Cléa Carmin : Écrivaine

 

 

François Berger

 

Chères téléspectatrices et chers téléspectateurs de TOR, Canevas a le grand plaisir aujourd’hui de vous faire partager un voyage avec nous. Un voyage un peu particulier dans la littérature érotique. Il faut savoir que nous n’avons pas mis, comme vous le constaterez, de carré blanc sur l’écran, mais nous tenons tout de même à dire que cette émission s’adresse plus particulièrement à un public averti ; un public adulte. C’est un fait que la littérature érotique est très ancienne. Nous en avons des traces, et même des œuvres d’importance dans les civilisations et populations antiques de Babylone, de Sumer, de l’Égypte antique ou de la Grèce antique. Plus près de nous, des auteurs importants et non des moindres, genre Casanova ou Tallement des Réaux, et également comme Maupassant ou même Marcel Proust, qui se sont adonnés à ce genre littéraire particulier.

J’ai le grand plaisir et le grand honneur également, de vous présenter aujourd’hui Mme Cléa Carmin. Cléa Carmin est Neuchâteloise. Elle vit en Suisse, elle est journaliste. Elle a publié deux romans : deux récits à Paris, aux éditions Blanche ; deux récits érotiques. Elle a également publié, dans le cadre de publications collectives, des nouvelles à caractère érotique. Elle pratique toujours son activité de journaliste.

 

Cléa Carmin, je vous remercie de nous avoir rejoints sur le plateau de TOR. La première question que je me suis posé, c’est ce choix que vous avez fait. Ce choix du pseudonyme. Pourquoi Cléa Carmin ?

Je trouve que quand on part dans une direction, car l’écriture est pour moi une direction artistique, une certaine logique veut de l’appréhender avec un nom qui va avec, et parfois je plaisante un peu en disant que quand on devient nonne et qu’on entre dans les ordres, on change aussi de nom. C’est peut-être un peu particulier avec l’érotisme, et finalement, c’est aussi une démarche où on se coupe un peu du monde. Je trouvais que ç’était bien de changer de nom, et après il y a le fait tout simple que le nom usuel n’est pas forcément facile à retenir. Donc je me suis appropriée un nom qui me plaisait, qui sonnait bien, et avec un nom de couleurs. Rouge, c’est un petit peu banal, mais c’est quand même la couleur de la passion. Voilà d’où viennent le Carmin et le Cléa.

 

Est-ce que ce n’est pas aussi une façon de vous protéger ? Parce qu’on sait qu’un certain nombre d’auteurs ont admis que c’était soit pour des raisons professionnelles et de par la fonction publique qu’ils avaient, soit à titre plus individuel et plus personnel qu’il leur devenait nécessaire d’apparaître sous un autre nom que le leur ?

C’est peut-être une façon de protéger ceux qui ont envie d’être protégés. Cela veut dire qu’à partir du moment où on devient une fille publique dans ce métier-là, apparaître c’est déjà renoncer à se protéger. On peut décider qu’on écrit sous pseudonyme et que personne ne saura jamais quel est le visage derrière le pseudonyme. Ce n’est pas mon cas. Je ne le fais pas du tout en ayant… Je revendique pleinement l’érotisme et mon chemin, et ce n’est pas du tout pour me protéger que je fais ça. Par contre, c’est vrai qu’un nom appartient à une dynastie, à plein d’autres personnes, et qu’eux peuvent être dérangés. Cela devrait plus ou moins les préserver.

 

Et vous conservez votre pseudonyme également dans votre activité de journaliste. Signez-vous aussi Cléa Carmin vos articles dans la presse écrite ?

Cela m’arrive de signer Cléa Carmin des articles qui sont liés à l’écriture, quand je travaille sous une rubrique qui est appelée « Séduction » dans un magazine romand. C’est vrai que quand j’écris dans l’Illustré, je signe Cléa Carmin, mais c’est par rapport au genre d’articles que j’écris. Ce n’est pas une habitude.

 

Cléa Carmin, vous écrivez depuis longtemps. Cela veut dire que vous êtes journaliste depuis longtemps. Vous avez commencé très, très jeune votre carrière journalistique.

C’est pour ça que je le fais depuis très longtemps.

 

Vous êtes venue relativement tard à la littérature. Vous avez publié relativement tard. Pourquoi ?

Ce n’est pas parce qu’on publie tard qu’on y vient tard ! Dans le sens qu’il y a eu un temps de gestation qui était relativement long, et je n’avais pas forcément envie d’être publiée pour être publiée. Quand je me suis approchée d’éditeurs, j’ai eu envie d’être publiée sur Paris. J’avais envie de toucher la francophonie au sens large, et par rapport à ça, cela a peut-être pris un peu plus de temps parce que je n’avais pas fait de démarches avant. J’avais des nouvelles, déjà des choses, mais c’était vraiment cette volonté de paraître sur Paris qui a peut-être un peu retardé les publications.

 

Vous avez choisi un genre particulier. Vous avez choisi la littérature érotique, un genre littéraire à part entière, c’est incontestable, et très ancien d’ailleurs. Mais au fond, pourquoi ce choix ? Qu’est-ce qui vous a déterminé à choisir ce genre littéraire ?

Tout d’abord, ce doit être quelque chose que je porte en moi. J’aime le plaisir. J’aime la bonne chaire ; pour manger ou tout ce qu’on veut… Mais c’était une démarche de femme. Il y avait peu de femmes qui écrivaient érotique. Je pense que c’est peut-être même une démarche de féministe, même si je ne suis pas quelqu’un qui brandit des pancartes. C’était le dernier bastion refusé aux femmes au niveau de l’écriture. On n’était pas vraiment autorisées à écrire érotique. C’était un domaine que les hommes se réservaient passablement quand j’ai commencé à y penser. Là aussi, peut être qu’avec le décalage… Maintenant, ça paraît une évidence. Elle n’y était pas quand je m’y suis intéressée, mais c’est Françoise Rey qui m’a mis le pied à l’étrier, si je puis dire. Je l’avais vue dans une émission avec Pivot, et j’avais trouvé fantastique qu’une écrivaine de son talent, qui était aussi enseignante, s’affiche à la télévision pour oser revendiquer ça. Et je crois que c’est elle qui m’a permis d’aller jusqu’au bout de la démarche, parce qu’effectivement, c’est quand même une démarche un peu périlleuse que d’oser l’érotisme.

 

Est-ce que vous avez d’autres références qui vous ont déterminé à écrire, à vous lancer dans la littérature érotique ? Je ne sais pas, il peut y avoir eu Casanova ou Pauline Réage plus près de nous. Histoire d’O ?

Il y a eu beaucoup d’hommes que j’ai lu. Mais s’ils m’ont poussé à écrire, c’est plus en tant que femme qui souhaitait se différencier de ce qu’ils avaient écrit, que parce que j’étais attirée dans le genre à travers leur pub. Je pense que dans un domaine aussi sensible que l’érotisme, on écrit différemment quand on est femme que quand on est homme.

 

Il y a pour vous dans ce domaine en particulier, Cléa Carmin, une écriture féminine pour ne pas dire féministe. Une écriture féminine…

Il y a une façon d’appréhender la chose qui est différente. Comme c’est le cas dans l’approche cinématographique, je crois que les femmes vont plus souvent réclamer du romantisme, une trame, une histoire ; alors que les hommes sont plus friands, semble-t-il, de gros plans. Je pense que c’est à peu près à ce niveau-là que ça se joue dans l’écriture.

 

Plus qu’au niveau des thèmes, parce que finalement dans la littérature érotique, que se soit des ouvrages d’hommes ou de femmes, les thèmes reviennent. Ce sont toujours les mêmes. C’est au niveau de la démarche de l’écriture que la…

Je crois vraiment, parce que de temps à autre, on aurait envie parce qu’on est femme, qu’on soit plus douce, plus tendre. Je crois qu’il y a des femmes très, très crues, mais même quand elles sont crues, elles abordent la sexualité et l’érotisme d’une manière différente que le ferait un homme.

 

Venons-en maintenant à vos deux romans : « Brûlure » et « Jouir d’aimer », qui forment d’ailleurs une unité. On peut dire que « Jouir d’aimer » est la continuité de « Brûlure », et vous avez mis en exergue dans « Brûlure » le passage suivant, qui je crois illustre bien le propos ou le développement de vos deux livres : « À toi qui as planté une épée de lumière dans mon corps, à Éros et Thanatos qui s’affrontent sans fin, à la douleur et l’émerveillement de la vie ». Alors Éros et Thanatos, que représentent-ils pour vous ? Ont-ils été des acteurs ou des fils conducteurs de vos livres ?

Ce n’est pas une boutade. C’était le thème de ma composition de bac, Éros et Thanatos. Donc, quand vous disiez : « Qu’est-ce qui vous a amené à la littérature érotique ? », je crois que j’étais prédestinée, et je crois qu’il y a à la fois dans l’érotisme cette dimension très forte de la vie dans tout ce qu’elle a de plus exalté et la mort. Ce n’est pas pour rien qu’on appelle la jouissance la petite mort. Il y a vraiment cette confrontation de la vie totale qui se fond dans une mort très proche. Pour moi, il y a aussi, et je vous avais parlé de Georges Bataille, cette dimension de l’érotisme qui va jusqu’à la mort ; au sens profond de l’être, et qui va dépasser toutes ces limites.

 

On voit bien l’itinéraire de vos deux récits. Mais là, je m’arrête à une question qui est peut-être d’ordre académique. J’ai vu que vous n’avez pas indiqué récit ou roman. Cela peut se lire évidemment comme un roman ou un récit, mais est-ce que c’est de propos délibéré que vous n’avez pas indiqué le genre ou la forme littéraire précis ?

Vous trouverez un de mes premiers livres avec « Récit » marqué dessus. Cela m’a valu notamment une émission de télévision où on voulait absolument que je raconte mon vécu. « Récit » n’est pas forcément autobiographique, mais pour un éditeur, jouer sur le thème n’est pas innocent, et je l’ai découvert après coup. On n’ira jamais demander à un écrivain policier, s’il veut bien ouvrir son congélateur pour qu’on essaye de trouver des morceaux d’homme coupé et congelé. Par contre, une écrivaine érotique, on a très envie de savoir qui elle met dans son lit ! Et je crois que c’était une question que je ne m’étais jamais posée en tant que lectrice. J’ai été très surprise en étant abordée, qu’une des premières questions qu’on m’ait posée était : « C’est du vécu ? » Le jour où on comprend, en fait, que cela appartient au genre et aux fantasmes de la personne qu’on a en face de soi, ce serait dramatique de lui couper ses fantasmes. Donc, si vous avez envie que je l’aie vécu… Je l’ai vécu ! Ce que je revendique, c’est d’avoir réussi à vous faire croire que je l’avais vécu ; ce qui est quand même le propre de l’écrivain de vous prendre avec dans une histoire. Maintenant, à vous de savoir si elle est vécue ou pas, ou de le vivre à votre tour.

 

En tous cas, Cléa Carmin, une chose est certaine. Dans votre livre, où plusieurs personnages sont nommés, sauf d’ailleurs et assez curieusement B, l’amant de l’héroïne, le seul qui n’est pas identifiable par un prénom complet mais uniquement par une lettre de l’alphabet, vous vous nommez. Une fois en tous cas. Evidemment, de par les questions qu’on vous a posées : « Est-ce que c’était du vécu ? », on peut se demander si c’est la vie de Cléa Carmin ou pas ? »

Mais Cléa Carmin… On a commencé l’entretien par dire que c’était un nom de plume. À partir du moment où la femme de plume écrit, tout est possible. Pour moi, il y a une dimension de vécu ou pas vécu qui m’échappe complètement. Mais personnellement, parce que je trouve que ce n’est pas un débat qui est intéressant à mes yeux, c’est que vous n’y ayez pas cru. Le reste…

 

C’est la crédibilité de vos personnages qui est déterminante.

Voilà. À partir du moment où je dis « Je », parce que je pense qu’on est plus dans un roman érotique quand la personne nous prend par la main en disant « Je », on va avec. Le « Je » devient soi-même. C’est un jeu du « Je », et ce « Je »-là fait que, fatalement, la personne qui manie le « Je » se nomme quasi par inadvertance en disant Cléa. Parce que c’est difficile de ne manier que le « Je ». Mais à mes yeux, ce n’est pas vraiment important que je me nomme en tant qu’écrivaine ou pas. Cela reste du personnage, et ça reste que le « Je » devienne Cléa ou demeure « Je » Il est quelqu’un d’entier.

 

C’est le « Je » de Cléa ou c’est le Cléa du « Je ».

Voilà.

 

Elle se nomme. D’autres personnages sont nommés également, mais curieusement pas le deuxième, je peux dire, personnage important de vos deux romans : le personnage B, qui est l’amant de Cléa. Pourquoi au fond avez-vous voulu le protéger ou

Il est tellement mystérieux… Il me semblait que celui-là ne pouvait pas avoir de nom. Cet homme reste dans tout le roman très, très particulier. Assez insaisissable d’abord, parce qu’il aime ça et que finalement, c’est son jeu à lui de disparaître et de ne pas dire quand il va revenir. Dans le premier récit en tous cas, puis je trouvais que l’initiale lui correspondait bien.

 

Il est très présent quand même. Il est très présent dans toute la relation, puisque ce sont deux livres de passion. Ce sont deux livres d’une passion ; le second suivant le premier. Il a tout de même une importance très grande, et je me suis quand même posé plusieurs fois la question de savoir pourquoi il était en quelque sorte effacé quant à son identité, tant bien même qu’on sache ce qu’il fait.

Il est peut-être d’autant plus présent en n’ayant pas d’identité. Cela permet aussi de jouer encore sur le « Qui est-il ? » Pour moi, il m’a paru de façon très claire qu’il devait garder ce côté mystérieux.

 

Ce qui frappe aussi dans la personnalité ou dans le personnage de Cléa, c’est au fond son choix de liberté dans sa vie intime, dans sa vie sexuelle. Une grande liberté d’une part, et son classicisme de vie d’un autre côté, parce qu’au fond, les goûts de Cléa sont des goûts très classiques. Elle aime Baudelaire, Stendhal et George Sand qu’elle lit. Et elle le dit, d’ailleurs. Il y a beaucoup de lecture. Elle aime la belle musique, la musique classique et Mozart. Et à côté de cela, elle a une vie, je dirais, très peu conventionnelle sur le plan de la sexualité. Est-ce qu’il n’y a pas une ambiguïté ou une asymétrie dans la vie de Cléa ?

Je crois qu’on a des idées préconçues sur ce que peut être le côté dévoyé d’une personne, en y mettant une certaine valeur et la vie bien rangée d’un autre côté. Je pense que la liberté est une dimension très riche au sens culturel, et celui qui doit trimer pour gagner sa vie et qui va retourner les champs n’aura pas forcément une vie sexuelle terriblement imaginative. Il est dans le concret, dans le trivial. Pour moi, ceci ne s’oppose pas. Au contraire, je pense que plus on a la chance d’être dans un milieu où on a lu… Vous en parliez tout à l’heure, d’ailleurs, c’est de tous temps qu’existe la littérature érotique. Les plus grands écrivains ont écrit érotique. Pour moi, ça va avec. Cela fait partie d’une certaine culture, ces dimensions-là. De l’appréhension de la sexualité du corps, il n’y a pas de clivage.

 

Mais au fond, est-ce que Cléa est vraiment une femme libre ? Parce qu’on la sent très liée à B, son amant, tout au long de cette passion intense. On voit, au fond, qu’elle dépend de lui, et si vous me permettez, un passage m’a frappé. Je le lis à l’attention de nos téléspectateurs : « La vie, dit Cléa, n’a plus de sens sans émotions, et tu étais l’émotion pure, brute, sauvage. Sans toi, je ne suis même pas un documentaire. Je ne me trouve aucun intérêt ». N’est-ce pas finalement un effacement de Cléa par rapport à B ?

C’est vous qui l’avez décrite comme libérée. Finalement, ce n’est pas forcément une femme libérée. Elle est dans une relation passionnelle, et effectivement dans la passion, il y a une certaine co-dépendance. La liberté, elle s’arrête peut-être au niveau de la relation. Par contre, on peut voir dans ce que lui fait faire son amant une liberté par rapport à ce qui est considéré comme étant normal dans notre société. Mais c’est une notion très difficile à cerner, la liberté de cette femme-là. Est-ce que de faire ce qu’elle ose faire, c’est-à-dire de dépasser ses propres limites, est d’être libre ou d’avoir confié sa liberté à cet homme ?

 

Bien sûr. Mais on peut se demander dans quelle mesure l’attachement, la passion que Cléa éprouve pour B, n’atteint pas des sommets tels qu’elle annule sa propre autonomie. C’est qu’à ce moment-là, c’est au mépris de toute liberté personnelle de votre héroïne.

Est-ce que la relation passionnelle est possible dans la liberté ?

 

Qu’en pensez-vous ?

Non. Je pense que non. Maintenant, on voit elle parce que c’est elle qui dit toujours Je et qui est la plus présente. Mais cet homme qui revient tout le temps, même si en apparence, c’est lui qui tient les rênes, finalement il revient quand même. Et je pense qu’une dépendance le lie aussi à cette femme qu’il arrive à amener vers d’autres choses. C’est très, très complexe. Je crois qu’une relation d’amour ou de passion est difficile à décortiquer. C’est aussi le propos dont on parle parfois au niveau de la soumission. Certaines personnes vous diront : « Mais le soumis ou la soumise n’est pas celui qu’on croit, parce que mener quelqu’un quelque part, c’est être soi-même dépendant du chemin qu’on fait vivre à l’autre. »

 

Tout à fait.

Je trouve que finalement, chacun y verra ce qu’il a envie d’y voir, et il prendra ce qu’il a envie d’y prendre. Moi, j’avais dit une fois que c’était une soumise active. Je trouvais qu’elle n’était pas dans une soumission à être plainte. Quelque part, elle se complaît dans cette relation. Elle y trouve tout à fait son compte. Physiquement, c’est une femme qui a l’air de s’épanouir à travers ses expériences. Donc, finalement, est-ce que soumission ou pas soumission, c’est vraiment important ? Je dirais que ce qui est important, c’est ce qu’elle vit.

 

Oui. Je comprends votre démarche. Mais concernant votre personnage à vous, Cléa Carmin, on peut se demander si cette aliénation, à laquelle elle consent dans une certaine mesure, ne représente pas aussi une recherche de type mystique. Et je vous lirai jusqu’ici un passage qui m’a également frappé à ce sujet, et où Cléa dit en s’adressant à son amant B : « Tu es la main de Dieu. Tu es Dieu tout entier. Je blasphème et je lui rends hommage. Je t’aime et je l’aime. Je crois en lui depuis que je t’attends. » On a cette impression très nette que la passion qu’elle éprouve peut être aliénante, et serait aussi une fenêtre ouverte vers un absolu autre que l’absolu humain, qui est disons-le franchement, un absolu de type religieux.

Il y a une dimension de dépassement de soi qu’on peut interpréter religieusement, ou suivant ce qu’on a spirituellement au fond de soi. Mais je crois qu’il y a dans cette sorte de fusion de deux êtres, une dimension qui est plus que la dimension basique de la relation simplement physique. Je crois effectivement que les deux se dépassent, et dans ce dépassement, pour moi, il y a une dimension mystique. Et ce n’est pas parce que dans certaines religions on a tendance à castrer les ouailles, qu’il n’y a pas des religions qui reconnaissent qu’on peut aller vers le sacré à travers la relation sexuelle.

 

On sait à quel point le lien est fort entre sexualité et religion. Il y a toujours eu une certaine ambiguïté dans la position des Églises concernant les rapports entre la sexualité et l’aspect religieux. On voit à la fin de votre premier roman, votre personnage B comme vous l’avez dit, qui part. Et au fond, Cléa l’attend. Et dans le début du livre qui suit, « Jouir d’aimer », qui est la suite de « Brûlure », B réapparaît. B revient et ce qui frappe, c’est qu’on a l’impression, en tant que lecteur, qu’on en apprend beaucoup plus sur le personnage de Cléa dans le second livre. Et pourquoi ? Je me suis demandé, au fond, si c’est lorsque la relation reprend, s’intensifie, que Cléa est prête à dire plus d’elle-même ?

Dans le deuxième livre, B n’est plus tout à fait le même. Il revient en avouant qu’il est amoureux. C’est une dimension qu’on n’avait pas du tout dans le premier livre.

 

Est-ce que c’est sûr ? Est-ce qu’il n’était pas amoureux dans le premier ?

On ne le savait pas. En tous cas, il ne l’avouait pas.

 

Et vous, est-ce que vous pensez qu’il était amoureux de Cléa ou pas ?

Moi, je vous laisse penser ce que vous voulez, parce que ce qui est intéressant, finalement, c’est que vous vous appropriez !

 

Peut-être que vous ne savez pas ou ne voulez pas savoir ?

Peut-être qu’on ne peut pas le savoir. Finalement, on a peut-être envie qu’il le soit, mais on ne peut pas le garantir, en tous cas. Tandis que dans la deuxième partie, car ça risque d’être une trilogie, je dirais que quand B revient et lui dit : « Voilà, je t’ai fait du mal », il regrette finalement le mal qu’il lui a fait.

 

Donc, vous y voyez là aussi un signe d’amour de sa part à lui ? Cette prise de conscience du mal qu’il lui a fait serait aussi un élément de l’amour dont on est plus sûr dans le deuxième livre.

Cela se peut. En tous cas, lui fait une sorte de mea-culpa, et quand vous dites qu’on en apprend plus sur Cléa, je dirais qu’ils deviennent un couple plus conventionnel, parce qu’ils ne vont plus avoir ce perpétuel jeu du « Je pars et je ne sais pas quand je reviens ». Ils vivent ensemble et simplement. Et effectivement, il n’y a plus la tension narrative du premier où on était toujours en train de se dire : « Il va revenir ? Il va apparaître quand ? Qu’est-ce qu’il va encore inventer ? » Là, ils sont ensemble, et l’idée, c’était de revivre une passion, qui la première fois était complètement tendue par ce suspense, en ayant supprimé le suspense. On sait qu’il est là. On sait qu’il va l’accompagner. Maintenant, est-ce qu’on peut encore retrouver les sommets d’exaltation sensuelle qu’il y avait dans le premier livre avec un être étant là au quotidien ? Ca aussi, c’est une question que de l’avoir retrouvée ou pas ? Peut-être qu’ils doivent aller plus loin pour compenser certaines choses.

 

Si B est plus amoureux, est-ce qu’on ne peut pas dire la même chose de Cléa ? Il y a un passage très révélateur où vous dites ou Cléa dit, et vous n’allez pas jusque là dans le premier livre, vous dites: « L’amour existe, je l’ai rencontré. » Ce que vous ne dites pas dans le premier de vos deux récits.

Quand elle blasphémait en disant qu’elle croyait en Dieu et qu’elle l’avait rencontré, je trouve que c’était peut-être encore plus fort. Je ne sais pas. Pour moi, elle est toujours dans l’amour. Mais maintenant, vous allez peut-être me dire, est-ce que l’amour et la passion peuvent se recouper ? Est-ce que c’est la même chose ? Effectivement, on a tous une définition de ce qu’est l’amour et de ce qu’est la passion. En venant ici, j’y pensais en me disant que l’amour, c’est drôlement difficile dans notre langue à définir. Parce qu’on aime son chien, on aime le chocolat, on aime son amant ; on aime en somme beaucoup de choses dans la langue française. Aimer avec passion, c’est déjà plus particulier, plus violent ! J’ai même envie de dire plus dangereux…

 

Et elle a peur. Cléa a quand même peur d’aimer. Est-ce que vous admettez cela ?

Je ne sais pas si elle a peur d’aimer ou s’il y a une peur après avoir aimé.

 

Je me suis demandé aussi si elle n’avait pas peur d’être abandonnée. Parce que dans le premier livre, on dénote très bien une allusion où elle fait part d’une certaine appréhension à l’égard d’une passion, en fonction d’une autre passion antérieure où elle semble avoir laisser des plumes.

La passion, c’est quelque chose qui brûle, qui consume…

 

Est-ce que cette peur, ce n’est pas aussi une peur de la perte de la liberté ? Parce que c’est un thème qu’on revoit, qui est récurrent. La passion comme phénomène ou obstacle à la liberté ?

Cela, je ne sais pas. Par contre, de dire clairement : « Un après passion va être difficile », ça je crois, oui. Et cette peur d’être abandonnée, elle l’aura tout au long du premier livre, parce que c’est là-dessus que joue cet homme, ce B qui ne lui dit jamais : « Je viens demain ! ».

 

On voit aussi le même phénomène d’aller-retour que dans le premier, parce que s’il est plus présent dans le deuxième livre, on le voit aussi disparaître à une ou deux reprises, puis revenir

Oui, des fois on ne sait pas s’il est vraiment revenu ou ce qu’il a fait.

 

Vous jouez là un peu sur l’ambiguïté. En tous cas, ce qui est certain, c’est que du point de vue de l’intériorité humaine de Cléa, la présence de B est constante, puisque vous nous prêtez souvent l’intérieur même de Cléa où on voit à quel point elle vit à travers lui ou avec lui à l’intérieur d’elle-même.

Elle, elle a tout lâché pour lui. Elle a fait une démarche, je dirais de société, où elle s’est mise en congé maladie.

 

Elle n’est pas féministe votre héroïne ? Elle n’est pas féministe de ce point de vue-là ?

Je ne sais pas.

 

Est-ce que ce serait compatible d’autant d’abnégation d’une femme pour un homme, par rapport à des choix à caractère un peu politique ou sociologique qu’elle aurait fait ?

Est-ce que l’abnégation est pour l’homme ou pour sa propre passion ? Est-ce qu’elle est dépendante de lui ou de sentiments qu’elle a envie de préserver ?

 

Est-ce que vous admettez qu’elle est dépendante de lui quand même, plus que lui n’est ou n’aurait été dépendant d’elle ?

Non, ça je ne l’admets pas.

 

Vous ne l’admettez pas ?

Non, je ne suis pas sûre.

 

Pourtant, elle le dit quelque part.

Oui, mais cette passion qu’elle ressent est pour elle un tel moteur, que c’est peut-être plus la passion qui la fait vivre que l’homme finalement.

 

Mais au fond, est-ce que vous êtes sûre que ce n’est que l’amour que recherche Cléa à travers la passion, tout au long de vos deux livres ? Est-ce qu’il n’y a pas une recherche d’un absolu que nous n’avons pas ou n’atteignons pas dans notre vie humaine ?

La dimension dans la recherche, qu’elle soit charnelle, érotique ou en tant que décharge d’adrénaline, c’est quelque chose de fort, quelque chose qui existe. Le genre érotique le veut, le réclame et si je m’y suis prêtée. C’était aussi avec cette démarche-là. Ca, c’est la première recherche. Elle est basique, triviale, physique. Après vient la recherche mystique de deux êtres qui se retrouvent pour n’en faire qu’un ou un autre. C’est effectivement aussi présent à mes yeux dans le livre.

 

Cléa Carmin, est-ce qu’elle écrit toujours de la littérature érotique, ou est-ce qu’elle a envie maintenant de faire autre chose ? Deux livres, deux romans, et beaucoup de nouvelles qui ont été publiées aux éditions Blanche à Paris, mais également sur des chaînes de radio. Est-ce que Cléa Carmin continuera à écrire de la littérature, ou est-ce qu’elle est interpellée par autre chose ?

Il y a plein de choses qui m’attirent. Il y aura certainement un troisième livre qui fera la trilogie avec « Brûlure » et « Jouir d’aimer », et qui s’appellera vraisemblablement « La passion sinon rien ». Il y a aussi un livre que je suis en train de terminer, et qui est un livre d’aventures ; un roman d’amour. Il y aura des scènes érotiques. Je crois que je ne peux pas faire autrement… Chez moi, c’est terrible, mais c’est une histoire qui rejoint la réalité, parce que j’ai pu entrer dans un pays très fermé qui est le Turkménistan, où je suis allée découvrir des chevaux qui me fascinent depuis toujours : les « Akhal-Téké ». Et c’est le décor de ce roman d’amour entre une photographe et un anthropologue, qui vont se retrouver dans un pays qui est assez difficile à appréhender, parce que très fermé et sans liberté d’expression. D’un côté, c’est le Moyen Âge, alors que de l’autre s’élèvent les statues en or du Président qui dirigeait le pays. Décédé juste après mon retour, mais je vous promets que je n’y suis pour rien ! A moins qu’on ait appris que j’avais visité ses écuries privées… Parce que ça c’était un privilège, et je ne sais pas comment j’ai eu la chance de pouvoir y aller… Donc, c’est le livre qui est en train de se terminer. Vraiment, j’espère d’ici un mois avoir terminé le manuscrit, et pouvoir passer à la relecture finale. Sinon, comme j’aime bien choquer un petit peu autrement qu’à travers l’érotisme, j’espère qu’un jour j’écrirai des contes pour ne pas grandir, et qui s’adresseront aux enfants ou aux adultes qui ont loupé un coche en grandissant trop vite, et qui n’ont pas vu tout ce qu’ils perdaient en grandissant.

 

Cléa Carmin, nous vous souhaitons beaucoup de chance pour la suite de votre aventure littéraire, et vous remercions de votre présence sur notre plateau.

Merci beaucoup.

 

 

Émission présentée par François Berger

Texte retranscrit par Françoise Berthod