Swisskubb
Philipp Schaer
On suppose que c’est un jeu qui vient du Moyen Âge, et on pense qu’il a été joué principalement autour de la Mer Baltique. Ce qui veut dire la Suède, les pays nordiques, baltiques et l’Allemagne du Nord. C’était un ancien jeu de quilles, qu’on trouvait aussi dans nos régions. On n’est pas certain qu’il était joué de cette manière, mais il y avait toujours un jeu, sur Gotland principalement, qui était très proche du kubb. Et c’est aussi là qu’on l’a redécouvert, plus ou moins dans les années 90.
C’est vous qui l’avez découvert en faisant un voyage en Suède ?
Oui. J’ai fait une année d’études là-bas. J’ai étudié à Stockholm, et là j’ai vu ce jeu dans le parc. Tout le monde y jouait et je trouvais très amusant. J’en ai acheté un, et je l’ai ramené en Suisse. Ensuite, on a commencé à jouer avec mes copains. Et dès qu’on jouait, il y avait toujours beaucoup de monde autour qui nous posait des questions, et trouvait que ç’était très intéressant de jeter des petits bouts de bois. C’est comme ça que s’est développée l’idée de former un club qui essaye de pousser un peu ce jeu pour le faire connaître, et c’est comme ça qu’est né « Swisskubb » en 2003.
Comment avez-vous fait pour vous passionner pour ce genre de jeu ? En plus, vous êtes jeune, étudiant j’imagine. On est en pleine époque d’informatique, de jeux électroniques, voire même de jeux casse-cou comme le VTT et le parapente, et là, vous venez avec un jeu qui vient du Moyen Âge, et qui en plus a du succès. Vous expliquez ça comment ?
Moi, je pense que vous avez déjà donné une bonne partie de la réponse : c’est complètement différent. Les gens aiment bien, parce que c’est un jeu qu’on peut jouer à tous les âges. Il n’y a pas besoin d’avoir grand-chose. On apporte ses briques de bois, on les pose sur de la verdure, et on peut jouer pendant le barbecue. On mange, on rejoue… Les gens, je pense qu’ils aimeraient avoir davantage de ces jeux-là. Les gens aiment bien l’interaction, et ici c’est le cas. L’interaction entre les gens, entre les équipes. C’est quelque chose qui attire les gens.
C’est assez phénoménal, finalement. Même intéressant à étudier ça.
Je ne peux pas vous dire si c’est intéressant. Il y a aussi la pétanque qui a à nouveau du succès. C’est un peu dans le même genre. Mais ici, ce qui nous passionne avant tout, comparé à la pétanque, c’est que c’est vraiment deux équipes qui sont adversaires. On le compare toujours un peu à une simulation de bataille, parce que vous avez vraiment des guerriers sous forme de petits plots, vous avez le roi au milieu. On a touché un public cible qui n’attendait que ça, je pense. Il faut le dire comme ça.
C’est, aujourd’hui, la compétition principale annuelle, qui se joue ici à Morat ?
Oui. Finalement, nous on a commencé comme petit tournoi, on peut dire, de promotion et finalement les gens sont venus. Ils se sont appelés « champions suisses » et finalement, à force d’être reconnu comme un championnat, on s’est appelé championnat suisse, mais ce n’est pas venu de notre part. C’est finalement les gens qui se sont appelés « champions suisses ». Depuis là, on se déclare tel. Les gens aiment bien venir à Morat aussi. C’est un endroit très joli et ils se retrouvent une fois par année pour jouer ce grand tournoi.
Faites-vous des petits tournois régionaux ou pas ?
Oui, mais malheureusement pas en Suisse romande. Pour le moment, il y a des organisateurs, avant tout, dans la région de Bâle, Zurich, Baden, où il y a beaucoup de tournois. L’année passée, je pense qu’il y a eu en tout sept tournois et cela progresse. On a aussi des échos de groupes en Romandie qui aimeraient en organiser. On espère que finalement ce ne sera pas que nous qui en auront, mais que d’autres vont organiser de petits événements. Une fois par année, on se retrouve à Morat pour réunir un peu tous ces gens.
Certains s’entraînent avec l’intention de vouloir venir gagner la Coupe ?
Oui, oui. Il y a des équipes qui s’entraînent, qui sont très ambitieuses. D’ailleurs ce que l’on constate depuis cinq ans, c’est que c’est toujours un peu les mêmes équipes qui sont devant. Mais, on a aussi vu que le niveau progresse énormément. Je veux dire, au départ, chaque équipe venait un peu comme ça. Maintenant, on voit vraiment des combats. C’est un jeu qui n’est pas physique, mais mentalement très difficile parce qu’il faut rester concentré sur une longue durée. L’équipe qui gagne a son premier jeu à dix heures et la finale à neuf heures le soir, cela veut dire que pendant presque douze heures, elle doit être très focalisée sur ce qu’elle fait et c’est là qu’on voit qu’il y a vraiment des différences entre les joueurs passionnés et les joueurs qui sont habitués à résister à cette pression. On verra probablement les mêmes équipes, comme chaque année, qui seront devant et qui finalement gagneront la Coupe.
Qu’est-ce qui est le plus important, d’être très habile ou la stratégie ?
Je pense que c’est quand même d’abord l’habileté, parce que si vous ne touchez rien, toute la stratégie ne sert à rien. Mais après, il faut aussi adapter sa stratégie de jeux ; si cela va mal, on peut jouer défensif, en essayant de lancer les kubbs plus loin, comme ça on est moins vulnérable que si on les a devant et on ne les touche pas. L’adversaire peut avancer et l’on se retrouve dans une très mauvaise position. Là, il y a vraiment de la stratégie, mais, au départ, il faut principalement toucher, alors c’est la visée…
Monica Marchetti
Nous avons commencé à jouer au kubb entre amis à Lausanne et après, on s’est dit que cela serait sympa de faire connaître ce jeu à plus de monde en Suisse. Comme cela n’était pas possible d’acheter ce jeu en Suisse à cette époque, on a essayé de trouver un moyen de le produire ici sur place. C’est à ce moment-là qu’on a créé une collaboration avec l’atelier protégé « La Cordée » à Prilly et c’est eux qui depuis 2003 fabriquent les kubbs pour notre association Swisskubb. C’est des personnes qui ont un handicap mental et qui sont spécialisées dans le travail du bois. Elles étaient très enthousiastes de produire le kubb pour nous. Nous avons à ce jour vendu déjà plus de mille kubbs, donc le travail de « La Cordée » est partout en Suisse maintenant. On a depuis peu une collaboration avec un autre atelier protégé de la région de Bâle qui produit aussi une version du kubb. Nous sommes une association Swisskubb, dont le but est justement de promouvoir le jeu du kubb partout. Nous avons un site Internet qui est : www.swisskubb.ch et là, il est possible de commander le jeu et aussi de trouver d’autres informations notamment concernant les tournois qui ont lieu en Suisse ou partout dans le monde et d’autres informations encore. Quand on explique, cela a l’air difficile. Le plus simple est de jouer et là, on voit que c’est un jeu très simple. En fait, c’est intéressant parce que cela représente, on peut dire, une bataille. C’est un terrain rectangulaire où il y a deux armées qui se font face avec un roi au milieu du terrain. Le but c’est, en lançant des bâtons en bois, de faire tomber tous les petits soldats, les petits kubbs de l’équipe adversaire et, en dernier, il faudra faire tomber le roi. Après, il y a toute une stratégie qui se met en place, c’est pour cela qu’on le compare souvent aux échecs. Il y a une stratégie de placement des coups, le but étant de toucher les kubbs de l’équipe adverse et en dernier le roi. C’est comme ça qu’on gagne.
Honnêtement, je pense que l’on ne s’attendait pas à un tel succès. La première édition de notre tournoi a eu lieu il y a cinq ans. On est parti avec trente équipes et aujourd’hui on en a cent qui participent. Non, on ne s’attendait pas à un si grand succès. Le succès du kubb réside dans le fait que c’est un jeu simple, que c’est un jeu qui réunit toute la famille si l’on veut, parce que des enfants peuvent jouer, des adultes, des jeunes. C’est vraiment pour toutes les classes d’âge. C’est peut-être aussi parce que c’est un jeu qui nous rapproche de la nature. Il est fait en bois. Il y a le plaisir du contact avec le bois, le plaisir d’être dehors dans la nature que ce soit sur du gazon, à la plage, sur la neige. C’est un jeu qui rapproche de la nature et qui rapproche les gens entre eux, parce qu’on peut jouer tous ensemble, jusqu’à un maximum de douze personnes. Voilà, c’est la compagnie et la nature. On veut vraiment que notre jeu soit fabriqué avec du bois provenant de Suisse. Nous n’importons pas du bois, c’est du bois suisse. Comme on l’a dit, le fait que ce jeu soit produit par un atelier protégé montre que l’association soigne aussi les aspects sociaux et éthiques de nos activités.
On a des familles avec des enfants, beaucoup d’étudiants effectivement. La grande partie, sont des jeunes mais il y a aussi des gens un peu plus âgés. C’est un mélange très intéressant de différentes provenances, de différents intérêts, de différents métiers. Tout le monde joue au kubb. Ce n’est pas une cible particulière. Tout le monde se retrouve ici à Morat et c’est super…
Marc Brugger
C’est un « atelier bois » qui s’occupe de personnes handicapées mentales adultes. Il y a huit personnes encadrées par un maître d’atelier. Ils fabriquent le jeu Swisskubb du début à la fin, c’est-à-dire qu’il y a le débitage, le tournage, le giclage. Toutes les opérations sont faites par les personnes handicapées.
Et aujourd’hui, vous êtes là pour participez comme tout le monde avec vos résidents ?
Aujourd’hui, on a trois équipes qui sont ici sur le terrain. Deux doivent jouer en ce moment et une en alternance. Les résultats ne sont pas forcément très élevés, puisqu’on est plus habitué à les fabriquer, qu’à jouer. Mais, on est là, on participe…
Mais pour eux, cela doit être motivant quand même. Les gens jouent ici, pour la plupart, avec des jeux fabriqués par eux ?
Oui. Quasiment tous les jeux sont fabriqués par nous, effectivement. D’ailleurs, on a toujours bien de la peine à suivre les commandes. Il faut suivre, quoi ? C’est vrai.
Interviews réalisées par Jean-Pierre Lambert
Texte retranscrit par Françoise Berthod