Apprendre la différence

 

 

Valérie Reuge

 

Isaline, c’est une petite fille qui fait partie de la classe de mon fils et elle est venue une fois avec moi aux Perce-Neige avec notre fille et elle a eu une rencontre un peu difficile face aux résidents qui étaient là. Elle a eu un moment de recul, de peur, un peu inexpliqué. Moi, je ne me suis pas rendu compte tout de suite de cette attitude. Pour moi, c’était vraiment naturel. J’avais… mes enfants avaient une approche complètement différente et ça m’a interpellé après et je me suis dit : « Voilà, pourquoi ne pas essayer de faire une rencontre, travailler sur la différence, mais pas en vis-à-vis, face à face, à se dire on se regarde, on s’observe, on se scrute » et Nicolas, M. Girardbille, a été complètement disposé à se lancer dans cette idée. La peinture, c’est quelque chose qui nous plaît aux deux. Lui fait un travail à l’école sur la peinture. Moi, je le fais déjà avec Albeiro. C’était vraiment le fil conducteur de l’histoire, on y va autour de la peinture. C’était vraiment l’idée, voir ce que l’on pouvait créer entre nous de cette rencontre. J’avais peur surtout de la réaction des enfants, parce qu’un enfant qui a peur, il va se défendre en se moquant, en agressant. Je me demandais, je faisais confiance, mais j’avais quand même une appréhension par rapport à cette rencontre et le fait de travailler ensemble, d’avoir le même projet, la relation est normale. C’est ça, on est dans une relation complètement normale, d’égal à égal. C’est le sentiment que je ressens dans les échanges qui peuvent se passer quand on les écoute parler autour de la table. C’est ça, intégrer les personnes handicapées, les accepter. Ils peuvent faire comme tout le monde. On peut tous faire la même chose. C’est juste le regard de l’autre. Les jeunes… c’est l’avenir. C’est eux qui peuvent aussi défendre ces idées. C’est comme accepter quelqu’un qui est différend de nous, parce qu’il est punk, parce qu’il est je ne sais pas quoi… sa façon vestimentaire. Je crois que cela se passe tout aussi bien, pareil.

Isaline, elle m’a dit que c’était impeccable. La peur qu’elle avait pu ressentir face à la différence s’était un peu balayé. Tout le monde se rend compte qu’on peut tous faire la même chose, à des niveaux différents, des capacités différentes. Mais quand on voit les travaux….

 

 

Gaétan

 

Qu’est-ce que tu penses de cette leçon de dessin un petit peu spéciale et pourquoi elle est spéciale ?

Parce qu’il y a des personnes handicapées et je trouve bien d’intégrer les handicapés avec des enfants pas handicapés. Cela je trouve assez bien le contact entre les personnes handicapées et les enfants.

 

Tu as déjà rencontré avant des enfants handicapés ?

Où ma maman travaille. Je vais avec elle et j’en vois.

 

C’est des enfants très différents des autres, tu trouves ?

Non. Tout le monde dit ça, mais moi je trouve… ils ont des petits problèmes, mais sinon non.

 

 

Cédric

 

Racontez-moi comment ça se passe aujourd’hui cette leçon de dessin ?

Cela va bien. On est très content de voir les élèves.

 

Les élèves sont gentils ?

Oui.

 

Racontez un peu, comment ça s’est passé ce matin, qu’est-ce que vous avez dû faire ?

On a dansé la salsa.

 

Et les dessins, vous faites des dessins spéciaux, racontez-moi cela ?

Oui.

 

Qu’est-ce qu’il vous a demandé l’artiste ?

Les instruments de musique. J’espère qu’on va faire un peu varié et que ça marche bien pour le Locle après ?

 

C’est pour faire un concours ?

Oui du Locle.

 

 

Benjamin

 

C’est une leçon un petit peu spéciale aujourd’hui. Tu peux nous dire pourquoi c’est spécial ?

Parce qu’on a de la peinture et avec notre prof, on n’en fait pas souvent. Il y a aussi un peintre assez connu qui vient. Lui, il nous aide aussi beaucoup pour mieux améliorer les peintures qu’on fait. Vu qu’on avait des copains avant qui ne peignaient pas assez bien, maintenant ils peignent très bien depuis qu’il est là.

 

Vous avez des invités aussi qui sont un petit peu spéciaux ?

Oui, ils sont handicapés. C’est assez triste quand même.

 

Pourquoi tu penses que c’est assez triste ?

Parce qu’ils n’ont pas la chance d’être comme nous.

 

Mais ils ont l’air d’être gentils comme tous les autres ?

Oui surtout il y en a quelques-uns comme le Monsieur que vous venez d’interroger, lui, il est assez sympa. Il y a aussi un Monsieur dans une chaise roulante qui est rigolo aussi.

 

 

Killian

 

Pour toi, tu peux me dire, est-ce que tu penses que ce serait bien que des gens handicapés soient dans des écoles avec vous ?

Oui, comme ça ils apprennent à connaître du monde, ils ne se sentent pas seuls. Quelquefois, ils sont rigolos, mais ce n’est pas de leur faute. Ils sont gentils avec nous.

 

Tu n’as pas peur que si on les mettait dans des écoles comme vous, avec vous, d’autres enfants se moquent d’eux ?

Il ne faut pas se moquer d’eux. Peut-être que ça peut-être choquant, mais il ne faut pas se moquer d’eux.

 

 

Albeiro Sarria

 

Vous avez l’habitude de faire des leçons, des démonstrations. Comment vous appelez ce que vous faites ici aujourd’hui ?

C’est des ateliers toujours basés sur l’expérience et c’est des ateliers à thème. On travaille aujourd’hui avec le thème de la musique et c’est sur le terrain surtout que l’on fait ça.

 

Des jeunes enfants, de la musique, mais aussi des personnes handicapées ?

Oui. L’idée était de faire visiter l’école et que les enfants se rendent compte aussi ce que c’est qu’un handicapé. Comment ça se passe, ses limites et en même temps ses capacités d’intégration, c’est ça.

 

Quel bilan déjà vous pouvez faire ?

Là, on est en train de finir toutes les affiches, parce qu’aujourd’hui c’est un thème avec la musique et l’idée c’est de faire des affiches pour un concours. On est en train de finir et je pense que c’est une bonne balance. C’est assez bien le résultat.

 

Et sur le plan de l’intégration, quel bilan aussi ?

De l’intégration, on le voit, ils sont très heureux, contents. Ils sont hyper bien autant les élèves de l’école que les invités.

 

 

Jérémy

 

Tu as vu qu’il y avait quatre personnes qui étaient là. Ce sont des grandes personnes, qu’est-ce que tu en penses ?

C’est gentil qu’elles viennent avec nous dessiner.

 

Tu as remarqué que c’est des personnes qui n’ont peut-être jamais été à l’école. Tu as vu que c’était des gens qui avaient des problèmes ?

Oui, j’ai remarqué qu’elles étaient handicapées mentales, mais ce n’est pas ça qui les empêche de vivre.

 

Mais tu ne penses pas que pour eux c’est difficile parfois ?

Je pense que cela a été difficile. Chez certains cela se voit, chez certain ça ne se voit pas. Je pense que cela a été difficile avant.

 

Pourquoi tu penses que c’est difficile pour eux ?

Parce qu’ils ne peuvent pas vivre comme nous.

 

Si un jour dans ton quartier, tu rencontrais un garçon ou une fille qui auraient un problème mental comme ça, tu le prendrais comme copain ou tu ne le prendrais pas ?

Je le prendrais. Ce n’est pas parce qu’il est handicapé mental qu’il ne peut pas avoir d’amis. Si, il est gentil, je le prends comme copain.

 

Pour toi qu’il ait un problème mental, psychologique, cela ne te pose pas de soucis ?

Non. J’ai des copains… J’ai un copain qui a eu une entorse et c’est toujours mon copain, ça ne changera jamais !

 

 

Christine

 

Vous faites aujourd’hui des dessins avec des enfants de Fontaines, comment ça va ?

Cela va bien.

 

Les enfants sont gentils ?

Oui. Je les admire.

 

Pourquoi vous les admirez ?

Ils sont choux.

 

Vous rigolez tout le temps ?

Oui tout le temps.

 

Pourquoi ?

Parce que je suis contente.

 

Tous les jours quand vous vous levez le matin ?

Tous les jours. Le matin, je me lève, je déjeune. Je rigole un moment avec mes camarades. Voilà c’est tout.

 

Aux Perce-Neige, vous travaillez aussi, vous faites quelque chose dans un atelier ?

Oui je suis à l’atelier « Fagots » chez Sandrine.

 

Et vous faites quoi à l’atelier « Fagots » ?

Je mets du bois dans un cercle, après je prends la pause. Je vais dîner et c’est tout.

 

Et ici avec les enfants, qu’est-ce que vous faites ce matin ?

De la peinture.

 

Mais spécial ?

Oui.

 

Qu’est-ce qu’il a dit le peintre tout à l’heure ?

C’était joli.

 

C’est pour faire des affiches ?

Oui pour la Fête de la musique.

 

 

Cynthia

 

C’est une leçon de dessin un peu spéciale aujourd’hui ?

Oui.

 

Pourquoi c’est spécial ?

C’est spécial, parce qu’il y a des invités et on fait des dessins par rapport à la musique.

 

Ces invités justement, ils ont quelque chose de spécial ?

Oui, ils sont handicapés.

 

Est-ce que cela te poses un problème qu’ils soient avec vous avec leur handicap ?

Non pas du tout. Cela me fait plutôt plaisir. Comme ça, ils auront le temps d’avoir de la compagnie.

 

Tu penses que c’est difficile de vivre avec un handicap mental ?

Non. Je ne le pense pas.

 

Mais ils ne peuvent pas aller dans les écoles comme vous ?

Non. Ils doivent aller dans des écoles spéciales pour les handicapés mentaux.

 

Si tout à coup, toi, tu trouvais dans ta rue ou ta maison, un garçon ou une fille qui a un handicap mental, est-ce que cette personne pourrait devenir ton ami ?

Oui.

 

Cela ne te poserait pas un problème ?

Non pas du tout.

 

Pourquoi ?

C’est des gens comme les autres. Ils ont juste des problèmes.

 

Ils sont gentils comme les autres ?

Oui, ils sont gentils comme les autres.

 

C’est la première fois que tu rencontrais des personnes qui avaient un handicap mental ?

Oui, c’est la première fois.

 

Tu penses que c’est bien l’idée de votre instituteur ?

Oui, c’est bien. J’aime bien l’idée.

 

 

Nicolas Girardbille

 

C’est parti à la base d’un travail que l’on fait avec tout le collège sur les peintres. Comme on étudie des peintres très connus et que l’on fait chaque fois un tableau à la manière de… Mme Reuge est venue me proposer de faire un atelier avec Albeiro Sarria, avec qui j’avais déjà fait un atelier il y a quelques années et elle proposait de faire la démarche avec quelques personnes handicapées pour qu’elles viennent peindre avec les enfants. Tout de suite, cela m’a intéressé. J’ai trouvé intéressant et on est parti comme ça. On a demandé chacun un financement de notre côté pour payer la moitié de l’atelier et on a fixé quatre rendez-vous. On a décidé d’étudier Albeiro Sarria comme neuvième peintre durant l’année.

 

Est-ce que cela vous a inquiété ces invités un petit peu particulier ?

Non, non. Les enfants en général comprennent bien les difficultés des autres. D’ailleurs, à l’intérieur des classes, comme c’est très hétérogène, ils essayent de s’entraider et ils se rendent bien compte que certains élèves sont moins bons que d’autres, ont plus de peine. En général, ils sont assez tolérants.

Comme c’était la deuxième fois qu’on le faisait, une petite partie de la gêne était déjà tombée. Il suffit de peu de fois où l’on rencontre ces personnes pour qu’on s’habitue à leur handicap. Après, on n’y prête presque plus attention.

 

On peut presque dire qu’après deux ou trois rencontres, des liens mêmes c’était déjà établi entre les enfants et les personnes handicapées ?

Oui je pense pour certains. Après, certains élèves ont encore un peu peur, mais pour d’autres… Ils sont très attachants. Leur comportement fait qu’ils sont attendrissants et qu’on a envie de les aider, de rire avec eux.

 

On est quand même dans une société qui vit avec quelques ghettos. Certains enfants me disaient qu’ils n’avaient jamais rencontré encore un handicapé mental ?

Comme ils sont en général dans des institutions dès leur plus jeune âge, ils n’ont pas forcément l’occasion de les côtoyer.

 

Mais visiblement, ça s’est bien passé. Vous, vous seriez assez pour prendre un enfant comme ça dans votre classe de temps en temps si c’est vous qui pouviez décider ?

Si c’était à moins de décider, oui avec une personne qui l’accompagne. Moi je pense que si quelqu’un venait l’accompagner, ça serait vraiment bien. Comme on est déjà beaucoup dans les classes, c’est vrai qu’au niveau de la gestion, ça complique encore pas mal les choses. Mais sinon au niveau intégration, je trouve vraiment intéressant.

 

 

Interviews réalisées par Jean-Pierre Lambert

Texte retranscrit par Françoise Berthod