Monsieur Philippe Messmer : Orthopédiste

 

 

Bonjour M. Messmer.

Bonjour M. Carrasco.

 

Où peut-on apprendre votre métier ?

On peut l’apprendre chez pratiquement tous les techniciens orthopédistes, tous les ateliers orthopédistes qui existent en Suisse. Tout le monde ne prend pas forcément des apprentis, ça dépend aussi du nombre d’employés qu’ils ont. Au minimum deux employés pour un apprenti, donc il faut quand même que ça soit une boîte importante pour faire un bon apprentissage. Je pense que c’est important.

 

Quelles sont les branches qui concernent un peu cet apprentissage ? Je veux dire en ce qui concerne la médecine.

On a toutes les branches techniques, c’est-à-dire les matériaux, l’apprentissage des matériaux, l’apprentissage des machines également et pour la médecine, on a l’anatomie et la pathologie, mais qui reste à notre niveau de techniciens orthopédistes qui ne va pas au niveau de la médecine, bien sûr.

 

Il est vrai que votre père est orthopédiste comme vous ? Je me demande s’il y a eu un déclic qui vous a poussé à cette passion ?

Il y a eu plusieurs choses. Ce n’est pas venu tout de suite. Au début, j’ai fait un petit peu comme tous les enfants, je voulais refouler ce que faisait le père. Je voulais faire tout plein d’autres choses, mais pas ça. Au fur et à mesure, on évolue, on commence à voir… J’ai d’abord vu le côté manuel qui me plaisait beaucoup et après j’ai réalisé que finalement, c’était bien plus que manuel. On faisait quelque chose pour les gens. J’ai toujours voulu faire dans le social, je voulais toujours faire.

 

D’accord.

Mais pour moi, il y avait un côté peut-être trop manuel, pas assez social, ce qui n’est dans le fond pas vrai. On peut très bien lier les deux choses. On reste indépendant, cela veut dire qu’on est… je suis quand même, quelque part si on veut, un entrepreneur, mais il y a moyen de lier les choses quand même. Je pense que c’est faisable.

 

Il y a combien de temps que vous faites votre métier en tant qu’indépendant ?

Cela fait six, sept ans quelque chose comme ça. Par là autour six ans, sept ans.

 

Comment a commencé la petite histoire de cet atelier ?

La petite histoire de cet atelier, c’est une belle histoire. Mon père était venu des montagnes loin dans les Grisons, il est venu ici. Il est venu avec un diplôme de technicien orthopédiste et il a dû travailler à l’usine quand il avait ouvert un tout petit atelier ici, parce que bien sûr, il n’avait pas assez de travail. Gentiment, s’est venu. Il avait toujours un peu plus, toujours un peu plus, jusqu’au jour où il a pu arrêter de travailler à l’usine et ne travailler que dans son atelier. Après, il a gentiment créé cet endroit ici. Il a pu louer ce local ici et créer ça ici.

 

Et c’est vous qui l’avez repris après ?

C’est moi qui l’ai repris et encore fait deux ou trois petites modifications aussi.

 

En ce qui concerne la spécialisation, c’est quoi la vôtre dans le métier ?

À l’époque, il n’y avait pas encore de spécialisation. On faisait autant l’apprentissage pour les prothèses que pour les orthèses. Moi, j’ai les deux. C’est actuellement. C’est depuis quelques années qu’on fait quatre années d’apprentissage globales sur les deux branches et que la cinquième année, on peut passer soit en prothèse, soit en orthèse. Cela, c’est nouveau. Moi, j’ai encore la formation complète des deux.

 

En ce qui concerne l’orthopédie, le métier, vous m’avez dit que vous avez voyagé. Est-ce que vous avez acquis des expériences pour développer ce métier ou des secrets ?

Des secrets, pas. Tout est à transmettre de génération… On doit absolument transmettre ce que l’on connaît, ça c’est certain. Des secrets, pas. Mais acquérir des notions, oui, quelles soient techniques, quelles soient humaines. On acquiert beaucoup de choses en voyageant. Je crois … Heureux qui comme Ulysse a fait de beaux voyages, ça reste d’actualité !

 

Quand vous êtes partis de la Suisse pour faire différents voyages, comme vous m’avez déjà raconté, vous pouvez citer quelques pays où vous avez été ?

Oui. J’ai travaillé plusieurs années au Liban. Au Liban, j’ai bougé un petit peu. J’étais d’abord dans le Sud. Ensuite, je suis allé à Beyrouth aussi une année, une année et demie et ensuite, je suis allé à Tripoli pour deux ans, sur le Nord du Liban ce qui m’a permis de voyager, d’aller travailler aussi dans la « Beqaa » quand j’étais basé à Beyrouth, j’allais aussi travailler dans la « Beqaa » dans la banlieue Sud de Beyrouth, c’était vraiment très intéressant. On apprenait beaucoup de choses, humainement beaucoup de choses, absolument. Ensuite, je suis allé quelques mois au Zimbabwe. C’était un choc un petit peu pour moi le Zimbabwe. C’était un choc parce que je pensais que le racisme commençait à diminuer un petit peu et en fait quand je suis arrivé là-bas et que j’ai vu cette différence blanche et noire et la violence au niveau du vocabulaire qui était utilisé, cela m’a … j’ai été bien choqué en fait. Je ne m’attendais pas à ça. Il y a bien d’autres pays en Afrique où il y a toujours une relation de supériorité, d’infériorité qui existe encore, mais pas encore aussi forte que ça. C’était intéressant à voir. Ensuite, je suis allé au Soudan. Au Soudan, j’ai travaillé tout près de la frontière érythréenne où il y avait énormément de réfugiés érythréens et c’était une expérience magnifique. On était, je crois sur une population de deux cent mille personnes avec les réfugiés, on était une quinzaine d’expatriés, c’est tout. Là, c’était vraiment intéressant. On était obligé de vivre avec les gens et c’était magnifique, des gens extraordinaires. Au Soudan, les gens sont extraordinaires. On est allé ensuite au Tchad. Au Tchad, ce n’était pas une période facile, parce que tant que je travaillais avec le CICR, on avait l’obligation de rester cantonné à N’Djamena. On n’avait pas vraiment l’autorisation de bouger beaucoup, donc ce n’était pas facile. On était vraiment presque emprisonné, mais c’était intéressant aussi. On a appris beaucoup de choses, notamment aussi toujours avec les gens, les Tchadiens, à travailler ensemble. C’était une bonne expérience, vraiment une très bonne expérience. Après je suis revenu, parce qu’on avait des enfants pour lesquels je pensais qu’un pays en guerre, il y avait autre chose à voir pour des enfants. Donc, on a décidé de revenir !

 

Est-ce que vous avez peut-être une anecdote ?

Vous me prenez au dépourvu. Des anecdotes… Quand je suis revenu, j’ai fait la grave erreur de passer de l’Afrique à cent mètres du canton de Schwyz. La mentalité, c’était vraiment du noir au blanc. Cela a été assez épique de passer de cette mentalité où la tolérance est quand même assez grande et forte en Afrique où l’être humain a droit à l’erreur. On arrive là à cent mètres du canton de Schwyz où si on a posé un pied à côté de la ligne jaune, on est amendable. C’est ahurissant et vraiment un choc culturel ! Oui, on apprend beaucoup en voyageant, notamment dans le domaine de la tolérance. On apprend beaucoup à savoir que tout le monde a droit à l’erreur, qu’on est rien d’autre que des êtres humains tout simplement. Cela nous remet à notre place, ça fait du bien. Cela, ça reste, je crois que cela reste… C’est quelque chose qui va me rester jusqu’à la fin de ma vie. J’espère en tous cas.

 

Serait-il possible de vivre sans aider les autres ?

Sans aider les autres ? Cela veut dire en travaillant dans une banque juste pour moi comme ça ? Non, non pas, impossible. On vit dans une société où l’on est tous dans des maisons où l’on habite l’un à côté de l’autre. On a tous besoin de l’autre. On vit dans une ville. Les gens veulent tous vivre dans une ville, pourquoi ? Pour être ensemble. Si, ils veulent être ensemble, c’est qu’ils doivent travailler ensemble, c’est qu’ils doivent être ensemble. Aider l’autre, c’est quoi d’autre que de travailler ensemble. Si je voulais stopper et arrêter de travailler pour quelqu’un ou faire quelque chose ou aider quelqu’un, je vais dans le désert, je prends une guitare et je fais de la guitare…

 

Comment faites-vous pour être toujours gentil et avec un grand sourire ?

Gentil avec un grand sourire. Je ne sais pas, c’est comme ça. On a à faire, c’est pareil. On a à faire à des gens et qu’est ce que l’on veut faire d’autre… On ne vit qu’une fois, alors autant rigoler au maximum. Là aussi, il n’y a pas de raison de faire la gueule à personne. Même quelqu’un qui nous veut du mal, on ne va pas lui faire la gueule, parce qu’il nous veut du mal momentanément peut-être. C’est tout et peut-être que cinq minutes après, il y a moyen de rigoler avec, alors autant commencer tout de suite.

 

Les contacts dans le métier qui ressortent pour vous ?

C’est certain. Si je devais être uniquement à l’atelier, je serais malheureux. Et pourtant, celui qui est à l’atelier, il est en train de faire tout le travail pour pouvoir vous aider vous.

 

Oui.

Pourtant, c’est lui. Moi, j’ai de la chance ici parce que je fais les deux. En tant qu’orthopédiste, je suis seul. Je fais les deux. J’ai cette chance là. Mais suivant dans quel atelier, vous avez la personne qui s’occupe des gens qui sont là et vous avez l’autre qui est à l’atelier. Et qui c’est qui fait le plus ? Je ne sais pas. Chacun fait, chacun apporte sa contribution. Mais il y en a quand même un qui est dans l’atelier qui n’a pas ce rapport. Mais peut-être que cette personne n’est pas à l’aise avec ce rapport non plus, de voir des gens qui sont en difficulté et de voir qu’on peut apporter… pas grande chose. Vous êtes en général sur une chaise et qu’est-ce que je peux faire ? Je peux faire que vous puissiez de temps en temps vous mettre debout. Ce n’est pas beaucoup. Nous, on y est tout le temps ! C’est vraiment pas grand-chose, mais rien que cela, ça peut donner du bonheur. C’est clair que c’est plein de petites choses. On ne fait pas grand-chose, parce que même quand soi-disant on aide les gens, on cherche un petit peu à faire, ce n’est pas grand-chose. On aide d’après nos petits moyens. Moi, je n’aide personne tout seul. Moi, je peux aider quand il y en a d’autres qui sont là aussi, qui font aussi quelque chose. On ne peut qu’apporter une contribution et ça, c’est du bonheur.

 

Quand vous dites que permettre à une personne de se mettre debout ce n’est pas grand-chose, ne croyez-vous pas que pour l’autre personne, c’est déjà un triomphe ?

Oui certainement. Certainement que c’est un triomphe pour l’autre personne, mais l’autre personne reste quand même toujours avec un handicap lourd et difficile à gérer. On apporte une petite satisfaction, mais c’est tout. C’est l’impression que j’ai. Mais, je ne vais pas non plus, parce qu’il se met debout, commencer à triompher sur quelque chose qui n’est pas là.

 

Mais pour trouver d’autres choses.

Pour trouver d’autres choses…

 

Soit dans le monde du travail, soit dans la vie quotidienne.

Cela permet à l’handicapé de pouvoir trouver autre chose. Oui bien sûr, cela va certainement lui permettre de trouver plus facilement un travail, cela va lui ouvrir certaines portes. Oui bien sûr, mais il n’y a pas que les gens handicapés qui ont besoin qu’on leur ouvre des portes. Du coup, chacun apporte des petites choses. Je ne crois pas aux gens qui apportent énormément à quelqu’un. Je crois que l’on doit être beaucoup pour apporter plus, pas une seule personne. Cela, je n’y crois pas.

 

Croyez-vous en Dieu ou qu’est-ce qui est le plus important dans une religion pour vous ?

Là, je vais peut être faire deux ou trois petites rectifications. Je crois qu’il y a des forces qui sont largement au-dessus de nos capacités. Cela, c’est certain. C’est plus que certain. Maintenant la religion ou les différentes religions, dire je suis ça ou ça, c’est un peu de la politique tout cela. Non, le mélange politique religion, non. Mais par contre, la force qu’il a. Oui, il y a quelque chose. Il n’y a pas une fleur qui après avoir passé une nuit entière sous la neige commence à sortir comme ça et être aussi magnifique. Ce n’est pas possible. Il y a quelque chose, bien sûr. Mais religion, non.

 

Vous êtes plus ouvert, on pourrait dire plutôt la foi et la volonté ?

La foi et la volonté. Oui, c’est des mots que j’aime bien. Bien sûr, il faut avoir foi en soi-même, foi aux autres aussi, parce que soi-même, tout seul, pareil on ne fait pas grand-chose. Mais si l’on croit à notre entourage, à ceux qui sont déjà autour de nous, on peut faire quelque chose. Quant à la foi, il faut aussi maintenant se dire on se donne un coup de pied dans le derrière et on y va… C’est certain sinon on s’endort et c’est fini. On ne fait plus rien non plus. On travaille dans une banque… c’est pareil. Le message que l’on peut donner à ces gens qui souffrent, c’est de faire comme tout le monde, de continuer de vivre parce qu’il y a toujours de l’espoir. Il y a toujours un espoir. C’est vrai que parfois quand on voit avec un certain recul ce qui s’est passé à certaines personnes, l’espoir était peut-être très restreint mais ce n’est pas quelque chose que l’on peut prévoir. Il faut donc toujours se baser sur l’espoir de pouvoir faire quelque chose, pas forcément ce que tout le monde attend, mais faire quelque chose, point. Tout le monde a le droit de faire quelque chose. Il faut que tout le monde y aille et particulièrement ceux qui souffrent.

 

Où est-ce que vous trouvez le développement de votre métier aujourd’hui en Suisse et est-il possible que plus tard l’humain puisse être déçu de l’administratif ?

Que l’humain puisse être déçu de l’administratif ? J’espère qu’il le reste. J’espère qu’il l’est et qu’il le reste. Maintenant au niveau du développement technologique par exemple. C’est du développement technologique que vous voulez parlez ?

 

Je voulais juste prendre l’exemple du président.

Qui a créé, qui a fait quelque chose pour que ça évolue.

 

Mais il faut savoir qu’il a eu la

La typhoïde.

 

Oui. C’est cela qui a tout déclenché.

Il faut qu’il y ait un malheur chez un gouverneur pour qu’il y ait une évolution qui se passe. Oui, je pense que c’est malheureusement comme ça. Tant que nos grands pontes, ils ne leur arrivent rien, ils ne vont faire aucun changement. C’est malheureusement comme ça. Là, il y a un certain niveau de la société où la pensée ne joue pas forcément avec la réalité. Je pense que quand on a un petit peu trop, qu’on ne sait plus où c’est qu’on va, on ne se pose pas les bonnes questions et surtout si l’on se pose la question, on n’obtient pas les bonnes réponses parce qu’on écoute plus les gens que l’on devrait écouter. On écoute que ceux qu’on a envie d’écouter et ça c’est mauvais. Je pense malheureusement qu’à ce stade, à ce niveau-là, ils sont assez rares les gens qui se posent vraiment les bonnes questions et qui écoutent les bonnes réponses.

 

 

Interview réalisée par César Carrasco

Texte retranscrit par Françoise Berthod