Monsieur Jean Carol Godet

 

 

Monsieur Jean Carol Godet, vous êtes dans votre 103ème année. Vous êtes donc né en 1805.

Oui.

 

À Neuchâtel ?

Oui. Faubourg de l’Hôpital.

 

Racontez-nous comment ça s’est passé… Vous vous souvenez encore de la rue ?

Oui très bien. C’était une rue des plus courantes à Neuchâtel : Faubourg de l’Hôpital.

 

Vous avez aujourd’hui 103 ans. Quel est votre secret pour être arrivé à cet âge ?

Je n’ai aucun secret. Je peux dire alors en bonne conscience que je n’ai abusé ni de la fumée, ni de l’alcool, ni de l’aspect physique de l’amour. J’ai mené une vie sage.

 

Mais aujourd’hui encore, que faites-vous pour vous maintenir en forme ?

Ce n’est pas moi qui me suis fait. Je porte une énorme hérédité, comme tout le monde d’ailleurs… Ma mère était d’une très bonne famille de Neuchâtel. Elle s’appelait Jeanne Elisabeth de Marval. Il n’y a par contre plus de Marval, car ils se sont tous éteints. La famille vient de s’éteindre avec le décès d’un cousin qui était pianiste et très connu : Louis de Marval. Il est mort et voilà…

 

Vous êtes né à Neuchâtel. Vous avez fait un voyage qui vous a beaucoup marqué en Roumanie. Est-ce que vous pouvez nous raconter ce voyage ?

C’était de par la première place que mon père a trouvé pour pouvoir se marier. Ma mère et lui venaient de se fiancer, et cette place lui a permis de s’établir.

 

Mais à l’âge de sept mois, surtout, vous êtes partis rejoindre votre père en Roumanie ?

Voilà.

 

Que faisait votre père ?

Il était bibliothécaire du roi Carol 1er . Karl der Erste, König Rumäniens. C’était les Roumains qui avaient choisi ce prince allemand qui était de la famille des Hohenzollern.

 

Vous étiez très, très jeune, et vous avez eu un problème de santé, je crois ?

Oui. J’ai été malade pendant trois ans. Je ne me débarrassais pas de maux d’estomac. Ma mère en allant en Roumanie, ne pouvait plus m’allaiter. Alors, on a acheté du lait dans une laiterie, mais ce lait n’était pas du lait de vache. C’était du lait de bufflonne, beaucoup plus gras ; d’où une entérite ou je ne sais quelle maladie. Cela m’a procuré tout de suite des inconvénients d’estomac, et j’ai été malade à peu près pendant tout le temps. Quant à ma mère, elle a eu un poumon atteint. Elle avait de la fièvre tous les soirs, et le médecin de là-bas a conseillé à mon père de ramener sa femme et sa famille. J’avais aussi une sœur ; nous étions deux à ce moment-là. Le roi a accepté parce que mon père lui devait beaucoup. Le roi au dernier moment lui a dit : « Écoutez, ça ne suffit pas vos degrés d’Université. J’aimerais que vous soyez Docteur en… C’est moi qui paie tout. » Le roi a payé les études pour l’obtention du Doctorat de mon père. Et lorsque mon père a vu ma mère très malade, le roi a été très compréhensif. Il a dit : « Oui, je comprends votre situation », et il a libéré mon père de toutes ses obligations. C’est comme ça que mon père, en voyant que la place était pourvoyable, a posé sa candidature et a été nommé.

 

Donc, vous êtes venus vous installer à Berne ?

Absolument ; c’était fabuleux ! Il a quitté le roi pour s’asseoir sur le fauteuil de Directeur de la Bibliothèque Nationale de Berne.

 

Vous avez fait vos écoles à Berne et je crois

Quatorze ans d’école à Berne.

 

Vous n’aimez pas quand on parle du « Schwyzerdütsch ». Pourquoi ?

Parce qu’il y en a plusieurs.

 

Il y en a plusieurs ?

Oui, je vais vous donner un exemple. À Berne, ils disent « heiter, weiter » (Avez-vous, voulez-vous ?). À Zürich, on dit : « händsi, wändsi ». Les mêmes mots mais dits autrement. « Heiter » c’est « händsi », et « weiter » c’est « wollen Sie ».

 

Le « Bernerdütsch », c’est vraiment une langue très différente des autres ?

Pas si différente des autres.

 

Quand est venu l’heure pour vous de choisir un métier, comment ça s’est passé ?

J’ai raté l’école. J’aurais du doubler deux fois, mais ça ne se fait pas, il paraît ! Alors, on m’a sorti de l’école. Mon père m’a dit : « Tu ne peux pas rester sans rien faire ! » On m’a alors mis aux Arts et Métiers : la « Kunst- und Gewerbeschule » de Berne.

 

Vous étiez un mauvais élève ?

Je ne crois pas, non. J’étais un mauvais élève pour les classes classiques. Je ne suivais pas ; la Roumanie m’a complètement détraqué et j’étais tout le temps malade. Il fallait tout le temps rattraper les cours que je ne pouvais pas suivre.

 

Quel a été votre premier emploi ?

Dans une maison à Berne qui s’appelait Ryff et Cie ; où se trouvaient des machines Dubied.

 

Cela vous a plu comme travail, comme activité ?

Oui, c’était intéressant. J’ai même poussé à l’extrême pour devenir vraiment un connaisseur.

 

C’est à cette époque que vous vous êtes fiancé ?

J’ai de la peine à répondre exactement. Ma fiancée était Française et je l’avais rencontré à Paris.

 

Et le fait que vous n’aviez pas beaucoup d’argent n’a pas facilité le mariage à ce moment-là ?

Il fallait que je trouve une place qui puisse suffire pour un ménage.

 

Si vous ne gagniez pas d’argent, il ne vous était pas possible de vous marier ?

C’était impossible.

 

On parle un petit peu de votre papa ?

Oui.

 

Il était donc le Directeur de la Bibliothèque N ationale, et il a eu l’occasion de représenter plusieurs fois la Suisse à l’étranger, je crois.

Oui. Il y avait… Cela s’appelait, je crois, l’Union Internationale des Bibliothécaires. Mon père a connu tout ce qui était important en Suisse. Des types comme le Fribourgeois Reynold, par exemple…

 

Il a même eu l’occasion de rencontrer une fois Albert Einstein ?

Oui, et il y a une anecdote à ce sujet ; très drôle, d’ailleurs… Il y avait une réunion de citoyens suisses haut placés. Gonzague de Reynold, entre autres, professeur de littérature française à l’Université de Berne, et mon père, Directeur de la Bibliothèque nationale. Reynold a fait remarquer qu’il ne connaissait rien en bouquins, et qu’il lui fallait quelqu’un avec lui. M. Marcel Godet était alors en second ! Il y avait les deux Suisses qui s’opposaient à des Français, des Allemands et des Hollandais ; et mon père faisait partie de ces deux Suisses représentant leur pays. Cela s’appelait la Coopération Intellectuelle. C’est à l’occasion d’une réunion publique que se trouvait…

 

Albert Einstein notamment !

Il y avait Einstein et un grand physicien d’origine belge, je crois. Lors d’une de ces réunions dans un grand hôtel à Berne, il y avait Einstein, et mon père a fait sa connaissance. Cela a tout de suite croché. Ils sont devenus très amis. Dans l’une de ces réunions, il y avait deux conférences. Une de bonne heure, et l’autre juste avant midi, avec une heure d’arrêt entre les deux. Mon père a dit : « J’ai tellement envie de fumer une pipe. » Einstein lui a alors répondu : « Mais M. Godet, on peut aller au bord du lac ! » Ils sont alors partis au bord du lac fumer une pipe. Mon père a tiré sa blague, l’a ouverte. Il voyait Einstein à sa droite, frappé par sa façon de faire. Mon père lui a donc dit : « Cela pourrait vous intéresser ? » Et Einstein a répliqué : « Oui, oui, ça m’intéresse ! » Mon père a alors fait comme ci et comme ça, et a ensuite passé la blague à Einstein qui a fait pareil en disant à mon père : « Génial », c’est beau ça !

 

C’est magnifique !

Ça l’est ! Lui aussi distribuait des… C’est magnifique !

 

C’est votre père qui a fait découvrir la fermeture éclair à Einstein ?

Oui, oui. Einstein ne connaissait pas. C’était l’époque où ça commençait...

 

Vous avez vu et vécu beaucoup de choses dans votre vie. Le jour où vous décéderez, et on espère que ce sera le plus tard possible, qu’est-ce que vous aimeriez que l’on écrive sur votre tombe ?

Je suis absolument sans documents. Pas de bac, ni de ci et de ça. Absolument rien ! J’ai peut-être une attestation comme quoi j’ai suivi pendant un an les Arts et Métiers, mais je n’ai absolument aucun titre.

 

Mis à part celui de centenaire ! D’ailleurs plus que centenaire…

Peut être… Je ne sais pas.

 

Quand on parle de Dieu, et je sais que c’est un sujet qui vous fâche un peu, on voit souvent la même mention sur les avis mortuaires : « Il a plu à Dieu de rappeler tel ou tel », et je crois que ça vous énerve un petit peu ?

Tout à fait !

 

Expliquez-nous pourquoi ?

Je ne crois pas que Dieu puisse décider d’une naissance ou d’une mort. Quand on pense qu’on est des milliards… Si on était… La densité en Suisse de l’humanité est peu de choses. Mais quand on pense aux milliards, c’est complètement invraisemblable. Écoutez, il y a aussi une chose incroyable et qui est textuelle. Jésus, et je n’invente pas, aurait dit : « Je reviendrai pour juger les vivants et les morts. » Si un type me disait ça, je lui rétorquerais : « Monsieur, aller à la porte d’à côté. Chez moi, des rigolades comme ça, ça ne joue pas !»

 

Ce qui vous énerve aussi, c’est quand on dit sur les avis mortuaires que telle ou telle personne était un homme de cœur.

Oui, c’est le cœur…

 

De quel cœur s’agit-il ?

Ce n’est pas la signification scientifique du cœur. Le cœur n’a rien à faire, ni rien à voir avec les sentiments. Les sentiments, c’est dans la tête ; c’est le cerveau. Le cœur, c’est une pompe à sang refoulante et aspirante, ou aspirante et refoulante. Ce n’est que ça…

 

La fameuse formule : « Que ton repos soit doux », etc. vous fâche aussi ?

Oui, parce que c’est faux ! « Que ton repos soit doux » c’est faux. Puisque la mort n’est pas un repos…

 

C’est quoi alors ?

C’est rien ; c’est le néant… Il n’y a pas de qualifications ordinaires après la mort. On ne peut pas dire si un mort se sent bien ou mal. C’est le néant...

 

Cela ne vous fait pas peur ce néant, vous qui avez quand même 103 ans ?

Non, car je ne parle pas de moi. C’est faux de parler de ce qu’on peut être après la mort. L’homme ne sait pas qu’il est mort. S’il pouvait prouver qu’il n’est plus vivant, ce serait un vivant qui parle et non un mort !

 

C’est intéressant ça.

Mais écoutez… Il ne peut pas le savoir, c’est impossible.

 

Il ne peut pas le savoir puisqu’il est mort.

Oui. Comment dire qu’on est mort ? C’est de la rigolade, alors.

 

Mais que pensait de tout ça votre arrière grand-père ?

Je n’en sais rien ; je ne l’ai pas connu.

 

Non, mais il a écrit des livres.

Mon grand-père oui, mais mon arrière grand-père…

 

Il a écrit un livre, notamment sur les anges ?

Oui.

 

Parlez-nous des anges.

Oui. Pour moi, les anges n’existent pas. Ce sont des affabulations.

 

Vous ne croyez pas aux anges ?

Mais comment croire à des absurdités ? Il faut rejeter tout ça, et loin !

 

Parlez-nous aussi, si vous le voulez bien, de cette étrange histoire qu’est celle de la Vierge Marie.

La Vierge Marie « Immaculée Conception » ?

 

Mais oui, parce qu’elle n’a pas eu de mari.

Pourquoi pas de mari ? C’est sale ?

 

Non.

C’est sale le mari ? Parce qu’ « Immaculée » veut dire : qui n’est pas tâchée.

 

Comment s’est trouvée enceinte la Vierge Marie ?

Elle était mariée.

 

Ce n’est pas le Saint-Esprit qui aurait…

Écoutez, elle était mariée, alors que son mari… Non, non, je ne l’ai pas touchée, c’est possible.

 

Pour vous, la Vierge Marie n’était pas aussi vierge que ça ?

Mais non ! C’était une femme comme une autre. Dieu a créé l’homme. C’est lui qui se reproduit par milliards.

 

Est-ce qu’il y a des choses qui vous tiennent à cœur et dont vous aimeriez nous parler ?

Des choses ?

 

Des choses qui vous tiennent à cœur…

Oui. Cela me tient à cœur de dire qu’on bourre de choses fausses le crâne des jeunes. On ne fait pas la différence entre ce que l’homme essaye de faire croire et la vérité. Il y a beaucoup de choses fausses ; carrément fausses !

 

Vous lisez encore beaucoup les journaux. Vous regardez la télévision ?

Oui, oui. Je mène une vie des plus ordinaires.

 

Quel regard portez-vous sur la société d’aujourd’hui ?

C’est très difficile de le savoir. Je ne peux pas la comparer avec celle de ma jeunesse. Mais lorsqu’on est jeune, on n’a pas la même vision… Ça se contredirait.

 

Qu’est-ce qui vous tient à cœur et aimeriez encore transmettre ?

D’éviter les guerres, évidemment. Que l’homme puisse profiter. Mais ça c’est un vœu pieux, peut-être. Éviter les conflits qui ne servent absolument à rien. On se demande ce qu’il reste de la guerre de 1914 ? Qu’est-ce qu’il reste de bien ou de valable, si on peut dire ? Il n’y a rien. Mais il y a eu des millions de morts et des souffrances épouvantables pendant cette guerre de 1914.

 

Et ça continue maintenant avec la guerre en Irak ?

Oui. Il ne fallait pas mettre le doigt dans cette… C’est une grosse erreur d’avoir voulu faire la police en Irak. Cela ne nous regardait pas. C’est une très mauvaise chose, parce que c’est entièrement nous, les Blancs, qui ont fait cette bêtise de vouloir aller commander chez eux. C’était une erreur !

 

Pour terminer sur une note positive, quels conseils donneriez-vous aux jeunes d’aujourd’hui qui auraient des visions d’avenir pas très positives ?

D’écouter père et mère, je crois. Prendre cette éducation au sérieux, puis faire des choses qu’on a bien développées et s’en tenir. On sait théoriquement qu’il ne faut pas faire ceci ou cela et on le fait quand même… À mon avis, on a toutes les façons et raisons de vivre convenablement et en paix. Voilà ! La paix, surtout !

 

 

Interview réalisée par Jean-Pierre Lambert

Texte retranscrit par Françoise Berthod