Briaval : Jazz manouche
Coco Briaval
Vous êtes un brillant musicien de jazz manouche, mais pour les profanes, quelle différence il y a justement entre le jazz conventionnel et le jazz manouche ?
C’est une bonne question ça. Le jazz conventionnel, je ne sais pas si il y a des conventions dans le jazz, mais disons le jazz américain ce que vous voulez peut-être dire par rapport au jazz manouche. Le jazz américain, c’est les Noirs dans le coton et le jazz manouche, c’est l’homme qui voyage et qui adapte suivant son humeur. C’est pareil, mais d’une façon différente. Il peut y avoir du jazz manouche italien qui consonne avec la façon de jouer en Italie et du jazz manouche allemand qui consonne avec une musique allemande. C’est cela qui fait la musique manouche.
Zézé Briaval
D’abord peut-être parlez-nous de cette musique, une véritable passion personnelle, mais aussi familiale.
J’ai baigné aussi un peu là-dedans. C’est sûr, j’ai commencé à la clarinette à l’âge de douze ans. On faisait une tournée sur Paris en chapiteau en 1987 et d’ailleurs on passait entre autre avec Marcel Zanini, à l’époque, et on avait laissé tous nos instruments, ce qui n’est pas coutume, mais ce soir-là, on les avait laissés sous chapiteau. Il y avait des vigiles qui gardaient et le lendemain, on a voulu remballer et la clarinette n’y était plus ! Mes moyens ne me permettaient pas de racheter un instrument à l’époque, une clarinette, c’était assez cher, maintenant c’est beaucoup plus abordable, donc je me suis mis à la percussion. J’ai fait de la percussion avec le groupe de mon père Coco de 1988 à 1992 et j’avais un ami qui avait un saxo qui était pendu dans sa chambre et je lui ai demandé s’il pouvait me le prêter. Je me suis mis au saxo et j’ai pu m’en acheter un et je me suis mis au saxo grâce à cela. Autrement, je serais peut-être toujours à la clarinette si on ne me l’avait pas volée. Oui, c’est une passion bien sûr.
Gilbert Briaval
Pour parler de cette musique qui traverse les âges. Dans les années soixante, c’était un petit peu déphasé. Aujourd’hui, elle l’est toujours un petit peu, mais pourtant, elle a du succès.
Oui, elle a tout le temps du succès même vis-à-vis des jeunes pour commencer déjà, parce que c’est une musique vivante, qui fait voyager, qui est conviviale. On dit toujours la musique du voyage d’accord ou pas d’accord, je ne sais pas, c’est peut-être un grand mot, c’est surtout la musique du cœur. C’est tout. Avec cette musique en ce moment qui est à la mode, la musique manouche, je suis mais pour moi, c’est la musique déjà pour commencer. C’est le grand mot déjà, mettons le doigt sur la musique, après on verra.
Chantal Briaval
Quand on vous écoute chanter, vous y mettez aussi beaucoup de cœur autant que votre oncle, que votre père.
J’aime beaucoup. C’est une passion, c’est vraiment de la vraie musique. Je me sens bien, je suis motivée. Je me sens bien dans cette musique-là.
Coco Briaval
En ce qui vous concerne, je me suis laissé entendre dire que vous aviez un style bien particulier. Des gens m’ont dit : « Même si on ne les voit pas, on sait que c’est Coco Briaval qui joue. »
Vous savez, ça fait comme beaucoup de musiciens. On a tous notre personnalité et au fil du temps, évidemment les gens qui nous ont entendu il y a quarante ans, ils arrivent à nous reconnaître maintenant parce que nous avons certainement des notes qui reviennent et une façon de jouer, de s’exprimer.
Chantal Briaval
Alors à vingt ans, c’est plutôt le rap ?
Oui, c’est ma génération, mais c’est pareil. Je crois qu’on a un peu la même vie. Je ne suis vraiment pas intéressée par cette musique… Depuis toute petite, ça me suit.
Vous n’avez pas peur que l’on vous traite, je ne sais pas, de rétro ?
On me l’a déjà dit, mais je m’en moque.
René Briaval
J’ai l’impression quand on vous écoute que vous essayez de vous surpasser à chaque spectacle, la dextérité, l’habileté sur la guitare. Vous en faites un point d’honneur, on dirait.
Oui, je crois que ce n’est pas faux, parce que de toute façon, il n’y a pas que nous, que ce soit tous les guitaristes manouches, il y en a des bien adroits d’ailleurs, tous veulent… je crois que c’est l’héritage qui fait qu’on a tellement été aussi, comment je le dirais moi, la musique de Django, c’est une musique d’avant-guerre. Le créateur, c’est lui de toute façon de ce genre de musique et après ce genre de musique est un peu banni quand il y a eu l’époque du yéyé. Nous, on disait qu’on était ringard. Je pense qu’il y a une revanche de montrer que la guitare c’est ça et pas autre chose, donc, la dextérité forcément. Un jour ou l’autre même si on aime faire des belles choses, des fois tranquilles, à un moment donné, on est comme des chevaux à l’état sauvage. Il faut qu’on y aille à fond.
Zézé Briaval
Pour un saxophoniste, qu’est-ce qu’il y a de spécial dans le jazz manouche ?
C’est vrai que dans le jazz manouche, il y a très peu de saxophoniste. C’est beaucoup accordéon, violon, guitare, bien sûr, contrebasse, très peu de batterie. C’est vrai que c’est spécial mais je pense qu’André Ekyan avait déjà joué comme Django à l’époque. Il y avait aussi Alice Campbell qui jouait avec Django des instruments à vent. C’est vrai que maintenant ça fait un peu drôle quand on dit qu’un manouche joue du saxo alto ou ténor dans le jazz manouche. Cela colle bien, surtout l’alto. Je pense qu’il y a une petite ressemblance avec le violon, un peu d’intonation. Pourquoi pas ?
René Briaval
Quand vous avez commencé dans les années soixante, la mode était au yéyé, la mode était au rock.
Complètement. Déjà, c’est à contrario, parce que quand on a, en 63 j’ai douze ans. Je commence à apprendre quelques accords et c’est Eddy Mitchell, Dick Rivers, c’est Hallyday, les Anges blancs, des groupes que l’on connaissait à l’époque. Même avant d’avoir entendu Django, cette musique-là ne m’intéressait pas. Alors pourquoi ? Peut-être que ça allait se décider et ça s’est décidé. C’est la simple et unique raison à mon avis. On a été touché par ça tous dans la famille. Tous les trois en même temps, alors que les parents ne sont pas musiciens. On ne voyage plus. On est sédentaire et malgré tout, on rejoint l’âme du voyage, tout simplement.
Coco Briaval
Pour parler de votre groupe, c’est une histoire de famille. Est-ce que vous pouvez nous parler de vos musiciens ?
Oui. J’ai commencé, moi le premier à apprendre la guitare et après est venu mon frère, René à la guitare aussi. Gilbert qui joue de la batterie voulait jouer de la guitare, mais il s’est trouvé meilleur à la batterie et est devenu batteur. Et après, il y a les jeunes qui arrivent maintenant avec nous.
Le saxophone ?
Le saxophone qui est mon fils évidemment. Lui, cela fait une dizaine d’années qu’il joue avec nous. Il a commencé, je ne sais même pas comment. Il a eu sûrement l’envie de jouer, sans lui dire : « Apprend, fais quelque chose », s’est venu de lui-même.
Et la chanteuse que vous appelez amicalement la gamine ?
Elle est grande la gamine. C’est vrai que c’est une très belle voix. C’est pareil. On ne sait pas au départ si elle va chanter et d’un coup elle se met à chanter et sa voix est belle. On dit : « Oui, il faut que tu fasses. Il n’y a pas de problèmes, il faut que tu essayes. » Elle a essayé et on l’a adoptée.
C’est votre fille ou votre petite-fille ?
Non. C’est ma nièce. C’est la fille de René, mon frère, le deuxième guitariste.
Zézé Briaval
Votre père n’a pas eu peur d’évoluer. Il y a le saxophone, il y a aussi maintenant la chanson ?
Le saxophone qui apporte aussi notre couleur et il y a la chanteuse qui est là. C’est vrai que cela apporte beaucoup au groupe. On nous avait toujours dit : « Pourquoi il n’y a personne qui chante dans votre groupe ? » Ce qui est super, c’est qu’on a quelqu’un qui est puriste et deuxièmement, elle fait partie de la famille. C’est une cohésion, c’est important pour la cohésion. On a souvent essayé avec d’autres musiciens, mais c’est dur de s’entendre à 100 %, la musique c’est quand même une complicité et il faut l’avoir. C’est comme un joueur de foot sur un terrain, s’ils n’ont pas de complicité… La musique, c’est encore autre chose, ça joue beaucoup avec le mental. C’est très important.
Coco Briaval
D’où viennent les manouches ?
C’est un mot qui est disons grand, parce que cela veut dire « hommes du voyage », ça peut être manouche piémontais, manouche allemand, manouche suédois, c’est des hommes du voyage.
Vous êtes auteur, compositeur ?
Oui auteur, compositeur, les deux.
De nombreux CD déjà ?
Je pense qu’au niveau 33 tours, on est au douzième. Les CD peut être cinq, peut être sept ou huit 45 tours, des cassettes. Je ne sais plus vous dire…
Gilbert Briaval
Quand on vous voit jouer, qu’il y ait beaucoup de monde ou qu’il y ait peu de monde dans la salle, vous y mettez toujours le même cœur ?
Depuis tout le temps, ça a toujours duré. Pourquoi ? Parce qu’il faut convaincre déjà pour commencer. Il faut déjà convaincre le public et on n’est pas là pour faire la tête et on est là pour s’amuser, pour faire de la musique et amuser les autres et surtout les faire voyager dans le temps. C’est tout.
Interviews réalisées par Jean-Pierre Lambert
Texte retranscrit par Françoise Berthod