Le groupe théâtral Héliogade
Georges Held
Est-ce que vous pouvez nous expliquer finalement la genèse de votre troupe ?
La genèse de la troupe est née de comédiens qui jouaient au groupe théâtral de La Colombière à Colombier qui, à cette époque-là, organisait un grand spectacle de Molière et d’autres, tous les deux ans. Les comédiens de cette troupe se trouvaient un petit peu orphelins, une année sur deux. Personnellement je faisais les éclairages pour La Colombière et l’envie de jouer nous a poussés à créer une troupe pour animer l’intervalle. Ensuite, cette troupe s’est principalement étoffée des élèves du CCN (Centre culturel neuchâtelois).
Pourquoi ce nom au fait ?
Héliogade ? Héliogade vient d’Héliogada qui devrait, je ne suis pas tout à fait sûr, être un garde du soleil. Hélio, c’est le soleil et comme Héliogada, ça ne sonne pas très bien, on a un petit peu modifié l’orthographe pour s’arrêter sur Héliogade, simplement.
Vous avez une particularité quand même, presque tous vos acteurs sortent d’une école ?
Principalement, mais il y a quand même des purs amateurs qui se sont formés sur le tas. Effectivement depuis quelques années, par copinage, les élèves du CCN connaissant les élèves des classes précédentes, des classes suivantes, etc. Quand il nous faut trouver des comédiens pour la distribution, il est normal de se tourner vers les gens qui les forment. C’est une excellente école qui forme de bons acteurs, on arrive à les faire venir chez nous…
Quand on regarde tout ce que vous avez déjà joué depuis votre création, vous n’avez pas peur des difficultés. Il n’y a pas longtemps, vous avez même créé une pièce ?
Effectivement. Au départ, on a joué deux pièces d’auteurs très connus, « La Cerisaie » de Tchekhov et « Le Mariage » de Gogol. Ensuite nous nous sommes lancés dans d’autres créations avec « Le Cauchemar d’Al Capi », une pièce d’un auteur contemporain belge et là, évidemment les gens ne connaissant pas cet auteur, ont eu un peu de peine à venir voir ce spectacle qui était pourtant magnifique. Engagé par la Société des auteurs, le « Février des auteurs », il nous a fallu choisir un écrivain suisse. La pièce d’Alexandre Friedrich, « L'Homme qui attendait l'Homme qui a inventé l'Homme », un petit peu bizarre, il faut bien le dire, a donné lieu à un spectacle absolument fou en scénographie, en costumes et en éclairage. C’était absolument merveilleux et là, les gens ont un peu mieux apprécié. Ils sont venus nous voir en plus grand nombre, mais c’était quand même une pièce difficile. Le choix de cette année s’est arrêté sur une pièce un petit peu plus facile, drôle. Une pièce qui bouge, qui est très colorée, beaucoup de costumes, beaucoup de mouvements, avec les thèmes connus du cocufiage, etc. qui font toujours sourire les gens.
Comment se porte finalement le théâtre dans le canton de Neuchâtel. Est-ce que c’est difficile de trouver des acteurs ?
Je pense que ce n’est pas très difficile de trouver des acteurs. C’est un peu plus difficile de trouver des pièces. De notre côté, nous aimerions bien trouver des pièces d’auteurs suisses contemporains, mais le problème est : le public est-il prêt à venir voir ce genre de pièces plus modernes, peut-être un peu plus difficiles, que des pièces connues ? Au fond, les gens viennent facilement voir des pièces connues. Du reste au « Février des auteurs » de l’année passée, il y a eu une conférence dont le thème de discussion était la remarque des auteurs suisses : « Est-ce que cela vaut la peine d’écrire, s’il n’y a personne qui vient nous voir ? » Ce n’est pas tout à fait vrai, parce qu’il y a quand même des auteurs contemporains suisses qui sont bien connus et qui ont du succès. Mais la majeure partie des auteurs qui ne sont pas encore connus font un peu salles vides.
C’est ça le principal souci des présidents de groupes de théâtre ?
Le souci, c’est la rentabilité. Prenons la troupe Héliogade pour exemple, on n’attire pas le public avec de mauvais spectacles. Donc il faut présenter des représentations de qualité et notre troupe s’entoure de professionnels en tout point de vue, mise en scène en particulier. Ce sont tous des professionnels, éclairagistes, costumiers, etc. Et ces gens-là, il faut les payer. Il faut donc remplir la salle pour que la billetterie couvre une partie des frais du spectacle. Sans les sponsors de Suisse romande, aucun des spectacles que nous avons montés jusqu’à présent n’auraient pu avoir lieu.
Ce n’est pas facile d’être président, mais vous êtes quand même un président heureux ?
Oui, heureux parce que le théâtre est un plaisir, un hobby, une passion. Alors, on a du plaisir. Mais nous avons quand même beaucoup plus de plaisir lorsque le public est présent. Parce que le théâtre est fait avant tout pour le public ! Quand ce dernier répond et que la salle est pleine, c’est tout de même une sacrée satisfaction…
Olivier Nicola
Vous êtes le metteur en scène de la pièce qui est jouée actuellement ici. Quelles ont été les difficultés particulières que vous avez rencontrées pour monter cette comédie de Shakespeare, ce n’est pas ce qu’il y a de plus simple ?
Oui, effectivement, Shakespeare fait un peu peur. Mais paradoxalement, il y a un côté assez confortable, parce que c’est un de ces grands auteurs du passé qui savaient très bien construire des histoires. Ils savaient très bien amener un pion après l’autre, faire l’exposition. Il se passe beaucoup de choses jusqu’au dénouement tragique, si c’est une tragédie ou gai, si c’est une comédie. C’est le cas pour « Les Joyeuses Commères de Windsor », c’est même plus qu’une comédie, c’est une farce. Il y a un côté confortable, parce qu’on sent la solidité de l’histoire. Maintenant, bien sûr, le théâtre n’est jamais facile. Nous sommes un groupe de 19 comédiens, comédiennes plus un musicien, cela fait quand même un grand groupe à gérer avec chacun leur personnalité.
C’est tout de même une pièce écrite à une autre époque, est-ce que vous avez besoin de l’adapter ?
Effectivement, les dates d’écriture sont un petit peu floues. Il semble que c’était vers 1597 ou 1598. Effectivement, cela fait quatre siècles. J’ai d’abord lu plusieurs traductions, certaines sont très pointues, avant que je trouve une traduction qui m’a tout à fait convenu et qui m’a semblée adaptée à un public d’aujourd’hui, parce que dans certaines traductions, on sent bien que les personnages s’amusent, font des jeux de mots, excusez-moi, mais même déconnent, mais sur des sujets qui étaient d’actualité en 1595 et c’est intraduisible pour un spectateur d’aujourd’hui. J’ai effectué quelques coupures dans cette traduction pour rendre à mon goût, l’essentiel de cette pièce. À savoir que c’est une grosse farce avec grivoiseries, jeux de mots comiques et aussi poétiques, avec un élan, un dynamisme festif. Cette traduction que j’ai trouvée, retransmet ça et je trouve que dans ce sens, nous sommes très fidèles à Shakespeare, parce que je suis convaincu que c’est ce qu’il a vraiment écrit.
Justement à ce sujet. On connaît, finalement, assez mal le rôle du metteur en scène. Quelle liberté a-t-il et dans quelles mesures peut-il modifier, je ne dirais pas le texte, mais la mise en scène ?
Par rapport au metteur en scène, je tiens à dire que c’est quelque chose d’assez nouveau dans l’histoire universelle du théâtre. Le concept de metteur en scène est arrivé entre 1880 et 1920. Avant, ça n’existait pas. Il y avait les chefs de chœur, les auteurs et les collectifs de comédiens. Ceux qui faisaient de la « comédia del arte » et prenaient les décisions. Mais le metteur en scène n’existait pas. C’est une fonction assez nouvelle. Actuellement, le metteur en scène a pris une part très importante. Certains metteurs en scène, Strehler, Brook, Vitez sont devenus des grands poètes du théâtre. Ils ont apporté des choses passionnantes. Pour répondre à votre question, il y a une part de liberté dans l’interprétation. On interprète de manière personnelle un texte qui existe et, forcément, il y a toujours une part qui est apportée par le metteur en scène, selon sa sensibilité et ses opinions. C’est très intéressant d’aller dans de grandes villes, Bruxelles ou Paris et de voir à l’affiche durant la même période, quatre versions de « L’Avare » de Molière. C’est passionnant d’aller les voir les quatre, parce que cela donne quatre interprétations complètement différentes à partir du même texte.
Justement concernant la pièce que nous allons voir aujourd’hui, quelles touches personnelles y avez-vous apportées ?
C’est difficile d’avoir une vue de ce que je produis. Il y a d’abord une part d’intuition. Il me semble que ma touche personnelle c’est que je me base beaucoup sur la sensibilité des acteurs. En fait, j’ai l’impression de ne faire que ça. C’est de gérer l’énergie, la créativité et la sensibilité des comédiens et des comédiennes. C’est pour cette raison que même si j’ai fait de nombreuses mises en scène, je n’ai pas la prétention d’être un véritable metteur en scène.
Le fait que vous soyez vous-même comédien professionnel n’est pas étranger à ce comportement ?
Je pense que cela a beaucoup à voir dans le sens que j’aime beaucoup travailler avec des metteurs en scène qui me laissent ma liberté et ma sensibilité de comédien. Je suis chaque fois presque triste quand j’ai l’impression qu’un metteur en scène ne tient pas compte de ce que je peux apporter personnellement comme comédien, parce que je me dis au bout d’un moment : « Pourquoi, m’a-t-il engagé moi ? » Il aurait pris n’importe qui d’autre, si il veut m’enfermer dans un bocal et dans une structure, il suffit de prendre quelqu’un capable de s’enfermer dans une structure. Je souffre beaucoup de ça. Maintenant, j’ai peut-être quelques difficultés parce qu’il y a des comédiens amateurs dans cette compagnie et peut-être qu’ils aimeraient être plus encadrés. Je trouve que de leur laisser la liberté fonctionne bien. Un autre point pour moi, je dirais, dramaturgique, c’est le plaisir. Si un comédien peut s’exprimer, il éprouve du plaisir et si ce qu’il offre est du plaisant, ça vaut toutes les analyses textuelles, dramaturgiques, scénologies, psychologiques, analytiques, etc.
Bernard Reber
Votre rôle dans cette pièce ?
Je suis le curé Evans qui est un joyeux curé qui aime la bonne chaire, les bons vins, les dames et tout ça.
C’est un curé pas très catholique ?
Si on peut dire. Même si ce n’est pas très catholique, c’est tout de même un personnage attachant que j’aime beaucoup jouer. C’est vraiment un rôle qui me convient bien.
Vous êtes au milieu de beaucoup de femmes ?
Ah oui et je dois dire que ce sont des femmes vraiment adorables et d’ailleurs vous allez le voir vous-même, dans la pièce, j’essaye de le montrer au mieux.
Comment se sent-on un quart d’heure, vingt minutes avant d’entrer sur scène ?
Maintenant il y a un léger trac qui commence à monter. C’est quand même une responsabilité, puisque avec deux de mes camarades de jeux nous allons ouvrir les feux. Il faut essayer, comment dire, de saisir les spectateurs rapidement, pour les copains qui viennent ensuite, c’est vraiment important. Je trouve que c’est assez gratifiant de faire ça, mais il y a un certain trac quand même…
Simon Grandjean
Est-ce que tu peux nous expliquer un petit peu, tu es le plus jeune de la troupe, je pense ?
Oui, oui bien sûr. J’ai été choisi pour jouer un valet, un jeune garçon. Étant donné que j’avais déjà joué une pièce avec Héliogade, on m’a recontacté et moi, j’ai dit oui sans hésiter. Cela se passe bien.
C’est la première fois que tu fais du théâtre ?
Non, non. Je fais du théâtre depuis l’âge de sept ans. J’ai toujours aimé ça et je compte faire une école de cinéma à Bruxelles. Cela fait un petit moment que je fréquente le milieu du théâtre.
Qu’est-ce qui t’attire vers cette profession, puisque tu as envie d’en faire ta profession ?
C’est le fait de se plonger dans le rôle de quelqu’un d’autre, de jouer vraiment et d’oublier un petit peu tout en faisant cela. Moi, cela me met de bonne humeur et j’aime beaucoup ça.
Raconte-nous un petit peu ton rôle, ce soir ?
Je joue le valet d’un nommé Stender. Moi, je m’appelle Simple et j’ai un petit rôle. Je suis un petit peu à gauche, puis à droite pour renseigner les gens, leur dire deux ou trois choses et c’est parfait. C’est très drôle, excellent…
A-t-on peur comme cela, un quart d’heure avant d’entrer en scène ?
Non, non. Moi, je n’ai pas tellement peur. Sans me vanter, je n’ai pas peur.
Tu n’as pas peur de faire une faute, de te tromper ?
Au pire, si on fait une erreur, on improvise ou on fait en sorte de gérer pour que ça ne se remarque pas trop. Sinon ça va bien, je ne fais pas trop de fautes, je crois. Il me semble.
La mise en scène est assurée par un metteur en scène professionnel, comment cela s’est-il déroulé ?
Je trouve ça super sympa. Je le connaissais un petit peu. C’est génial et assez libre. C’est vachement bien. Moi j’aime beaucoup…
Interviews réalisées par Jean-Pierre Lambert
Texte retranscrit par Françoise Berthod