Monsieur Jean-Michel Olivier : Écrivain
Mesdames et Messieurs, j’ai le grand plaisir aujourd’hui d’accueillir dans le cadre de l’émission « Canevas », Jean-Michel Olivier. Jean-Michel Olivier est d’origine vaudoise, et vit à Genève où il est enseignant de langue française et anglaise. Il est né en 1952 et aurait d’illustres ancêtres vaudois. Je le reçois aujourd’hui pour un entretien au sujet de ses livres et de sa vie.
Jean-Michel Olivier, vous avez passé votre enfance à Genève dans le quartier de Saint-Jean. Et la particularité concernant le quartier de Saint-Jean, c’est que ses rues portent toutes le nom d’une œuvre de Jean-Jacques Rousseau, et que non loin de ce quartier de Saint-Jean se trouve le stade des Charmilles. Vous êtes né sous la double étoile de la littérature et du sport ; et du football plus particulièrement. Et je crois savoir que vous avez assez longtemps hésité entre des études, une formation littéraire et le football.
Quand on est gosse, on ne rêve pas de devenir écrivain tout de suite. On rêve plutôt de devenir footballeur, surtout quand on habite dans un quartier comme celui de Saint-Jean. Mais on est marqué malgré tout par le nom des rues, par ce personnage de Rousseau qui est quand même très énigmatique et y est très présent malgré tout. Mais les rêves, c’est du côté du Stade des Charmilles. Qui n’existe plus aujourd’hui, mais qui à l’époque, était une sorte de chaudron. Surtout le dimanche où tout le monde se retrouvait ; toutes classes sociales confondues.
Mais vous avez hésité ; et assez longtemps même… Vous envisagiez sérieusement une carrière de footballeur professionnel. Est-ce que ce n’était qu’un rêve ou vraiment quelque chose de plus ?
Écoutez, je crois qu’on reste au stade du rêve. C’était un rêve ou un fantasme ; parce que la réalité, c’est bien sûr très différent. Je ne crois pas que le football romand ait perdu un grand footballeur avec moi. J’ai adoré faire du football ; j’en ai joué beaucoup. Mais il y a des limites que je n’ai pas pu dépasser, et je pense modestement être plus doué pour d’autres activités.
Mais si vous étiez devenu footballeur professionnel, est-ce que vous pensez que cela aurait été un obstacle pour votre carrière littéraire ?
À mon avis, c’est difficile, après, de bifurquer. La carrière de footballeur est une carrière qui est très limitée dans le temps. On a souvent une deuxième ou troisième vie après. Peut-être qu’on peut bifurquer vers l’écriture ou écrire des livres, etc. Mais c’est quand même assez rare, d’une manière générale.
Vous avez continué votre formation, vos études classiques à Genève, et à l’Université de Genève, justement, où vous avez eu comme maîtres de très grandes personnalités très connues telles que l’écrivain Jean Starobinski et le Professeur Michel Butor. Ces deux grands Messieurs du pays ont-ils eu une influence dans votre choix de carrière littéraire?
Absolument. J’ai eu la chance de faire des études à l’Université, à une époque où vraiment il y avait encore ce que vous avez appelé des Maîtres. Ce qui ne veut pas dire qu’aujourd’hui il n’y en a plus, mais à l’époque, les études littéraires étaient peut-être mieux vues, mieux considérées qu’aujourd’hui. Et il est vrai que cette Université avait la particularité d’attirer des personnalités comme Butor. J’ai suivi aussi les cours d’un philosophe français : Jacques Derrida. Toutes des personnalités vraiment un peu d’exception. Et avec Butor, c’était intéressant, parce que c’était vraiment la première fois en Suisse, notamment en Suisse romande, qu’on invitait une personnalité à venir enseigner. Une personnalité qui était aussi écrivain ou romancier. Il arrivait, et pour nous autres étudiants, c’était un romancier qu’on adulait, d’une certaine manière. Il avait reçu des Prix, etc. Le rapport était tout à fait différent d’avec les autres professeurs, qui étaient plus érudits ou plus classiques comme Starobinski, Dragonetti, etc.
Vous êtes alors devenu enseignant… Vous avez fait des études d’anglais et de français et vous enseignez. Vous êtes d’ailleurs toujours professeur d’anglais et de français dans un collège à Genève. On vous a interrogé à propos de l’activité de l’écrivain… On vous a demandé par rapport à cette activité, quel métier vous n’auriez pas voulu faire, et vous avez dit que vous n’auriez pas voulu être comédien. Or, quelque chose m’a surpris, Jean-Michel Olivier, en lisant et en consultant votre site Internet. Je suis tombé sur le passage suivant, que je me permettrai de relire pour nos téléspectateurs et nos téléspectatrices : « Le besoin de dissimuler est inséparable du plaisir de jouer. Si j’écris, si je mets en scène différents personnages, c’est parce qu’à mon sens, j’ai un sens enfantin du jeu. J’éprouve un plaisir infini à porter des masques ». N’y a-t-il pas une contradiction entre le choix que vous avez fait d’être écrivain et homme de lettres, et cette réponse selon laquelle vous n’auriez pas voulu être comédien. L’écrivain n’est-il pas un comédien ?
Je crois que vous avez raison. Vous soulevez là une belle contradiction qu’il faut expliquer. Dans mon esprit, ce n’en est pas véritablement une, parce que quand j’ai dit que je n’aurais pas pu être comédien, je pensais essentiellement à la scène. C’est vrai que je me suis produit, et que j’ai fait de la musique. Mais je n’ai jamais, Dieu merci, joué dans des pièces de théâtre. Par contre, j’ai effectivement fait de la musique, etc. Mais jouer sur une scène, ça m’a toujours paralysé, et je serais franchement incapable physiquement de pouvoir me produire maintenant sur une scène. J’ai joué dans des petites scénettes avec des élèves, dans des spectacles… Mais rien que ça me terrorise ! Avec le métier, ou en tous cas l’occupation d’écrivain, on est caché quand même cachés. On est dans son petit atelier, son bureau ; un endroit où personne ne vous observe…
On est à la fois metteur en scène et comédien.
Comédien aussi, absolument. Mais il n’y a pas cette exhibition publique ; cette prestation physique que nécessite le vrai métier de comédien.
Il y a deux livres qui ont retenu plus particulièrement mon attention. D’une part « l’Enfant Secret », d’une part, qui a obtenu le prestigieux Prix Dentan il y a quelques années. Et curieusement, vous avez parlé de ce livre comme d’un récit, alors que celui-ci, à mon sens, possède toutes les caractéristiques du roman. Une histoire, divers personnages, au sein d’un déploiement dans l’espace, un déploiement dans le temps. À mon sens, depuis toujours, le terme récit s’appliquerait davantage à un ouvrage de type plus personnel ou plus personnalisé. Plus près, en tous cas, du journal ou du témoignage.
Oui. Vous mettez justement le doigt sur une faille. La faille qui a peut-être donné naissance au livre, en fait. Je suis parti de l’idée d’une histoire déjà ancienne, et j’ai commencé à écrire le livre il y a plus de dix ans, ou du moins à prendre des notes. Je voulais écrire l’histoire de mes grands-parents. Mes grands-parents qui viennent d’Italie, du côté de ma mère, et du canton de Vaud, de celui de mon père. J’ai commencé à écrire, etc. En essayant d’être le plus fidèle possible à mes souvenirs, et à l’image de mes grands-parents réels. En me disant toujours que lorsqu’on écrit sur des personnes ayant réellement existé, on n’a pas le droit d’inventer, ni de trahir. On n’en a pas le droit ! Alors très vite, je me suis retrouvé dans une sorte d’impasse, parce qu’au fond, il manquait des pans entiers de cette histoire que les survivants, c’est-à-dire mon père et ma mère, ne pouvaient pas reconstituer d’une certaine manière. Soit on n’en parle pas ; soit on essaye soi-même par imagination de remplir un peu les vides, les blancs. C’est ce que j’ai essayé de faire, et les personnages, prennent leur autonomie, petit à petit… Vous en savez quelque chose, vous qui avez écrit plusieurs romans...
De l’épaisseur.
Ils prennent de l’épaisseur, absolument. Leur caractère propre ; et vous suivez, vous racontez leur histoire à partir de faits réels. Mais bon, vous inventez énormément ; vous leur inventez une seconde, voire une troisième vie, qui parfois est vraie ou plus vraie que la vraie vie. Et c’est justement ça qui est intéressant dans le roman. Ma mère en lisant le livre m’a dit : « C’est drôle ce que tu racontes sur ton grand-père, etc. Moi, je ne t’ai jamais raconté ça. Mais c’est vrai, ça me revient en mémoire. C’est ce qui s’est vraiment passé ». Personne ne m’en avait parlé, apparemment… Par imagination, on reconstitue une réalité qui est tout à fait plausible, ou peut-être plus vraie que la vraie.
Vous avez prononcé le mot image, imagination. C’est un terme qui a beaucoup d’importance dans votre roman. Vous parlez d’images en disant image et magie. Ce sont les mêmes lettres dans un ordre différent, et le mot image apparaît tout au long de votre livre. Dès la première ligne de votre récit ou roman, et on voit alors l’importance que ça prend. D’ailleurs, le protagoniste de votre livre est photographe. Et le photographe attitré du Duce, qu’on va suivre dans tout son itinéraire. Je me suis ainsi posé une question… Vous appartenez à une génération qui a bien connu le cinéma, et qui a beaucoup fréquenté les salles obscures. Je me suis donc demandé si ce choix de ce protagoniste qui est photographe et vos références à l’image, n’aurait pas également eu une influence ou un lien avec le cinéma.
Mon imagination est façonnée par les films, par le cinéma, par les livres certainement, et par la bande dessinée aussi. Il y a toute une série de domaines qui nous ont vraiment marqués. Mais le cinéma, c’était vraiment une influence importante. La question de l’image m’intéressait depuis très longtemps déjà.
Vous avez d’ailleurs déjà publié des ouvrages relatifs à la photographie.
C’est ça. La photographie, la peinture, et en fouillant dans mon passé…
Vous avez eu des ancêtres photographes ?
Mon grand-père était vraiment photographe. Il y a toutes ses photos qui traînaient, qu’on avait perdues, etc. C’est vrai qu’au début du livre, il y a ces quatre images de quatre personnages qui sont comme des photographies mentales, et qui seront développées par la suite dans le roman. Mais ça commence par une image, c’est vrai, et des voix. Après on essaye de les préciser, puis de développer cette photographie.
D’ailleurs, dans votre vision que vous avez des choses à travers l’image, il y a à la fois celle du monde italien de l’époque du Duce et de la montée du fasciste italien, que celle du photographe Julien, qui est le personnage important de votre livre. Mais on s’aperçoit également de l’impact que l’image avait politiquement parlant à cette époque, et vous insistez aussi beaucoup sur cet aspect. Il n’y a pas seulement le photographe qui vit de son art photographique, mais également l’utilisation que les pouvoirs publics de l’époque en font ; et c’est transposable en Allemagne également.
Oui. Les hommes politiques ont très vite compris l’importance de l’image, justement par rapport à la population. L’importance de l’image par rapport à la popularité de leur personne. Mais Mussolini l’a compris encore plus vite que les autres. C’était véritablement systématique ! Il a créé un ministère de l’image, de la propagande…
Créateur des studios de cinéma Cinecittà sauf erreur.
Absolument. Cet institut s’appelait « l’Institut Luce ». La lumière. Luce-Duce, on n’est pas très loin… Des gens travaillaient non seulement à rassembler des images, mais ils les modifiaient, les truquaient. Ils rajoutaient des personnages ; en effaçaient d’autres. Ensuite, ils les livraient aux médias.
Ce qui s’est passé aussi en Union soviétique.
Absolument. Mais ça a été vraiment systématisé avec le fascisme italien, et le Duce a probablement été l’un des hommes d’Etat le plus photographié au monde. Il y a des centaines de milliers de clichés.
Il tenait absolument à la défense de son image ; au culte de sa personnalité.
Tout à fait. Il y a toute une dramaturgie, et même une pause qu’il a vraiment imposée à ses photographes.
À travers la manière remarquable avec laquelle vous avez écrit votre roman, on sent très bien tout ce pouvoir qui s’est conforté, et s’est battu sur une image qu’on donne. Une image vraiment tyrannique. Mais il y a un autre pan que vous avez également fort bien observé : celui de l’enfance face au comportement. Il y a à la fois l’image ayant assis ce pouvoir devenu fascinant auprès des foules, mais aussi une attitude ou un comportement. Et là, je vais me permettre de lire un passage dans lequel vous parlez de l’importance en tant que pouvoir. Non seulement de l’image que donne le chef d’État, mais également de l’utilisation qu’il sait faire du sentiment de l’enfance. Vous dites ceci : « Les images imprimées dans l’enfance. C’est là, dans ce trésor d’effigie inconscient, vivace, indestructible, qu’il puise de ses forces. Ces images hors du temps sondent sa fascination. Mais l’enfance n’est pas éternelle dites-vous. Pour que cette fascination perdure, il n’y a qu’un moyen : que l’enfance n’ait jamais de fin, qu’elle se prolonge toute la vie durant. L’enfant ne doit jamais grandir. Même adulte, il doit demeurer un enfant. Même au moment de rendre son dernier souffle, il faut qu’il reste enfant. Celui qui n’a pas encore droit à la parole, celui qui obéit, celui qui admire sans comprendre, celui qui vit sous l’empire des images. » Et vous terminez par : « Voilà pourquoi le Maître, qu’il s’appelle Mao, Staline, Hitler ou Mussolini, infantilise à chaque instant la foule de ses adorateurs ; de même qu’il diabolise ses détracteurs. C’est à ce prix seulement qu’il assoit son pouvoir. »
Oui Mussolini a très vite compris le parti qu’il pouvait tirer en utilisant la fascination. En jouant sur cette fascination que les enfants ont pour les images et les voix. On sait l’importance des discours pour lui, comme pour Hiltler et tous les grands dictateurs. Et les images aussi… En multipliant chaque fois des images très théâtrales, très soignées d’eux-même ; on peut maintenir cette fascination. On maintient en somme les gens le plus longtemps possible dans cet état de dépendance. Les gens ne cherchent ainsi pas ailleurs. Ils votent pour vous, vous adulent, vous adorent, et ça c’est quelque chose ! Une adoration qui, chez certaines personnes, a même duré toute une vie, sans qu’ils en démordent...
Mais ce qui est aussi intéressant dans votre livre, c’est que Campo, un personnage important du récit, prend lui-même du recul, et mesure à quel point celle-ci a été un instrument de pouvoir. Mais sans y croire, au fond… Mais Campo reste un homme libre, et il écrit à sa fille Livia. Je cite : « Une photographie n’est pas une épreuve du réel ; elle n’atteste rien. Elle ne glorifie rien, n’éclaire rien de ce qui est visible. On ne peut pas construire une vie sur des images ; les célébrer, leur faire une confiance aveugle. Voilà pourquoi, quelles que soient leur origine, toutes les religions idolâtres sont vouées à disparaître tôt ou tard de la mémoire des hommes. » Campo se montre donc très sceptique vis-à-vis de ce pouvoir qui s’est assis sur l’image.
Absolument. Ce personnage est inspiré de mon grand-père qui est Italien. Et un de mes grands regrets, c’est de ne jamais avoir pu lui poser directement la question. Chez nous, ça a toujours été tabou. On n’a jamais parlé de cette période-là. Et il y a quand même une trentaine d’années qu’il est mort. J’avais dix-huit, dix-neuf ans quand il est mort. Je n’ai pas creusé la question et je le regrette beaucoup aujourd’hui. Sa position par rapport à l’image et la glorification de cette image, justement. Je n’ai jamais pu la connaître véritablement… Là, j’y vais par spéculation. J’imagine en effet cette distance qui lui permet quand même de voir avec une certaine ironie le travail qu’on lui fait faire, et cette espèce de glorification de l’image à laquelle il participe. Une glorification politique, clairement politique, mais avec quand même une petite distance, un regard qui était celui que je lui ai connu dans d’autres circonstances, lors desquelles il faisait preuve d’humour et d’un peu de dérision. J’imagine qu’il était comme ça. Mais là, je spécule…
L’image
nous accompagne dans « L’Enfant secret » du début jusqu’à la fin. Et
d’ailleurs, en lisant les dernières lignes de votre roman :
« J’ausculte les voix ; je déchire le silence. Mon histoire commence
où s’efface l’image. » Je me suis demandé, si ce n’était pas déjà un signe
avant-coureur, ou une introduction à votre grand roman qui a suivi quelques années
après : «
Oui. Vous savez, quand on écrit et qu’on a l’impression de terminer un livre, on met le point final. C’est très bien. Le livre ensuite paraît, mais le travail, à mon avis, continue à se faire ; du moins de manière inconsciente, et il est vrai que très souvent, les dernières lignes ou la dernière image d’un livre sera en fait la première du livre d’après. Mais on ne le sait pas encore ! On ne sait pas encore ce qu’on va écrire par la suite, car on n’a pas tout programmé quand même.
Claude Frochaux, éditeur, que nous connaissons bien et qui a longtemps travaillé aux Éditions L’Âge d’Homme, était le bras droit de Vladimir Dimitrijevic et me disait un jour, que souvent, quand il lisait les dernières lignes d’un livre, il devinait au fond l’étape suivante. Dans la mesure où il connaissait déjà l’auteur, ou avait déjà lu un certain nombre de ses oeuvres. Il dénotait des liens entre les derniers livres et ceux qui étaient en train de se faire ou en projet.
Oui. Je pense qu’il y a vraiment une continuation secrète, invisible d’un livre à l’autre, qui apparaît après coup et grâce aux lecteurs. C’est vrai.
Dans
«
Oui, tout à fait. Modestement, mais c’est vrai que c’est une de mes passions dans la vie. La question que je me suis posée au moment de commencer ce livre était : « Voilà, il y a plusieurs choses que j’adore faire. J’adore le football, on en a d’ailleurs parlé tout à l’heure ; mais j’aime aussi beaucoup la peinture et la musique. Pourquoi ne pas en parler, dès lors ? Pourquoi ne pas trouver le moyen de parler justement de ces passions-là ? » Alors, plutôt que d’en parler de manière très théorique, autant faire vivre un personnage à travers chacune de ces passions. Un personnage en principe incarné, qui existe vraiment et qui est sensé vivre cette passion à ma place.
Un personnage central que le personnage d’Élias, mécène ami des arts et de la musique, qui aide. Au fond, il vous ressemble beaucoup ce personnage d’Élias. Est-ce que vous vous identifiez à lui ?
Beaucoup. Je suis parti d’une idée ou plutôt d’un fantasme ; un fantasme d’enfant. Qu’est-ce que je ferais si une fortune me tombait brusquement du ciel ? De quelle manière j’emploierais cet argent ? Dans le livre, il a gagné cet argent de manière peut-être un peu discutable. C’est quand même un escroc. Un petit escroc ou un grand escroc…
Il a de l’humanité.
Oui, tout à fait. Il décide de se lancer à fond dans ses passions. Il décide de faire confiance à son désir, au fond. Il aime la musique sans avoir reçu d’éducation musicale particulière.
Il s’est fait tout seul.
C’est ça. Pour la peinture, c’est la même chose et il décide non seulement d’acheter des œuvres qui lui plaisent, mais d’aider les artistes qui ont peut-être besoin d’aide à un certain moment de leur vie. Pour le foot, c’est d’ailleurs la même chose. On reprend le club…
Servette, pour ne pas le nommer. Il y a beaucoup d’aide. Il y a beaucoup de générosité financière chez Élias, mais ce n’est pas seulement financier. On voit aussi sa dimension humaine. C’est tout de même lui qui va verser une rançon pour faire libérer ce peintre qui est au Maroc et qu’il apprécie beaucoup. Il y a aussi la dimension humaine. On n’aide pas que financièrement la musique, le sport, ainsi que le football en particulier. Mais également la vie humaine lorsqu’elle est menacée, en danger. On perçoit très bien vos thèmes et vos passions dans ce grand roman polyphonique, si on dire, et vous dites une très belle chose concernant la musique. Vous dites ceci : « Dans la musique classique, une erreur est une erreur. Une fausse note est impardonnable. Mais dans le jazz, une erreur est une chance. » Que voulez-vous dire par là ?
Quand on a fait de la musique classique, qu’on aime simplement la musique et qu’on assiste à des concerts, on voit très bien l’importance de jouer exactement la note au bon moment, et de la bonne manière. Il y a l’idée de la fausse note, par exemple, qui est une sorte de catastrophe, de péché capital. On vit dans cette idée de ne pas faire de fautes. L’orthographe, c’est la même chose. Il y a de nombreux domaines dans la vie qui sont de cet ordre-là. Et le jazz arrive justement avec une autre logique, une autre manière de penser. La musique, ce n’est pas nécessairement l’art de composer de beaux accords ou des notes qui tombent au bon moment, mais justement de jouer sur un peu les accidents, les chances de trouver d’autres chemins, d’improviser dans d’autres directions, etc. À partir d’une note qui est fausse, qui tombe mal ou à contretemps, on est entraîné dans des directions totalement différentes. C’est vrai que c’est une logique, un monde qui est absolument fascinant, et qui d’un autre côté aussi, rassurant humainement. Car il est vrai qu’on fait des fautes. Tout le monde en fait, même. Lorsqu’on joue depuis vingt ou trente ans, c’est grisant de pouvoir se dire qu’à partir de cette fausse note rien qu’un petit peu à côté, on puisse aller dans d’autres directions.
Il
y a une chose qui m’a frappé ! Et je vais faire maintenant un lien entre
« L’Enfant secret » et «
Oui.
Je ne peux probablement pas m’empêcher de mettre mon grain de sel dans le
roman. Les deux personnages sont très différents. Dans « L’Enfant
secret », c’est vrai qu’il y a déjà des ombres, des fantômes qui rôdent
déjà avant la naissance proprement dite, et qui est au fond la mienne à la fin
du livre. C’est vrai qu’en naissant, on n’est pas complètement vierge ou
totalement vide d’images. Toutes ces images viennent du passé, mais on ne les
connaît pas encore. Elles auront une importance dans votre vie, et c’est là que
j’essaye de les développer. Pour «
On
voit tout au long de votre carrière d’homme de lettres, d’écrivain et
d’essayiste, une évolution, et surtout des formes très différentes d’un livre à
l’autre. « L’Enfant secret » est de facture plus classique, alors que
«
On a tous vécu cette espèce de période de glaciation des années 70, 80, avec un peu la tyrannie du nouveau roman. La tyrannie de ceux qui voulaient briser, évacuer les personnes. Ce n’est pas qu’on revienne en arrière, mais j’ai l’impression qu’on revient quand même à des principes plus classiques, peut-être. On redécouvre l’importance des personnage, et celle d’une histoire qui peut toucher le lecteur. Il y a toutes sortes d’éléments qu’on a un peu occultés.
Il y a un retour au récit plus traditionnel.
Absolument.
Il est aussi lié aussi à un des grands problèmes de la société d’aujourd’hui : le problème de l’identité. L’identification de l’identité qui nous ramènerait au récit, parce qu’il y a un besoin d’en savoir plus sur soi.
Je pense qu’il y a une interrogation profonde sur l’homme, sur la personnalité et sur l’identité qui est vraiment d’actualité dans le roman et dans cette nouvelle vague de romanciers. On voit ça en France, et aussi beaucoup aux États-Unis. Et je pense que le roman francophone est tout à fait dans cette lignée-là. En Suisse romande, on n’y échappe pas non plus. Après une période assez intimiste, on redécouvre un tout petit peu le réel. J’ai l’impression que le roman s’intéresse plus à la société d’aujourd’hui.
C’est intéressant parce que vous avez prononcé le mot « réel », et on avait posé la question au Prix Nobel Naipaul, il y a quelques années, à propos de l’avenir du roman. Et il va au fond un peu dans le sens de ce que vous dites. Il dit : « Je le vois évoluer vers une structure narrative, plus près du récit traditionnel, tout en tenant compte de la sociologie, des données modernes et du témoignage. Avec une littérature qui serait à la fois subjective et objective. » C’est un peu l’impression que nous avons.
Jean-Michel Olivier, je vous remercie infiniment de vous être déplacé au studio TOR, et pour cet entretien au sujet de vos livres et de la littérature. Je vous remercie beaucoup.
Merci à vous.
Interview réalisée par François Berger
Texte retranscrit par Françoise Berthod