Monsieur Philippe Debiève : Artiste plasticien
Bonjour. Aujourd’hui, je reçois Philippe Debiève, artiste plasticien.
Bonjour.
Qui est né à Besançon, en France et qui est établi à La Côte-aux-Fées depuis 1997. Une formation de biologiste.
Oui.
Un travail, un moment dans la pharmaceutique. Et, comment est-ce que l’on arrive de la biologie à la peinture ?
Effectivement cela peut paraître bizarre. C’est une question qui revient fréquemment, ça ne me pose pas de problèmes. Tout simplement, en fait par la photographie, étonnamment. Non pas que je me serve de photographies pour le dessin, mais parce que j’ai voulu faire de la biologie pour faire de la photographie animalière au départ. Il s’est avéré que j’ai changé d’orientation même dans la biologie et qu’au bout d’un certain temps, à force de porter son propre matériel qui est lourd, à savoir trépied, téléobjectif, boîtier. J’ai trouvé qu’il était plus simple d’emporter avec soi, un carnet, un crayon et une boîte d’aquarelle. J’ai laissé tomber la photographie pour approfondir le dessin que je pratiquais déjà, mais au niveau du dessin scientifique, plutôt.
Tu as fait des études de peinture avec Carmen au Club des Amis de la Peinture, que tu as d’ailleurs présidé pendant deux ans. Est-ce que tu peux nous dire quelques mots sur ton passage au Club ?
Cela a été un très, très bon souvenir parce que le Club des Amis de la Peinture, pour ceux qui ne connaissent pas forcément, est bien sûr à Neuchâtel. J’ai eu la joie de participer aux cours donnés par Carmen Lanz effectivement et de suivre un petit peu son enseignement à l’Académie De Meuron à Neuchâtel, un tout petit peu. Lorsque les Amis de la Peinture étaient encore dans une petite rue, au-dessus d’un immeuble, rue du Seyon. C’était très agréable, une très bonne équipe. Elle arrivait bien à enthousiasmer tout le monde. Effectivement, je lui dois deux choses fondamentales à Carmen Lanz, qui est aujourd’hui décédée. C’est l’intérêt pour le corps humain et comment traiter la couleur, en particulier au niveau des gris. Ceux qui s’intéressent à la peinture vont tout de suite comprendre. Oui, je lui dois beaucoup.
Ensuite, je l’ai revue et lorsque pendant trois ans, j’étais installé à nouveau dans la région française près d’Ornans, j’ai eu l’occasion d’exposer Carmen en 1995, d’ailleurs, je ne sais pas si on va en discuter, mais l’atelier que j’avais a été détruit par une inondation et c’est elle qui y était à ce moment-là.
Effectivement, tu as fondé un atelier à Ornans qui a été détruit complètement par une inondation à Noël 1995, si j’ai bien compris.
Oui. C’était un joyeux père Noël sympathique… Il est venu avec une hotte remplie d’eau et des petites cochonneries qui font beaucoup de dégâts.
Tu as fait une formation de gravure et aussi de papier dans les années 1995. Tu peux nous dire quelques mots.
Oui. Effectivement, c’était avant la fin des années 1980 pour la gravure. Là, j’avais suivi des cours avec Jean-Pierre Humbert qui anime l’atelier Contrastes, qui est sur Fribourg. Il a été installé aussi sur Charmey. Ensuite le papier, la fabrication du papier d’art avec Viviane Fontaine à Charmey, toujours dans le canton de Fribourg. C’est quelqu’un qui fait des sculptures papier. Simplement la gravure, je l’ai continué par la suite. La gravure en taille douce, je le précise tout de suite, avec des plaques de métal et d’acrylique, par exemple cuivre ou zinc. Le papier, j’ai laissé tomber depuis l’inondation, parce que ça humidifie beaucoup trop et ça me rappelle trop de souvenirs… Non, je ne fais plus de papier. Je l’achète sec !
D’accord. Tu es revenu en Suisse après cette inondation. Tu as tout perdu dans ce désastre et tu as recréé un atelier à la Côte-aux-Fées, qui s’appelle « Nu-Age », où tu dispenses des cours.
L’atelier s’appelle « Nu-Age » effectivement. Il est spécialisé dans le dessin, la gravure et la peinture.
Tu y donnes des cours aussi. Encore actuellement ?
Relativement peu. Si je donne des cours, c’est plus sous la forme de stages en fait. Même si quelques personnes à l’heure actuelle redemandent à avoir des cours. Le problème, c’est que la Côte aux Fées est isolée paraît-il, même du Val-de-Travers, et pour beaucoup de monde, on a l’impression que c’est le bout de la Suisse. C’est ahurissant. Pour arriver à faire venir quelqu’un là-haut, c’est presque exceptionnel.
Il faut être motorisé pour y arriver.
J’ai eu des gens qui sont venus en expliquant qu’il y avait des ravins terrifiants. J’ai eu l’impression de voir la Berezina, mais non… On peut très bien venir. Je ne peux pas mettre des cours en œuvre dans la mesure où c’est pour une ou deux personnes !
Dans tes cours, tu as instauré les carnets de voyage. Explique-nous un petit peu ce qu’est un carnet de voyage ?
On est reparti sur un stage là. Le carnet de voyage, c’est quelque chose d’extraordinaire à mes yeux. C’est un moyen d’origines diverses, je dirais, pour ramener une collection d’émotion. Cela va être par le dessin, par la peinture, des collages, des photographies. Tout va se retrouver dans un carnet, voire même des odeurs. On peut très bien tremper un carnet de voyage dans un sac d’épices, par exemple, pour celui qui va aller sur un marché marocain. On peut ramener du cuir, on peut ramener du thym, on peut ramener des tas de choses pour les odeurs. Certains vont mettre dans ces carnets de voyage, même des puces, non pas des puces de chameau, mais des puces informatiques où aura été enregistré des sons qui peuvent être écoutés en parallèle. Au départ, cela peut être simplement un carnet qui collecte des mots et ensuite tout peut se mettre dedans dans la mesure où l’on s’adresse à la communication. Mais avant tout, c’est quelque chose d’extrêmement égoïste. C’est ce que je dis toujours dans les stages que j’ai animé à ce sujet. Je le fais pour moi-même, un carnet de voyage, c’est un objet égoïste qui est là pour se remémorer ce qu’on a vécu à une époque avec plaisir ou déplaisir, ça dépend. Mais, c’est pour soi. Libre ultérieurement à chacun de le présenter ou pas. Certains les présentent, même actuellement, sous la forme de projection multi média. On arrive même au grand festival de Clermont-Ferrand des carnets de voyage, à avoir des odeurs qui sont justement propagées dans les salles pour remettre les gens dans l’ambiance.
En fait, ces carnets de voyage, cela permet ensuite de travailler soi-même à la maison sur les impressions qu’on a récoltées au fil des voyages et des sorties qu’on a faits, c’est ça ?
Dans certains cas, oui. Mais là, je parle plutôt de carnets d’esquisses, carnets de croquis. On peut retravailler, mais cela devient tellement quelque chose qui est réalisé dans l’urgence, dans l’instant. C’est difficile à reprendre. On peut se baser là-dessus pour créer autre chose, ça oui, je l’imagine. Mais, c’est des notes en fait. Certains vont les publier. On a la possibilité de les publier classiquement et de les faire regarder par les autres. Mais, de là à dire, qu’avec ces croquis on va refaire des tableaux, personnellement ce n’est pas mon cas. J’aime mieux le voir un petit peu différemment. D’ailleurs là, lorsque j’avais travaillé dans les forêts en suivant les forestiers neuchâtelois en 2004, rares sont les dessins que j’ai fait sur le terrain avec eux sur et les carnets qui ont servi à faire des tableaux. Je me suis servi de croquis spécifiques pour faire des tableaux. J’ai tendance à disjoindre mes deux activités.
Je voulais t’amener sur tes travaux sur la mémoire.
La mémoire. Là, on est dans le domaine de la peinture tout particulièrement. J’étais à l’époque, cela devait être en 1994 sauf erreur de ma part, en France. La ville de Lons-le-Saunier avait organisé une manifestation dans un lycée comme chaque année avec la DRAC, c’est la Direction régionale d’aide à la culture, sauf erreur, sur le thème de la mémoire. J’étais, parmi d’autres artistes, invité à faire un travail. Cela a été mon premier impact en travaillant sur le système, c’est le biologiste qui ressortait. J’ai travaillé, en fait, sur la structure du tissu nerveux sous la forme d’une gravure qui représentait les neurones avec une phase noire et une phase blanche qui correspondait à l’acquisition, à l’oubli, à la lumière, à la pénombre, etc. Peu de temps après, j’ai eu l’opportunité de tomber sur un vieux livre de ma grand-mère, je précise que ma grand-mère était prof de biologie déjà et peintre, même si je ne l’ai jamais connue, je suis tombé sur ce livre de sciences naturelles qui était en très mauvais état. J’adore les livres, mais il était en tellement mauvais état que je me le suis approprié. Et là, a commencé ce que j’ai appelé « les mémoires naturelles ». C’est une série de travaux faits à partir de ce livre, d’éléments de ce livre, de morceaux de ce livre qui m’évoquaient quelque chose par rapport à des animaux, à des situations naturelles actuelles et qui étaient englobés dans de la peinture acrylique sur du papier. En tout, il y a eu plusieurs expositions sur ce thème pendant je crois cinq ans. Ensuite, ça s’est développé sur mes propres travaux personnels, sur une analyse personnelle de mes mémoires, sur la vie familiale, sur certaines circonstances douloureuses ou plaisantes de la vie qui se sont retrouvées dans mes tableaux. Travailler sa propre mémoire, la micro-histoire de quelqu’un en définitive, de sa famille, de personnes qu’on ne connaît pas. C’est assez joli et on peut aller assez loin dans la réflexion. Par moment, comme par rapport à l’inondation, il faut impérativement se laver quelque part ! Cela laisse des traces. J’ai fait un tableau qui s’appelle « le petit vouivre », cette créature mythologique qui hante le fond des gorges avec un diadème sur la tête qui est un bijou et qui commande aux serpents. Lors de l’inondation, j’ai un objet qui m’était cher, le violon de mon père. Mon père a fait du violon peut-être pendant quelques mois, je ne sais pas, mais j’ai toujours aimé ce violon. Quand il y avait 85 cm d’eau à Noël, j’ai trouvé ce violon qui flottait. J’ai englobé les parties de ce violon dans une création, on peut parler de tableau quand même, avec une sorte de serpent qui mangeait le violon sur un texte de Pierre Perrin qui est un écrivain de la région que je connaissais bien et qui parlait de l’histoire du petit vouivre justement. Je ne voulais pas me séparer de ce tableau, parce qu’il représentait beaucoup de choses pour moi, aussi certaines zones de la vie de famille au même moment. Quelqu’un a voulu à tout prix prendre ce tableau. Il l’a acheté, il est parti. Il l’a emmené dans le Sud de la France dans la région des Gardons, près du Gard, les Cévennes et peu de temps après, il y a eu une inondation. Tout le village a été entouré d’eau et ça s’est arrêté aux portes du village. Je trouve assez intéressant… J’ai appris cela plus tard. C’est un tableau qui a résisté, ce violon aussi, pas mal de fois quand même. C’est la petite histoire du petit vouivre, l’anecdote.
Merci beaucoup pour la petite histoire. Tu nous as parlé en quelques mots de ton voyage en Silvérie en compagnie des gardes forestiers. Tu as fait une exposition en 2004 sur le site de Cernier et également illustré des ouvrages. Plusieurs ouvrages de poèmes de Pierre Perrin et quelques poèmes de Baudelaire aussi.
Ce sont deux choses très différentes. Mais c’est vrai que pour Silvérie, mon activité est complètement contemporaine, exposition sur les forêts suivie sur le terrain des forestiers en 2004, carnet de croquis, carnet d’existence, je dirais avec eux, beaucoup de forêts. Une exposition prévue pour cette année dans le Val-de-Travers chez « Ames et Couleurs » en novembre 2008. L’année prochaine normalement avec le musée de Pontarlier qui me demande. La forêt me passionne pour les émotions qu’elle me procure et là je suis alors dans le domaine de la gravure, dans le domaine de la peinture, des monotypes, c’est mon activité actuelle, contemporaine, on va dire. Pour ce qui est des travaux réalisés avec Pierre Perrin, effectivement Pierre Perrin est un écrivain franc-comtois avec lequel j’ai travaillé lorsque j’habitais Ornans. Nous étions un petit peu voisin. Nous nous sommes liés d’amitié. Pour situer, il a remporté le prix Louis Perregaux et le prix Kowalski pour la « Vie crépusculaire », qui est un excellent livre. Le prix Kowalski étant le prix de la ville de Lyon. Nous avons effectivement réalisé deux livres ensemble de bibliophilie, « La Naissance recommencée » et les « Offrandes jumelles » qui consistent en une série de gravures illustrées accompagnées d’un texte. Pierre est imprimeur en typographie.
Tu as également participé à la Fête de l’Absinthe et tu en as fait l’affiche ?
Le Val-de-Travers est le berceau de l’absinthe comme chacun le sait. L’absinthe n’est pas seulement un produit, c’est une culture. Nous avons eu en 2005, la libération de l’absinthe qui s’est faite le 1er mars et ensuite la Fête de l’absinthe, organisée depuis plusieurs années déjà, a été toute particulière cette année-là, puisque c’était la première fois où elle était légale en définitive. Le comité d’organisation m’a confié la réalisation de l’affiche de la Fête de l’absinthe et à ma compagne dont je parlais tout à l’heure, Gabrielle, qui a réalisé la cuillère commémorative, la fameuse cuillère. C’était un travail familial, cette fête-là. Cela s’est très bien passé et il y a eu une exposition ensuite.
Explique-nous un petit peu ce que c’est que l’art postal ?
L’art postal m’intéresse dans la mesure où il va utiliser, il utilise un véhicule d’information, de communication qui est extraordinaire, qu’est la Poste. La Poste à l’heure actuelle amène principalement des désagréments en dehors de la publicité, rares sont les lettres d’amis, les réflexions, les gens correspondent très peu… Par l’art postal, on a le moyen de diffuser une information. Avec cet ancien moyen tout est possible. En plus, en utilisant les timbres qui rappelons-le, au départ, sont des créations de gravures en taille douce, c’est d’autant plus intéressant. La Poste fait très attention à tout ce qui peut être envoyé. Cela fonctionne très bien. Ils sont très respectueux et cela nous permet d’envoyer des travaux très conséquents. J’aime bien et j’ai apparemment créé la notion de carnet postal, c’est-à-dire que les carnets de voyage que je réalise, j’aime les envoyer par la poste. C’est quelque chose de magique et ça permet des échanges. Là, je parle égoïstement, mais par l’art postal, on correspond par essence. On peut créer un thème. Quelle que soit le thème, aucune importance, cela peut être un thème très sérieux comme le sida par exemple. Cela s’est souvent fait, d’envoyer à un endroit précis pour être exposé du monde entier, une création d’art postal ou quelque chose de beaucoup plus léger. Ce pourrait être par exemple les vaches. Je donne des exemples très simples et très opposés pour montrer que cela peut réunir beaucoup de monde. Les écoles sont très intéressées aussi à l’art postal, parce que cela donne une cohésion sur un même sujet qui part ailleurs et va transmettre une idée. J’aime beaucoup l’art postal, c’est vrai. Par le biais justement des carnets, quand on écrit sa petite histoire, on l’envoie, c’est bien. J’avais mis au point cette méthode dans la Drôme provençale lors d’un séjour dans un centre artistique, à Piégon.
À part la peinture et la gravure qui sont tes deux passions, tu en as une autre qui te permet de te déplacer ?
J’aime la marche déjà. J’adore marcher. Autrement, effectivement je présume qu’il est question de parler de moto. Oui, la moto tout particulièrement le side-car. Je fais partie des gens qui roulent toute l’année en moto. J’ai repris cette activité l’année dernière, cela va faire deux ans et je parcours la France, la Suisse en long, en large et en travers avec mon side-car si j’ose dire qui me sert aussi d’atelier pour l’extérieur. C’est un engin magique pour celui qui fait du carnet de voyages… je précise que c’est un véhicule russe, soviétique au départ et ce sont des motos qui ont un potentiel de sympathie extraordinaire auprès des gens que nous côtoyons. Nous arrivons à avoir des contacts avec tout le monde, donc une approche facilitée pour connaître les gens, pour écrire, pour photographier, pour dessiner, pour tout. C’est l’instrument idéal pour moi, me permettant d’aller au-devant des gens. Nombreux sont ceux qui possèdent ce type de véhicule pour aller en Amérique du Sud aussi bien qu’au fin fond de la Mongolie. Moi, je vais beaucoup moins loin, mais ça me permet déjà de côtoyer les gens. Ils viennent tout de suite auprès de vous. Pas plus tard qu’à midi, je me suis arrêté dans le village et le postier est venu vers moi me dire : « Qu’est-ce que c’est ? » On entre en discussion et ça peut donner une anecdote, donner une idée pour telle ou telle création. Non seulement, c’est un plaisir à conduire, mais en plus cela permet de travailler. C’est fabuleux.
Quels sont tes projets ?
Nous en avons parlé, la forêt, la forêt… et encore la forêt déjà en premier. Mes tous prochains, c’est la forêt de Brocéliande d’ailleurs. En dehors d’ici, puisque j’y vais en side-car dans trois semaines. Passer là-bas, faire quelques dessins, quelques croquis pour peindre. Également, le Limousin. Autrement, j’ai différents projets de carnets plus lointains, si tout va bien, en Islande. Je rêve d’aller en Islande en side-car, avec un bateau quand même et de travailler là-bas. C’est en cours. J’ai aussi un projet qui est en route pour les pays de l’Est. Contrairement à beaucoup, je ne recherche pas des pays chauds.
On te souhaite bon voyage, bonne continuation et bon succès et je te remercie d’avoir participé.
Il ne faudra pas hésiter à venir voir comment tourne « Nu Age ». Merci.
Interview réalisée par Lyse
Texte retranscrit par Françoise Berthod