Monsieur Rafik Ben Salah : Écrivain
Chers amis de TOR, nous nous retrouvons aujourd’hui dans ce magnifique cadre près de Neuchâtel, du restaurant du « Verger Méditerranéen », et j’ai le grand plaisir et l’honneur également de vous présenter aujourd’hui Rafik Ben Salah. Rafik Ben Salah est né en 1948. Il est romancier, nouvelliste. Il est professeur à Moudon, et vit en Suisse depuis des lustres.
Rafik Ben Salah, vous êtes comme je l’ai dit, écrivain et nouvelliste. Mais au fond, j’ai envie de dire que vous êtes avant tout conteur. Est-ce qu’on ose dire de Rafik Ben Salah qu’il est avant tout un conteur ?
Lorsqu’on me parlait de conteur, ça me froissait un petit peu. Je me voyais sous un arbre, avec des gens autour de moi en train de leur conter des choses. Finalement, petit à petit, la qualité du conteur s’est imposée un petit peu partout où je me présentais. Les gens trouvaient que j’étais un conteur. Alors, qui décide si je suis un conteur ou non, sinon le public. Et le public semble me désigner comme un conteur… Alors je suis un conteur…
Rafik Ben Salah, est-ce que vous faites une différence entre l’écrivain de votre point de vue à vous, ou de par la culture dont vous êtes issu, entre un conteur et un écrivain ? Est-ce que le conteur n’a pas plus une consonance d’écrivain, je dirais, orientale ?
Surtout une activité orale. C’est l’oralité qui fait le conteur. L’écrivain, comme le mot l’indique, il écrit. Il ne parle pas, il écrit. Il me semble que dans la mythologie populaire, chez nous en tous cas, dans notre pays de naissance, la qualité d’écrivain est plus noble que celle d’un conteur, parce que le conteur ou le conte paraît être à la portée de tout le monde. L’écrivain, c’est une autre histoire. Il faut apprendre à écrire. Tout le monde ne sait pas écrire, etc. C’est tout un apprentissage, et ça donne à l’écrivain une sorte d’aura que le conteur n’a pas…
Oui. Rafik Ben Salah, j’ai envie de dire qu’il y a comme un paradoxe dans votre livre. De par vos origines, dans le sens où vous venez d’un pays qui connaît malheureusement encore l’illettrisme, plus répandu encore du temps de votre jeunesse, de votre enfance et j’ai envie de dire en reprenant une phrase célèbre de Sartre au début des mots : « Je suis né au milieu des livres ». Malgré le fait que l’illettrisme soit fort en Tunisie, dans les pays du Maghreb, vous avez lu, vous avez beaucoup lu quand vous étiez très jeune et ce n’était pas une donnée évidente et je crois que cela est beaucoup lié, je crois à votre père, qui était grand lecteur, ce qui je crois, on peut le dire est chose rare ou était chose rare à l’époque dans votre pays ?
Chose rare, pas tant que ça. Dans la classe, on peut parler de classe sociale, malgré tout ou dans la strate sociale pour ne pas donner une connotation marxiste à l’analyse, je dirais que dans la strate sociale où je suis né, il n’était pas rare qu’on lise. Mais tout le monde ne lisait pas en langue française et mon père avait cette particularité, c’est qu’il lisait exclusivement en français. Je n’ai jamais vu mon père ouvrir un livre écrit en arabe ou un journal même. Toutes ces lectures étaient des lectures en langue française. Cela, c’est assez rare en effet.
Vous étiez dans un milieu qui a favorisé la lecture, qui vous mènera ensuite à l’écriture ?
Oui.
Votre mère, elle-même, est-ce qu’elle était lectrice ?
Ma mère, c’est ma douleur un peu. C’est ma douleur et c’est peut-être aussi un aiguillon en même temps. Ma mère est une femme comme on dit : « analphabète ». Une femme qui n’a jamais su écrire son nom, à l’opposé de mon père qui lui, était enseignant…
Vous venez d’ailleurs d’une famille d’enseignants. Il y a plusieurs enseignants dans votre famille.
Il n’y a pratiquement que des enseignants à tous les niveaux de l’enseignement. C’est une tradition. Mon grand-père était enseignant, etc. mes oncles à tous les niveaux de la famille et ma mère n’a … bien sûr, c’est un reproche qu’on a pu faire à mon père. « Comment se fait-il que tu aies laissé ta femme dans l’analphabétisme, alors que toi-même tu enseignes ? »
Est-ce que votre mère s’en plaignait de sa situation d’analphabète ?
Non.
Par rapport à un mari cultivé et enseignant ?
Non. Pas du tout.
Elle acceptait cette condition ?
Elle n’en avait pas le temps, d’abord. Ma mère s’est mariée à quinze ans et à quinze ans, elle a commencé à faire des enfants. Elle en a fait dix. On n’a pas le temps quand on a dix enfants à élever seule.
Au fond, elle n’y pensait pas ?
Elle n’y pensait pas, sauf que c’est nous qui sommes arrivés avec cette exigence et cette demande, parce qu’il ne sied pas de dire : « Ma mère ne sait pas écrire et lire », quand on est dans le milieu dans lequel nous étions.
Rafik Ben Salah, je ne peux pas résister à vous poser cette question. Est-ce que votre mère vous lit ?
Non mais là, évidemment c’est énorme bien sûr. Ma mère ne peut pas lire.
Je pense qu’on lui a raconté…
On lui a raconté des choses. Lorsqu’elle a vu mon premier livre, elle a dit : « Ah mon fils est écrivain. » Cela a été pour elle, une fierté. Mais c’est tout. Ce n’est jamais allé au-delà. Par contre, c’est moi qui aie fait le chemin inverse, c’est-à-dire que j’ai pris chez ma mère des provisions et j’en ai donné corps dans mes écrits. C’est ma façon de lui rendre hommage, parce qu’elle m’a aussi appris à compter !
Vous avez vécu en Tunisie. Vous avez passé votre enfance dans votre famille avec vos parents, vos frères et sœurs. Vous avez fait vos études. Vous avez fait votre bac et ensuite vous quittez la Tunisie. Vous êtes encore très jeune. Vous êtes un jeune Tunisien de vingt ans et à propos de votre exil, de votre départ de Tunisie parce que vous n’y retournerez plus, si ce n’est pour rendre visite à votre famille. Vous avez dit ceci, qui je crois est important, que je me permets de lire. Vous avez dit : « J’ai quitté mon pays pour échapper au triple poids de la tradition, de la religion et de l’oppression politique ». Cela me paraît important ces trois éléments que vous avez mis en avant et qui sont les causes de votre départ.
Je maintiens tout à fait ce que vous citez. Je l’ai dit et je le pense. J’ajouterai encore autres choses qui m’est apparu de plus en plus clairement « pour échapper à la béance de l’absence de la liberté » ou « la béance que crée l’absence de la liberté. » L’absence de la liberté, elle n’apparaît pas immédiatement dans la vie de quelqu’un. Les agressions contre ma liberté, je les ai subies entre cinq et dix ans peut-être.
Est-ce que votre famille elle-même a connu des menaces ? Est-ce qu’elle a connu une pression politique, est-ce que vous l’avez vécu personnellement ?
Nous l’avons vécu tous, parce que le frère de ma mère…
Vous aviez un oncle qui était ministre ?
Il était ministre et c’était un super ministre. Je dis super ministre, non pas pour vanter son mérite, mais pour le pouvoir qu’il a eu entre les mains.
Qui était important.
Qui était important.
Très proche du chef de l’État.
Il était le dauphin du chef de l’Etat désigné. Il était proclamé comme tel et tout le monde attendait l’avènement du grand homme. Et du jour au lendemain, mon oncle lui-même a appris sa destitution à la radio.
Pas du tout préparé.
Pas du tout préparé. Personne ne s’y attendait et ça été le coup de massue pour toute la famille. Pourquoi pour toute la famille ? Mon oncle, on l’a emprisonné immédiatement. On l’a arrêté et on l’a emprisonné et après, la famille a été surveillée pour ne pas dire persécutée par les autorités ! On avait des policiers partout, devant la maison. Chaque fois que vous ouvriez la porte de la maison, il y avait un policier en face… On le saluait et on partait en lui disant : « Je vais au marché, vous pouvez vous reposer, je serai là… »
Et ce sera une des raisons, ces raisons politiques qui vous mèneront, qui vous détermineront à quitter la Tunisie, à aller…
Définitivement.
Au moment où vous avez quitté, c’est fin 1968, la Tunisie, est-ce que pour vous, votre départ ou votre exil avait-il un caractère définitif ? Est-ce que vous vous disiez : « Je ne rentrerai plus. »
Oui. Je le sentais. Je ne le disais pas, mais je le sentais en raison de toutes les oppressions, de toutes les douleurs subies à tous les niveaux.
Et vous avez choisi la France. Vous avez choisi Paris que vous connaissiez par la littérature. Que vous connaissiez par les idées politiques, la France, les Droits de l’Homme, la Pensée encyclopédiste, la Révolution française, vous saviez que vous alliez en direction, dans un pays avec lequel vous partagiez les idées ?
Qui était familier pour moi. Paris, je n’avais jamais mis les pieds à Paris, mais…
Vous n’étiez jamais allé à Paris avant ?
Non, non.
Mais vous saviez, vous êtes allés à Paris juste après les fameux événements dont nous fêtons cette année le 40e anniversaire, les événements de Mai 68. Vous êtes venus six mois après.
Exactement. Cela m’a coûté en fait assez cher, parce que j’étais parti à Paris pour des raisons fausses plutôt, parce que j’avais évoqué le désir de faire du cinéma pour des raisons techniques, parce qu’on n’offre pas une bourse d’études à un jeune Tunisien, s’il peut faire ses études en Tunisie. Alors, il faut trouver une branche qui n’est pas enseignée en Tunisie et là, on vous donne une bourse. J’ai cherché ce qui n’était pas enseigné en Tunisie et j’ai trouvé le cinéma. Alors, j’ai dit il me faut une bourse… mon oncle était à ce moment-là, ministre de l’Education nationale. Ce n’était pas très difficile, mais il fallait être en règle quand même. On m’a octroyé une bourse et je suis allé, pour étudier, à l’IDEC.
Oui très connu. C’était encore à Paris et cela a été transféré à Bry-sur-Marne.
Je ne sais plus le destin de cette école, mais quand j’y suis arrivé, elle était fermée. À la suite des événements de Mai 68, elle était bouclée pour un temps indéterminé. Il ne savait pas très bien quand elle rouvrirait, ce qui fait que je me suis retrouvé avec une promesse de bourse, mais sans école. Ca été un moment difficile, parce que….
Vous êtes à Paris, vous étudiez des lettres. Vous restez à Paris un certain nombre d’années et ensuite on vous retrouve en Suisse. Alors au fond, pourquoi la Suisse ? Pourquoi avoir choisi la Suisse ?
Je crois que je ne serais jamais venu en Suisse sans la présence de mon oncle, un autre oncle, le frère du ministre qui était diplomate, devenu ministre plénipotentiaire à Berne, avec qui j’avais des affinités personnelles. On se ressemblait, paraît-il. Il m’a dit : « Pourquoi tu vas en Tunisie, viens au moins passer quelques semaines ici à Berne avec moi » et en effet, c’est ce que j’ai fait. J’y suis allé pour quelques jours…
Vous n’étiez jamais allés en Suisse auparavant ?
Non, non.
Est-ce que vous connaissiez un peu la littérature ? Est-ce que vous aviez entendu parler en Tunisie de Ramuz ?
Non. Ni en Tunisie, ni à Paris. Jamais le nom de Ramuz n’avait été prononcé devant moi, par personne. On connaissait quelques noms, comme Denis de Rougemont par exemple. Bien sûr Rousseau, mais Rousseau n’est pas Suisse.
Cela dépend. Peut-être que les Genevois ne seront pas d’accord avec vous. Vous avez choisi la Suisse. Vous êtes venus en Suisse. Vous vous êtes mariés. Vous vous êtes mis à l’enseignement et vous avez commencé à écrire quand vous êtes arrivés en Suisse ? Au fond, je me suis demandé Rafik Ben Salah, si pour écrire, vous n’avez pas dû créer des conditions. Je veux dire par là, des conditions personnelles, des conditions familiales, c’est-à-dire être marié, avoir des enfants. Bref, vous créer un cadre vous correspondant. Un cadre souhaité, un cadre que vous aimez et une fois ce cadre réalisé, vous avez pu vous mettre dans votre vie parallèle à l’enseignement, d’écrivain. Est-ce que c’est juste ?
C’est exactement ça. Je ne pouvais pas me permettre d’avoir un projet personnel, sans avoir satisfait à l’ensemble de la famille et donner des conditions vivables.
C’est donc en Suisse. Vous, d’origine tunisienne que Rafik Ben Salah devient écrivain. C’est un Tunisien qui devient écrivain en Suisse. Est-ce que des auteurs ou un auteur vous a marqué, vous a aiguillé, vous a orienté dans votre propre démarche littéraire ? Il y a Ramuz, je crois.
Ramuz est une rencontre.
Fraternelle.
Tardive et fraternelle, parce que j’aurais voulu le rencontrer. C’est quelqu’un que je sens très proche de moi et que j’ai rencontré immédiatement, à la première lecture, au premier texte que j’ai eu entre les mains et son premier texte, je crois, qu’il a publié, c’est « Le petit village ». Quand j’ai lu « Le petit village », j’ai pleuré irrépressiblement et ça m’a tellement touché que je me suis dit : « Ca, c’est un frère ».
Vous vous êtes sentis en harmonie ?
C’est un frère de l’au-delà des montagnes. J’imagine qu’il y a quelque chose qui nous liait. C’est un lien secret, quelque chose comme ça, spirituel.
Est-ce que vous ne pensez pas Rafik Ben Salah que cette proximité très forte avec C.F. Ramuz, vous parlez même de frère, de fraternité n’est pas aussi lié au fait qu’il y a dans la poétique, dans le romanesque de Ramuz, eu toute une démarche très insérée dans une terre, dans un sol, dans un lieu alors que vous-mêmes déracinés, ayant quitté votre pays…
Lui a tiré ses forces de ses racines en ayant rejeté les autres. Les mêmes que moi, parce qu’il a fait son temps à Paris aussi. Il a fait plus longtemps que moi, d’ailleurs. Moi, j’ai eu le sentiment qu’il fallait que je recrée quelque chose, que je crée une langue, le français tel qu’il est parlé à l’Académie ne nous convient pas, ni à lui ni à moi. Il fallait trouver un autre français.
Tous vos livres Rafik Ben Salah, vous les avez écrits en langue française. Est-ce que vous avez songé à un moment de votre vie, écrire en langue arabe, une langue très riche ?
Non. La langue arabe n’est pas ma langue. Cela va peut être étonner les gens, mais ce n’est pas ma langue…
Enfin, vous la connaissez parfaitement.
Je la connais, mais ce n’est pas ma langue ! C’est une langue étrangère autant que le français au départ l’était pour moi. Personne n’écrit spontanément et naturellement en arabe, puisque notre langue, c’est un dialecte. Ce n’est pas une langue, c’est un dialecte. Ma langue maternelle est un dialecte où l’on trouve des mots italiens, français. On trouve du berbère, du grec. On trouve de tout. L’autre jour, j’étais dans le train. J’étais en première classe et je regardais « Prima classa ». Nous pour dire quelque chose de bien, par exemple cette glace ou ce verre d’eau est très bien, on dit « Prima ». On est très imprégné par les langues méditerranéennes, par tout ce qui nous entoure. On a été un carrefour énorme d’échanges commerciaux, etc. dans l’histoire et il en est resté ce dialecte extrêmement riche que moi j’aime et qui est ma langue. Pour moi, écrire en arabe, c’est le dernier de mes soucis. C’est la langue de l’envahisseur, d’ailleurs parce que les Arabes se sont des occupants comme les Français l’ont été, comme les Turcs l’ont été, comme toutes sortes de peuples qui sont passés par là et pour moi, les Arabes sont des étrangers.
Venons-en à votre œuvre littéraire. Vous avez publié plusieurs recueils de Nouvelles. Vous avez publié plusieurs romans aussi. Un recueil de Nouvelles a obtenu le prestigieux prix Lipp il y a quelques années et dans ce livre, chose assez étonnante, vous attachez beaucoup d’importance à la rumeur qui s’oppose au fond à la vérité. C’est-à-dire qu’on juge sur une rumeur et on laisse ou on met de côté, la vérité. Vous admettez cela ?
Oui. La rumeur est plus forte que la vérité. La rumeur fait et défait les hommes. Elle donne vie et elle tue, c’est universel et c’est très fort chez nous, parce que c’est fermé. Il y a cette espèce de chape qui pèse sur les gens et leur horizon est très limité. On n’avait pas les moyens de dire tout à coup : « Allez, j’émigre, je vais dans la capitale. » Cela n’existe pas. C’est très rare que les gens…. Si vous êtes condamnés par la rumeur, vous êtes condamnés à mourir.
Dans « Le harem en péril », ce qui me frappe ce sont les perles. C’est un très beau livre. Ce sont de très belles perles, mais je dirais en deux faces. Il y a une face très luxuriante, très colorée, très surprenante et il y a en même temps, une face je dirais un peu tragique. Cela me fait d’ailleurs penser à Maupassant que vous avez beaucoup lu et que vous aimez beaucoup. Il y a la face dramatique si l’on prend en particulier, la fin de certaines nouvelles. Je pense en particulier à l’histoire de Zelma. Zelma, tout le monde pense qu’elle est enceinte et il y a évidemment la rumeur et au fond, Zelma n’est pas enceinte. Elle a une maladie, une inflammation, mais elle sera condamnée. Elle sera condamnée même à mort par son père. Mais au fond tout ça est aussi fondé sur la rumeur.
Sur la rumeur. Je vous le disais, la rumeur tue. C’est le cas et ce que je raconte dans cette nouvelle qui s’appelle « La viande morte ». Une viande morte pour un Arabe, c’est le mot arabe que j’ai traduit, cela veut dire une tumeur pas forcément maligne, mais une tumeur. C’est une histoire dont j’ai lu le compte-rendu très rapide dans un journal, mais un journal du Proche-Orient pas du tout tunisien.
« Harem en péril », est-ce la société tunisienne actuelle ? Est-ce la société tunisienne de votre enfance, de votre adolescence ou est-ce que c’est éternel en quelque sorte ?
Le harem en l’occurrence dans cette circonstance-là, c’est un ensemble. C’est l’ensemble des femmes et non pas l’ensemble des femmes d’un homme. Il est en péril, parce que la civilisation moderne a pénétré, a fait sa place.
Il y a des réactions très vives.
Il y a des réactions très vives à cela et je raconte une histoire exemplaire, à mes yeux, d’un personnage qui entre dans le village, qui apporte d’autres mœurs, qui apporte d’autres conduites et d’autres pensées et cela fait peur à tout le monde. Le peuple se soulève.
Difficulté à accepter le changement.
Oui.
Des structures, changement de la société.
Oui.
Ce qui frappe aussi. Il y a un besoin chez vous de localiser l’écriture même de ces Nouvelles. On voit très bien Moudon, Cully, même l’établissement public où vous avez écrit vos nouvelles.
J’ai besoin de savoir où je suis. Si je mets le nom de ces établissements publics, c’est parce que ces lieux m’ont accueilli. Généralement, ce sont des patronnes, des femmes. Lorsque vous entrez avec votre manuscrit, elles vous ont repéré et vous ont adressé un regard amical, accueillant et si je sens cela, j’y reste. Sinon, je ne reste pas.
Mais Rafik Ben Salah, vous écrivez beaucoup dans les établissements publics. Je crois que l’essentiel de votre écriture se fait dans les établissements publics. Au fond, cela ne vous dérange pas. Est-ce que vous avez… Je me suis demandé. Vous avez besoin de cette vie, de cette agitation par moment, des gens autour de vous pour créer ?
J’ai besoin d’une vie autre que la mienne. Et cette vie autre que la mienne, c’est celle des autres qui me couvre, qui me donne la possibilité de rentrer en moi et au contraire de certaines réactions que j’ai vu parfois des patronnes accueillantes veulent faire de l’ordre en disant : « Attendez Monsieur écrit, chut… taisez-vous. » Je me lève à chaque fois et je dis…
Vous dites continuez.
Au contraire, jouez aux cartes, criez, tapez sur le carton. C’est cela qu’il me faut pour pouvoir m’écouter.
Dans « Le harem en péril », la présence de la religion, la présence du monde musulman d’Allah est très forte aussi et je me suis demandé, peut être que ma question est un peu audacieuse, si il n’y avait pas présence religieuse ou divine sur deux plans. Un premier plan populaire où les gens font référence à Allah, l’invoque, qu’il soit béni. Et de votre côté à vous, en tant que narrateur, très souvent vos Nouvelles se terminent par une invocation. Est-ce le même Dieu ?
Non, je ne crois pas. Il y a un Dieu qui habille, qui meuble, qui est présent, qui tient compagnie auquel on ne fait pas vraiment attention, mais s’il n’est pas là, alors il devient omniprésent. Il devient terriblement présent. Je crois que pour l’éviter, Dieu, on l’invoque. On invoque Dieu pour l’éviter, parce que si vous ne le faites pas, vous êtes sommés de l’invoquer. Et si vous avez le malheur de dire à quelqu’un : « Allez, salut à demain. » Il vous rappelle que demain peut avoir lieu que si Dieu l’a décidé. Il faut ajouter : « À demain si Dieu le veut. » Sinon, vous êtes un mécréant.
Plus près de nous, Rafik Ben Salah, vous avez revisité un des mythes fondateurs de la Suisse, le mythe de Guillaume Tell, Gayoum ben Tell et je me suis demandé si on vous en avait voulu, à vous d’origine tunisienne, d’avoir revisité le mythe de Guillaume Tell, de l’avoir transposé en Suisse avec un Guillaume Tell qui a une origine absolument pas européenne, mais nord africaine, qui vient de Berbérie, qui va traverser la blanche médiane et rejoindre nos montagnes. Bref, dont les origines ne sont pas du tout suisses ni européennes, mais sont de l’Afrique du Nord. Est-ce qu’on vous l’a reproché ?
Oui. On me l’a beaucoup reproché et même vivement. Je n’avais pas le droit, parce que je n’avais aucun prétexte. Il n’y avait rien dans la vie, dans le mythe de Guillaume Tell qui puisse signaler une affinité avec l’Afrique.
Et pourtant on sait qu’un personnage important de votre livre a fait des recherches savantes, cela appartenant à la fiction bien entendu, où il s’est aperçu qu’en Afrique du Nord, il y a bien des lieux appelés Tell.
Tout à fait.
Que cet élément-là, l’a amené à déterminer une origine de Gayoum ben Tell en terre d’Afrique du Nord.
Tout à fait. C’est d’ailleurs… Le problème est parti de ma lecture, Jean-François Bergier.
Vous lui avez dédié d’ailleurs.
Voilà. Et que je remercie parce qu’il a été très attentif à ma démarche et je me suis rendu compte à la lecture de ce livre que Guillaume Tell, dans toute la Suisse primitive, les trois cantons primitifs, il n’y avait pas un deuxième Tell. Il y avait qu’un seul Tell. C’est Guillaume. Et les historiens se sont posés la question de savoir, mais comment se fait-il qu’il n’y ait pas de descendants, ni d’ascendants, personne. Il n’y a personne d’autres que lui. Alors comment faire ? Comment lui trouver une origine ? Et moi, je me suis dit : « Tiens, il y a là un personnage orphelin. Il faut le prendre en charge un petit peu et on va lui trouver des origines. » Bien sûr, j’ai tout de suite pensé à nos montagnes de Kroumirie, c’est-à-dire le nord-ouest de la Tunisie qui est très, très montagneux. Il y a beaucoup de forêts, beaucoup de chênes lièges, d’où d’ailleurs Guillaume Tell va tirer sa richesse, puisqu’il va devenir le premier à inventer le bouchon avec le liège.
Ce qui est particulier aussi, on retrouve ça dans d’autres de vos livres, il y a toute la dimension du conte. Vous êtes un personnage, un personnage féminin, le personnage de Monia qui raconte au fond cette histoire. Et là au fond, c’est un Guillaume Tell vu par un conteur.
Ou une conteuse d’origine suisse.
Mais qui a émigré en Afrique du Nord.
Qui a émigré en Afrique du Nord.
Et qui raconte l’histoire.
Elle a fait le contraire de ce que j’ai fait moi. Elle est allée en Afrique. Elle descend d’un fameux historien qui est venu en Tunisie au XVIIème siècle, à la recherche justement des origines de Guillaume Tell. Elle a fondé une famille, elle s’est enracinée. Elle parle l’arabe. Elle a presque oublié « le suisse », les dialectes suisses ou les langues suisses. Elle raconte comme elle peut, c’est-à-dire qu’elle a les souvenirs qu’elle a. C’est souvent un petit peu approximatif etc. mais elle redonne vie à ce personnage, selon ce qu’elle a entendu, ce qu’elle a hérité comme paroles de ses ancêtres.
On s’aperçoit que le thème de l’exil, que ce soit dans un sens ou dans l’autre, au fond, est un thème très présent. Je dirais même un thème récurant de votre œuvre littéraire, que ce soit sous l’angle romanesque, sous l’angle de la Nouvelle ou des Nouvelles que vous avez écrites.
L’exil n’est pas seulement un exil dans l’espace. Pour moi, l’exil est permanent.
Et mental.
Il est mental.
Affectif.
Il est nécessaire d’ailleurs.
Comment voyez-vous rétrospectivement, maintenant qu’il y a plusieurs lustres que vous vivez en Suisse, que vous êtes enseignant à Moudon, vous êtes mariés, vous avez de grands enfants majeurs et rétrospectivement toutes ces années passées en Suisse, comment voyez-vous votre pays ?
Mon pays d’origine ?
Oui.
Parce que la Suisse, c’est aussi mon pays.
Bien sûr. Votre pays d’origine ?
Oui. Je n’y retournerai pas.
Non. Mais vous êtes invités. On vous invite en Tunisie. Vous avez même reçu des prix littéraires. Est-ce qu’on vous lit en Tunisie, Rafik Ben Salah ?
Je me suis aperçu qu’on me lisait à l’Université, dans des milieux spécialisés. Mais, on ne trouve pas mes livres dans les librairies.
Vous pensez qu’il y a des motifs ou des raisons politiques à cela ?
Cela, je l’ignore. Je l’ignore totalement, mais je sais que je n’ai pas été très apprécié à un moment donné. On a dit des tas de choses sur moi qui m’ont fait craindre, d’ailleurs, de retourner parfois là-bas. Je l’ai fait avec précautions et j’ai dû un petit peu atténuer ma position par rapport au régime, etc. Quand on veut rentrer chez soi, il vaut mieux être présentable.
Est-ce que vous avez des regrets ou si tout était à refaire, referiez-vous la même chose ?
Ma venue en Suisse, ma vie en Suisse telle que je l’ai menée, non.
Vous feriez les choses différemment ?
Je ne ferais pas forcément différemment, non, non. Moi, je suis quelqu’un…
Vous n’avez pas de regrets ?
Non, non pas du tout. J’aime ce que je fais, l’enseignement. C’est quelque chose que j’aime faire. C’est vraiment pour moi naturel. C’est quelque chose de très naturel. On en a toujours eu dans la famille, comme on l’a dit tout à l’heure. Je fais ce que j’ai envie de faire, ce que j’aime. J’aime rencontrer mes élèves. J’aime aller à l’école et j’aime écrire. Alors que demander de plus…
Rafik Ben Salah, Georges Haldas, écrivain, poète disait de vous il y a quelques années déjà, écrivait sur vous ceci que je trouve très beau : « Il est porteur d’une promesse qu’un jour viendra, où une conscience planétaire aidant, ses différences sans se renier cesseront d’être meurtrières. » Est-ce qu’à votre avis, Rafik Ben Salah, Georges Haldas est trop optimiste ou est-ce qu’il faut espérer ?
C’est le côté très optimiste d’Haldas quand il veut l’être. Pourquoi pas, on peut le suivre ?
Mais on peut le suivre.
Oui.
Rafik Ben Salah, je vous remercie de nous avoir rejoint aujourd’hui dans ce très beau cadre du restaurant du Verger méditerannéen. Je vous souhaite tout de bon. Merci à vous.
Merci à vous de m’avoir accueilli.
Émission présentée par François Berger
Texte retranscrit par Françoise Berthod