M. Ionel Nicu Sava : Ambassadeur de Roumanie

 

 

Bonjour. Nous avons invité aujourd’hui M. Ionel Nicu Sava, Docteur en sociologie et ambassadeur de la Roumanie à Berne. On aimerait discuter avec vous des relations entre votre pays, la Roumanie, et la Suisse.

Avant tout, je vous remercie pour l’invitation. Je suis honoré de répondre à votre interview, et je pense que ma mission en Suisse commence sous de bons auspices. Les relations entre la Roumanie et la Suisse se sont développées, à mon avis, depuis 10-15 ans d’une manière positive et encourageante, après que la Roumanie soit entrée dans l’Union européenne et que la Suisse ait décidé de devenir un partenaire de plus en plus proche de l’Union Européenne. Et je pense qu’est venu pour nous le temps de récolter les fruits de cette relation. Avec mon équipe, nous avons la mission de mettre en œuvre la réalisation de ces objectifs.

 

Vous êtes Docteur en sociologie, spécialiste des problèmes de sécurité géopolitique. Dans cette perspective, comment pouvez-vous définir les relations roumano-suisses, surtout après l’adhésion de la Roumanie à l’Union Européenne ?

Pour la Roumanie, l’entrée dans l’Union Européenne a radicalement changé son statut, tout aussi bien du point de vue européen que régional. Dans peu de temps, en ce qui concerne la sécurité, la Roumanie va devenir ce que l’on peut déjà considérer comme un pays frontière. La Suisse, quant à elle, deviendra depuis cette année un pays membre de l’espace Schengen. La Roumanie va rassurer dans ce processus d’intégration la sécurité des frontières suisses, mais le douanier de nos frontières de l’Est deviendra, je le dis encore une fois, une frontière suisse. Cela représente la première de nos fonctions en matière d’espace européen. Deuxièmement, partout en Europe Centrale de l’Ouest, sont apparues une série d’opportunités d’affaires et d’investissements, qui s’ouvrent grâce aux programmes structuraux et aux fonds de cohésion européenne, ainsi qu’aux investisseurs suisses. Je peux dire que la Roumanie, tout comme la Bulgarie et la Pologne, est pour la Suisse un débouché d’investissements plus qu’attractif. Troisièmement, il existe cet agenda régional, qui même s’il est géographiquement proche de la Roumanie, est aussi politiquement dépendant et lié à la Suisse. Je me réfère, par exemple, à la question du Kosovo. Je sais que le public suisse et son gouvernement sont très attentifs à l’évolution de cette zone. D’ailleurs, on se réjouit que la Suisse soit très active dans la zone balkanique. Il est vrai qu’à Bucarest, du point de vue politique, nous voyons les choses un peu différemment que le gouvernement de Berne, puisqu’on est plus proche de la région. Mais ce qui compte, c’est notre désir commun de contribuer à la stabilité des Balkans, dans la zone au Sud du Danube. Enfin, mais pas en dernier lieu, l’entrée de la Roumanie dans ce jeu européen est lié à la relevance de l’espace Est Européen ; celui qui se trouve au-delà des frontières européennes, dans la zone de la Mer Noire et celles du Caucase et de l’ex-union soviétique, et qui représente pour nous une importance plus qu’évidente pour les décennies futures.

 

Sous quel angle les Suisses doivent-ils regarder ces relations avec la Roumanie ? Etant donné que c’est un pays qui est loin : 2'000 km de distance, quand même, avec une évolution historique assez différente.

La Suisse avec ses valeurs géographiques et économiques, malgré le fait qu’elle puisse nous sembler petite, a une importance plus grande qu’on peut le croire à première vue. Je dis cela parce que la Suisse, en ce qui concerne ses décisions économiques et politiques, détient une liberté plus grande que n’importe quel pays européen, et par le simple fait qu’elle possède ce statut de partenaire privilégié. D’un côté, elle ne doit pas se soumettre aux politiques strictes dictées par Bruxelles ; ce qui lui donne une liberté extraordinaire. Voilà donc un aspect faisant que la Suisse jouit d’un pouvoir plus grand dans l’espace européen. Deuxièmement, la Suisse est un comptoir ; un dépôt de certaines ressources financières plus grandes et qui dépassent ses frontières. Elle est un comptoir des investissements, ainsi qu’un distributeur de ces flux financiers. Et c’est la deuxième raison pour laquelle sa place dans le circuit européen et international est plus grande qu’on peut l’imaginer. Ces dernières années, la Suisse a opté pour une politique de plus en plus ouverte, et à mon avis, vers deux agendas qui préoccupent tous les pays européens. Tout d’abord, il s’agit de l’agenda sur l’énergie qui sera le problème européen majeur en ce début du 21ème siècle. Et je pense que la Suisse ne peut pas faire abstraction de ce problème. Évidemment, la deuxième facette de cette problématique est liée à l’Europe Centrale et de l’Est ; cette Europe du Caucase, caspienne, à laquelle nous nous rapportons, en la considérant comme principal fournisseur et dépôt des matières énergétiques du début de ce siècle. Ainsi, n’importe quel investissement et initiative diplomatique, politique et stratégique, liée à la Mer Noire, la Mer Caspienne, la Roumanie, et l’ancien espace soviétique du côté Sud, ont un lien direct et indirect avec tous les pays européens et la Suisse. Aujourd’hui, les distances semblent peut-être grandes, mais dans cette époque de la technologie et du transport instantané, ces distances sont très courtes, très petites.

 

Qu’est-ce qui se passe si on élargit les frontières ? Si on les met un peu au-delà de la rivière Prut. Comment cela pourrait changer la géopolitique de l’Europe ?

Évidemment qu’il existe ces projections et ces attentes, puisque l’Europe est un espace ouvert, et que tout ceux qui y adhèrent et remplissent le minimum de ces critères politiques, économiques et sociaux, sont invités et peuvent devenir membre de l’Union Européenne de l’Europe élargie. C’est le cas de la Turquie, qui n’est pas un pays européen du point de vue géographique, mais affiche quand même des affinités importantes, ainsi que des relations historiques, culturelles et religieuses avec l’Europe, et qui se révèle un candidat sérieux. Dans la même mesure, des pays comme l’Ukraine et la République de Moldavie projettent de se lier à l’avenir à la Communauté Européenne. Il est bien connu dans les milieux bien informés de l’Europe et de la Suisse, que la République de Moldavie est l’un des pays qui souhaite son intégration dans l’Union Européenne, pour pouvoir fortifier ses relations avec les pays européens, et particulièrement avec Bruxelles. La Roumanie l’encourage en permanence dans cette direction, bien que différentes voix et tons politiques de Chisinau ne soient pas toujours au goût de l’opinion publique ou sur la longueur de nos attentes. Mais ce qui est important, c’est que ces pays soient en permanence encouragés à se rapprocher de l’Union Européenne. Je me réjouirais beaucoup si des programmes du gouvernement suisse, des programmes que la Suisse promeut dans l’Europe de l’Est, trouvaient aussi leur accomplissement dans la République de Moldavie. Au moins une partie d’entre eux, en tous cas…

 

Pensez-vous que la République de Moldavie devrait aussi envisager cet éventuel sujet dans l’agenda des discussions avec l’Occident ?

Je maintiens que je me réjouirais si la Suisse réorientait une partie de ces programmes d’assistance vers la République de Moldavie.

 

À votre avis, quelle est l’évolution de l’image en Occident, et surtout en Suisse, vu que l’automne passé, il y a quand même eu des épisodes assez isolés, mais très médiatisés et donc très visibles, où les protagonistes étaient des Roms ? Alors que l’accent et le message étaient finalement pour les Roumains…

L’un des principes fondamentaux sur lequel se fonde l’Union Européenne est celui de la libre circulation des capitaux et des personnes, et évidemment d’autres choses qui composent cette union. La Roumanie a adhéré à l’Union Européenne le 1er janvier 2007. Évidemment, nos citoyens attendent depuis longtemps la libre circulation. C’est un droit qui est aussi marqué dans le traité constitutionnel signé en décembre dernier à Lisbonne, par la Roumanie aussi. Dès lors, il est évident que l’on se réjouit que les citoyens roumains aient obtenu le droit à la libre circulation dans l’Europe unie, donc dans l’Union Européenne, contrairement à la Suisse, où les Roumains ne bénéficient que d’un intervalle de 90 jours de libre circulation. Une partie de ces citoyens ne sont pas seulement des Roumains ; il est vrai qu’ils sont d’ethnies Roms. Culturellement et mentalement, ces citoyens étaient habitués, et pas depuis une année, deux ans ou dix ans, mais depuis des siècles, à voyager librement quand on leur en offre la possibilité. Autrement dit, je pense que ni le gouvernement roumain, ni aucun autre gouvernement européen ne peut empêcher la population Rom d’exprimer sa façon d’être et son style culturel, ainsi que son désir de voyager librement dans un certain espace. Ce que la Roumanie a proposé, et que la Commission Européenne et le Parlement Européen vont mettre en discussion prochainement, c’est que ce problème des Roms soit géré au niveau européen. Etant donné qu’il n’y a pas que des Roms originaires de Roumanie ; il y en a aussi d’Espagne et d’autres pays européens. Je pense que la Suisse se compose aussi d’une petite population d’origine Rom. Ce que vous m’avez suggéré plus tôt s’est finalement avéré lors d’événements isolés, qui étaient plutôt liés à des contextes locaux, et ne peuvent donc, sous aucune modalité, être extrapolés au niveau de toute l’Europe. Autrement dit, je pense que cette méfiance face à l’émigration, et forcément face à la population Rom, ne se justifie pas en ce moment. Et notre expérience, après la libération de la circulation dans les espaces de la Communauté Européenne, montrerait plutôt que notre population se stabilise. Et pas seulement celle de Roumanie ! Je me réfère à l’ensemble de l’Europe de l’Est, dont la Bulgarie ou la Pologne. Les flux migratoires semblent décroître de plus en plus. Sur notre marché, en même temps, il se manifeste un manque des forces de travail, dans le contexte où au sein des pays récemment entrés dans l’Union Européenne, les niveaux salariaux ont monté raisonnablement. Dans cette perspective, je pense ainsi que les attentes ou les méfiances peut-être un peu négatives des citoyens européens, et également des citoyens suisses, seront infirmées. Je ne pense donc pas que nous allons être confrontés avec des problèmes de ce genre.

 

Selon vous, alors, comment les Suisses, mais aussi les Roumains, devraient regarder ces événements ; ces épisodes isolés, mais très médiatisés, qui attirent l’attention sur les Roumains, même s’il s’agit surtout de Roms ?

J’aimerais pouvoir m’arrêter sur ce sujet et le commenter un peu plus. Ce que nous avons constaté, dans le fond, c’est que les choses n’avaient pas atteint la dimension montrée par la presse. Je suppose que des intérêts locaux, et peut-être certaines questions politiques, ont affecté ces événements en leur conférant ces dimensions médiatiques qui n’existent pas autrement dans la réalité.

 

L’agenda des relations roumano-suisses est assez chargé en ce moment. On prévoit des négociations et des discussions au sujet de cette libre circulation, et donc de la problématique liée à celle des Roumains et des Bulgares en Suisse. Indifféremment de ce résultat, comment préconisez-vous l’évolution, et ainsi l’avenir des relations roumano- suisses ?

En ce qui concerne la libre circulation, l’expérience d’autres pays européens de la dimension de la Suisse, la Suède par exemple, nous a montré que la libération et l’exclusion de n’importe quelles restrictions concernant la libre circulation, a finalement conduit à une importation de main-d’œuvre qualifiée faite de professeurs, de médecins et de gens possédant une formation supérieure dans les économies locales. Ce phénomène peut être vu et constaté aussi en Irlande. Mais la dimension de ces flux ou « importations », si on peut les nommer ainsi, de travailleurs provenant de pays récemment entrés dans l’Union Européenne, est assez réduite. Je peux vous dire qu’en Suède, pendant l’année 2007, cent dix demandes de places de travail de la part de citoyens roumains ont été enregistrées. Autrement dit, je ne crois pas qu’il y aura un afflux massif de travailleurs roumains qui solliciteront l’accès sur le marché du travail suisse. Mais le principe de la libre circulation, je pense qu’il est important et qu’il doit être respecté tel qu’il est. Et dans le cadre des négociations avec la Suisse, j’espère qu’il se libéralisera lorsque celles-ci seront finalisées au fur et à mesure du marché du travail. À cette occasion, on aura la confirmation d’un flux plus petit ou plus grand de travailleurs. Je pense, cependant, que d’autres marchés vont absorber ce flux de travailleurs. En ce qui concerne les attentes de la Roumanie et nos perspectives, je crois qu’ici, on se trouve déjà sur un terrain plus solide. Rien que du fait, par exemple, que durant les prochaines années, la Roumanie et les autres pays est-européens bénéficieront de fonds importants provenant des programmes de cohésion, et de fonds structuraux et européens auxquels s’ajoute une contribution suisse signifiante. Ce qui permettra, dans une période de deux à quatre ans, voire sur une période plus longue, de nouvelles possibilités avec des firmes suisses ou le management suisse, grâce à ce que les Suisses savent faire de mieux, afin de démarrer une affaire ou construire un marché. Tout ceci se profile comme quelque chose des plus attractifs pour la Roumanie. On bénéficie d’une période plus qu’encourageante pour le développement des relations entre la Suisse et la Roumanie. Les Roumains viendront en Suisse à l’occasion du Championnat Européen de Football ; on espère alors convaincre les Suisses qu’on est un peuple européen comme tous les autres. Nous invitons les Suisses qui désirent visiter la Roumanie à venir voir les lieux et les gens. Cette année et à l’avenir, je crois que les rencontres directes vont créer une image réelle sur ce que sont la Roumanie et son peuple. En même temps, je pense qu’ils pourront directement découvrir ce qu’ils ne semblent, pour le moment, qu’apparemment connaître par le bais de sources médiatiques telles que journaux et télévision. Je crois qu’un contact direct entre les Roumains et les Suisses peut nous aider dans les deux sens. Nous invitons les Suisses en Roumanie, car il y a beaucoup de choses à voir et à visiter. On se réjouit chaque fois d’accueillir des visiteurs.

 

Monsieur l’ambassadeur, on vous remercie beaucoup d’avoir eu l’amabilité de participer à cette émission. Au revoir.

Je vous remercie moi aussi pour votre invitation. Au revoir.

 

 

Interview réalisée par Simona Radulica Montserrat

Texte retranscrit par Françoise Berthod