peut aller se battre pour sa foi ? » Alors, j’ai fait des recherches, des recherches et un jour je me suis dit : « J’ai suffisamment pour écrire » et c’est venu comme ça. Et c’est la même chose pour les poèmes. Les poèmes, je ne les ai pas cherchés. Pschitt, ils viennent et je dois les écrire. Des poèmes, ce n’est pas comme un métier disons, parce que je ne peux pas me mettre à ma table en me disant : « Voilà, c’est neuf heures, je vais commencer. Neuf heures trente, c’est la pause. »

 

Est-ce que vous avez toujours écrit depuis votre enfance ou c’est venu plus tard ?

J’écrivais des textes à l’adolescence. J’en ai retrouvés quand même passablement. J’avais oublié. J’ai trouvé que j’avais écrit passablement de textes à l’adolescence et quand j’ai choisi l’engineering, j’ai abandonné effectivement. J’ai beaucoup lu. Je me suis remplie si l’on veut, mais j’ai cessé d’écrire pendant ma période d’études à l’école d’ingénieurs et mes premières années de travail et c’est revenu tout seul.

 

J’ai lu dans votre curriculum que vous êtes aussi diacre. Vous êtes ingénieur, diacre, mère de famille et écrivain. Comment vous mélangez tout ça ?

C’est-à-dire que dans ma vie, j’ai fait les choses l’une après l’autre. J’étais 100 % ingénieur et après j’ai été 100 % mère de famille et après j’ai fait mes études de diacre. Là, je n’ai jamais été 100 % diacre. J’ai toujours, depuis l’âge de dix-huit ans, j’ai fait de l’animation jeunesse, du catéchisme, ce genre de choses, je n’ai pas travaillé comme diacre à plein temps. Mais cela a été une période de ma vie pour ces études. Et après, je me suis mise à écrire. Maintenant, je fais pratiquement que ça. Mais c’est vrai, par exemple maintenant, j’ai un mandat pour une usine d’horlogerie. Donc, je fais un peu d’horlogerie. Mes enfants sont toujours là, mais ils sont grands et je fais quand même du catéchisme et des cultes pour la jeunesse en plus de mon travail d’écriture. Là, je dois dire que maintenant je fais les quatre.

 

J’ai lu l’un ou l’autre de vos poèmes. Ils sont très beaux.

Merci.

 

Et j’avais l’impression qu’il y a aussi un message dedans. De quoi vous êtes-vous inspirée pour écrire vos poèmes ?

Oui. Il y a quelques poèmes qui sont engagés et j’ai réalisé que le premier poème engagé, je l’avais, je ne crois pas que je l’ai écrit il y a vingt ans, mais je l’ai ressenti il y a vingt ans, parce qu’on travaillait dans la commune à recevoir des requérants d’asile et j’avais été très, très touchée par une femme kosovar : c’est le poème « Exil ». Ce poème, c’est le premier que j’ai écrit et il est venu, parce que j’ai ressenti une force de vie chez cette femme, mais aussi une force de désespoir. Cela m’a terriblement touchée et j’ai écrit ce poème. Oui, il est là-dedans. Il y en a d’autres aussi, on pourrait presque dire, politiques, mais j’espère suffisamment subtils pour que ça ne soit pas forcément un message imposé, mais c’est vrai que par rapport à l’emprise de l’économie sur notre vie, j’ai quelques colères. Mais, ils ne sont pas tous liés à ce genre de choses. Ils viennent beaucoup aussi de ce que je vois, de ce que je ressens dans la nature, face à des personnes et bien sûr cela a été difficile de les mettre tous ensemble, mais j’ai trouvé une cohérence dans les phases de la vie que ce soit l’enfance, des poèmes qui ressurgissent de mon enfance et l’adolescence avec ma fille qui a passé par l’adolescence et le travail, le monde du travail et la vieillesse et tout ça est continu finalement, assez cohérent.

 

Nous avons ici votre livre de poèmes. Je crois que c’est la dernière publication.

Oui.

 

Je voudrais vous demander. Est-ce que vous aimeriez nous lire un poème de votre dernière publication ?

Bien volontiers. Je vais lire justement « Exil » peut-être :

 

Qui es-tu, petite femme

Avec ton grand chagrin ?

Toi qui souris encore

Avec tes beaux yeux noirs

Avec des larmes au bord.

Et voilà ta fille

Qui est grande et belle

Et toi qui te dis

Qu’allons-nous devenir

Égarées dans les pièges

De ce chemin d’exil ?

Il est noir ton chagrin

Et tes cheveux équestres

C’est le récit d’un drame

C’est le destin d’un peuple

C’est le lot d’une femme.

Et voilà ta fille

Qui est grande et belle

Et toi qui vois bien

Qu’elle n’a pas d’avenir

Dans ce pays de neige

Que l’on disait d’asile.

 

Merci beaucoup. Il est vraiment très beau.

Merci.

 

Le vernissage de votre livre a eu lieu à la galerie YD. Cela été un moment émouvant pour vous ?

Oui émouvant, c’est tout à fait le mot. Figurez-vous que j’avais beaucoup d’amis et notamment ceux qui sont venus lire et qui m’ont fait un plaisir extraordinaire. Vous savez qu’il y a un petit poème sur une marionnette et j’ai une amie qui est marionnettiste. Je n’avais pas pensé quand je lui ai demandé, simplement j’aime énormément sa voix, et elle est venue avec sa marionnette et ça, j’ai trouvé extraordinaire. Chaque personne a pris du temps pour lire ses poèmes. Il y en avait même certains, j’avais l’impression que ce n’était pas moi qui les avait écrits parce que les gens les ont interprétés. C’est vrai que c’était extraordinairement émouvant. Dans la salle aussi, j’avais beaucoup de gens à qui je tiens beaucoup et c’était chouette. Il y avait aussi devant un Monsieur qui avait tout le temps le sourire. Je ne le connaissais pas, mais il avait tout le temps le sourire. Je me suis dit : « C’est magnifique, il vit quelque chose de bien. » Il faut dire qu’à la galerie YD, c’est un lieu fantastique. Le décor, il a une histoire et il est aussi extrêmement beau, esthétique. Il a juste la bonne dimension, ce qui fait que chaque fois que j’y vais, on vit vraiment des choses extraordinaires et j’étais vraiment heureuse de pouvoir faire ça dans ce lieu-là. C’était un beau moment.

Vous avez parlé de vernissage, mais il se trouve que pour ce soir-là, j’ai inventé un mot parce que je ne savais pas comment nommer le fait de présenter un nouveau livre à des amis et au public. Peut-être qu’il en existe un, je l’ignore et j’avais écrit vernissage parce que c’est comme cela qu’on fait. On était dans une galerie. Voilà en général, on dit vernissage pour les tableaux. Je me suis dit : « Ça ne va pas du tout pour les livres, parce qu’ils ne sont pas vernis les livres. » J’ai réfléchi et me suis dit : « Le mieux c’est de dire ce que l’on fait ce jour-là » et ce jour, on sort les livres des cartons. Et c’est avec une journaliste d’ailleurs que l’on a réfléchi et on s’est dit : « C’est décartonnage ! ». Décartonnage n’est pas assez joli, alors je me suis dit : « La décartonnée ». Ce soir-là, c’était une décartonnée !

 

Peut-être que vous avez inventé un mot que dans le futur pour les livres, on l’utilisera.

J’espère bien.

 

Votre livre n’est pas verni, ça c’est vrai, mais il y a de très belles photos dedans. Qui est-ce qui a fait ces photos-là ?

Oui, c’est un ami avec qui nous avons travaillé. J’ai une jolie anecdote pour vous dire comment je l’ai rencontré. Ces quelques poèmes, j’en avais sorti quelques-uns, les poèmes d’amour et je les avais proposés à mon cousin qui a un restaurant à Neuchâtel et je lui avais demandé si il était d’accord, pour le 14 février, d’offrir des poèmes d’amour aux amoureux qui viennent le l4 février. Voilà, ça s’est fait. Il les a offerts au dessert et il se trouve que le photographe était là avec sa femme. C’est poétique, non ?

 

C’est vraiment poétique.

Il a aimé les poèmes et il m’a contactée, parce qu’il avait des chansons. On a travaillé d’abord des chansons, parce qu’il est compositeur. Maintenant qu’il est journaliste, il a plusieurs cordes à son arc aussi, je pense que son CV est encore plus fourni que le mien. Il a vécu dans beaucoup de pays et il a beaucoup de talent et il fait des photos de journalisme. Mais ses photos de journalisme, elles sont toujours pleines d’humanité. Quand il photographie les gens, on voit qu’il les aime. On voit qu’il cherche en nous ce qu’il y a de plus humain et c’est ce qui m’a plu énormément.

 

 

Rodrigo Carrizo Couto

 

J.-P. Lambert : C’est vous qui avez illustré ce livre de Lucienne ?

Oui.

 

Comment cela s’est passé pour le choix des photos ?

C’est elle qui connaît mon travail déjà et c’est elle qui est venue une fois chez moi. Elle a regardé tout. C’est beaucoup. C’est elle qui a choisi. C’est clair que quand vous lisez le poème, toutes les photos prennent des sens. C’est très logique le choix et c’est son choix. C’est elle qui a choisi en fonction de ce qui l’intéressait de dire avec ses poèmes.

 

Et votre sentiment, vous avez l’impression que ces poésies vont bien avec vos photos aussi ?

Oui, oui parfois oui. Mais je suis étonné de voir comment ça gagne la vie, une fois ici avec les gens qui lisent. Ça m’a impressionné beaucoup. Franchement, il y a deux ou trois poèmes qui m’ont beaucoup touché. Pour moi, c’est un peu nouveau. Je les avais lus avec les photos, mais les voir ici en direct, c’est très bien. J’ai beaucoup aimé.

 

Vous ne pensiez pas qu’il y avait de la poésie finalement dans vos photos. Est-ce que vous êtes photographe de presse ?

Oui justement. Je suis photo-reporter. Je travaille pour un journal. Je ne me pense pas artiste. Mais c’est vrai que son choix, une fois qu’elle a fait son choix, c’est très logique.

 

Est-ce que vous pensez recommencer cette expérience avec d’autres poètes ?

Non. Je n’ai jamais pensé à ça. Mais avec Lucienne volontiers. Je l’aime beaucoup. C’est une femme extraordinaire, une bonne amie aussi. Une très bonne amie.

 

Vous avez lu ces poésies. Vous êtes d’inspiration espagnole. Comment est-ce que vous avez ressenti cette sensibilité qu’elle a ?

J’aime beaucoup. En plus c’est une poésie, comment dire, moi, je ne suis pas très poétique, mais sa poésie je la comprends bien. Je la sens. Parfois on lit des poèmes et on dit : « Mais, de quoi elle me parle cette personne. » Mais avec Lucienne, je comprends, je sens un message. C’est très bien.

 

Merci beaucoup.

 

 

Le photographe s’appelle Rodrigo Carrizo Couto. Il est argentin. C’est d’ailleurs pour ça que dans le livre, il y a plusieurs photos sur le tango argentin. Il est parti à Buenos-Aires, sa ville d’origine, et il a photographié dans les rues. Actuellement, il est journaliste pour El Pais. On a voulu travailler ensemble non pas de manière à ce qu’il illustre mes poèmes. L’illustration à mon avis, c’est une perte pour l’un et pour l’autre. C’est-à-dire que ça signifie que les poèmes ont besoin d’un support, alors qu’en fait, ils pourraient parler par eux-mêmes. Ça signifie que l’image elle-même n’est qu’un faire-valoir d’un poème. Alors qu’en fait, on a travaillé tout à fait d’une manière séparée. C’est vraiment ses photos de journalisme. Il en a fait quelques-unes en pensant au livre, mais autrement, on a vraiment travaillé surtout sur le thème. Est-ce que le thème est en lien avec le poème et cela donne un regard différent. Moi, j’ai beaucoup aimé cette coopération, parce qu’en fait, on n’est pas du tout du même milieu. On est très amis, mais on n’a pas du tout les mêmes goûts par exemple. Et là, ça donne si l’on veut, un recul, un travail sur le poème qui est assez impressionnant. Moi, j’aime énormément. D’ailleurs ce noir et ce blanc, on pourrait dire… La photo de couverture montre bien ce que nous avons voulu faire.

 

Dans tout votre travail, est-ce que vous recevez un appui par votre famille ?

Oui. Je dois dire qu’ils sont magnifiques, spécialement mon mari parce que des fois, quand on écrit un poème, on n’est plus là ou un roman, on n’est plus vraiment là ! On est dans notre tête, ça tourne et il comprend très bien ça et je trouve merveilleux. Mes enfants aussi sont vraiment très ouverts. Ils me corrigent. Ils me disent ce qu’ils pensent. C’est vraiment magnifique, oui.

 

 

Alexandre

 

J.-P. Lambert : Dis-moi un petit peu quelques mots sur ta maman. Tout le monde n’a pas une maman qui est poète.

Cela ne fait pas super longtemps qu’elle écrit en fait. Elle pense beaucoup à ses poèmes, mais ça ne fait pas super longtemps qu’elle écrit et elle fait un peu parler d’elle. Elle écrit surtout ce qu’elle ressent.

 

Quand tu écoutes ses poèmes ou quand tu les lis, est-ce que tu découvres un peu ta maman ou tu la connaissais déjà très bien ?

Cela dépend des poèmes. Par exemple, les lacs du Québec, j’étais allé avec elle donc sur le coup cela me faisait ressentir beaucoup de choses à moi aussi, mais les poèmes qui étaient surtout pour elle et pour mon père, sur le coup, moi je voyais beaucoup moins les choses.

 

Quand elle parle de ton papa, quand elle parle aussi de ses enfants, comment tu vois ça, comment tu ressens ça ?

Je ressens un peu de fierté. Je suis fier d’avoir une maman comme ça parce qu’elle m’aime. Je ne sais pas, rien de plus. C’est une chouette mère !

 

 

Nous vous remercions pour cette interview que vous nous avez donnée. Au revoir et à la prochaine.

Merci à vous. C’était très gentil. C’est un beau décor. Je suis contente d’être là.

 

 

Interviews réalisées par Linda Fischer et Jean-Pierre Lambert

Texte retranscrit par Françoise Berthod