Monsieur François Berger : « Revenir »
Le restaurant du Verger Méditerranéen de Thielle offre un cadre idéal pour parler de littérature, pour rêver aux histoires d’ici et d’ailleurs.
Nous avons invité aujourd’hui François Berger. Une personnalité neuchâteloise qui n’a plus besoin d’une grande présentation, puisqu’on le connaît en tant qu’avocat à Neuchâtel au barreau. On le connaît aussi comme écrivain qui a déjà cinq volumes de poésies, un récit et quatre romans. Il a reçu plusieurs prix littéraires. Il fait partie de plusieurs associations des écrivains suisses. Je me permets de donner encore un petit détail sur votre vie personnelle, cette fois vous allez me pardonner, mais c’est lié aux thèmes que nous allons débattre aujourd’hui, qui est la famille et l’amour. François Berger, un célibataire convaincu depuis toujours. Comme nous avons choisi ce thème qui est basé sur son dernier roman qui s’appelle « Revenir ». Qu’est-ce que l’amour et la famille représentent pour vous ?
Évidemment que ce sont des valeurs qui sont extrêmement importantes. Je crois que personne ne peut le nier, qu’on soit célibataire ou pas, ce sont des éléments fondamentaux et ce sont évidemment des éléments qui constamment nourrissent l’imaginaire artistique, que ce soit celui des écrivains, des poètes, des peintres. On a là des thèmes centraux que la littérature, depuis qu’elle existe, et les autres expressions artistiques de l’homme utilisent et reprennent constamment. C’est le thème central de la vie.
Puisqu’on parle de thème, on ressent un changement par rapport aux autres romans que vous avez écrits, il y a un changement thématique, à mon avis, est-ce que c’est vrai ? Vous avez choisi cette fois la famille, les personnages sont tous mariés, tandis que dans vos autres romans, ils sont tous célibataires, ils vivent en couple mais, en tous cas, ils ne sont pas mariés.
Oui. Dans les livres précédents, les protagonistes de chacun des romans ou récits que j’ai écrits étaient souvent des personnages masculins et féminins à la recherche d’eux-mêmes, mais qui se situaient en dehors du lien conjugal. Dans un lien certes, dans un lien amoureux, dans un lien d’amour, mais pas dans un lien de type conjugal. Je crois qu’effectivement il y a un changement dans le sens comme vous l’avez fort bien relevé d’ailleurs, que tous les personnages importants du livre sont mariés, c’est-à-dire constituent une famille, ont des enfants et vivent en famille.
C’est lié à quoi ce changement thématique chez vous ? À votre personnalité qui a changé, votre estime d’écrire ou vous répondez simplement à une nécessité sociale ?
Vous savez, je crois que c’est lié à un itinéraire personnel d’écrivain, parce que si vous vous souvenez de mes livres précédents, on voit tout de même un comportement, une évolution dans le comportement des protagonistes de mes livres où finalement leur lien, je parle surtout des personnages masculins, par rapport aux femmes, sont des liens évolutifs qui les mènent progressivement à des liens beaucoup plus serrés, si vous me permettez l’expression. C’est-à-dire qu’ils vont beaucoup plus dans un sens institutionnel. Dans mon roman précédent « Mariage de plaisir », il y avait déjà une forme de mariage particulière puisque empruntée à une institution islamique, mais il y a déjà une forme de mariage qui n’est évidemment pas comparable à celle que nous connaissons dans le monde occidental, alors que le pas de mon personnage a été fait, dans ce livre ou de mes personnages dans ce livre, puisque comme vous l’avez relevé, ils sont d’ailleurs tous mariés. Si vous voulez, c’est une évolution où les premiers personnages des premiers livres que j’ai écrit étaient des gens célibataires, à la recherche d’eux-mêmes…
« L’amour à Trieste ».
« L’amour à Trieste » parfaitement - se satisfaisant de cette existence-là et évoluant vers un type d’existence à deux qui abouti dans le dernier livre : « Revenir ».
Est-ce qu’il y a derrière tout ça, une éthique ? Puisque je retrouve une morale en fait, d’après moi, on peut avoir une clef de la lecture de ce roman en se disant qu’on ne peut pas faire la famille sans amour et on ne peut pas avoir l’amour sans la beauté. Est-ce que vous avez eu quand même un but éthique, une réponse à la société actuelle ?
Oui. Je pense qu’il y a eu quand même le souci, je ne dirais pas que cela a été le seul vecteur, le seul élément déclenchant qui m’a fait écrire ce livre, mais il y a quand même eu une préoccupation, quand bien même, comme vous l’avez relevé, je suis célibataire, mais enfin on sait très bien que les célibataires s’intéressent énormément aux problèmes de la famille. Ce qui m’a beaucoup motivé, c’est tout de même la volonté d’une certaine réhabilitation de la famille par rapport au monde et aux vicissitudes que nous pouvons rencontrer, aux problèmes que nous rencontrons et auxquels évidemment je suis personnellement confronté de par mon activité d’avocat. Il y avait quand même, pour répondre à votre question de savoir s’il y a une éthique, je crois finalement que c’est le lecteur qui devra lui-même découvrir ou dire quelle est la morale de ce livre. Mais il y a en tout cas une volonté de réhabiliter l’institution familiale. Je dirais la famille.
Est-ce que les représentations de l’amour, de la famille de vos personnages correspondent un petit peu, plus ou moins, à vos représentations, à votre avis personnel ?
Il est certain que dans chaque livre, et c’est le cas de chaque romancier, des éléments qui nous sont personnels sont traduits ou apparaissent à travers les personnages que nous conduisons, mais qui très vite, nous conduisent. J’ai quand même voulu, de manière assez régulière, à travers les divers personnages composant ce livre, leur laisser une certaine autonomie. Je m’explique. Il m’est arrivé très souvent de me dire, voilà ce qu’à sa place, j’aurais fait ou je penserais ou je sentirais. Mais cela ne m’intéressait pas beaucoup. Je me disais : « Mais finalement, lui ce personnage que ferait-il ou que penserait-il ? » Il y a eu le souci, si vous voulez, de ne pas forcément fondre dans ce livre mes seules idées qui apparaissent aussi, il est vrai. Mais également des idées que je donne à des personnages et qui ne sont pas nécessairement les miennes.
Le personnage principal, central de ce roman « Revenir », c’est la femme, c’est l’homme ou le couple lui-même, puisque vous parlez de la famille ?
Vous parlez du personnage principal. J’aurai envie de vous répondre d’une manière un petit peu dérobée, mais cela me paraît tout de même essentiel, je dirais que le personnage principale de ce livre pour moi, en tout cas, c’est l’amour. L’amour est le personnage principal. Mais maintenant si l’on en vient aux personnages réels consistant qui ont une activité, une fonction sociale, quoique l’amour aussi a une fonction sociale, c’est indéniable, mais pour nous en tenir à un personnage, c’est évidemment le personnage féminin central, le personnage de Lorraine.
Qui s’appelle Lorraine, la femme, l’épouse de Robert.
Qui est l’épouse de Robert.
On est arrivé à ce personnage et c’est très bien. Je veux vous demander : « Est-ce que vous aimez votre personnage de Lorraine ou pas ? »
J’aime le personnage de Lorraine. Mais j’aime aussi les autres personnages. C’est peut-être le seul livre voyez-vous où je puis dire que je partage, dans une certaine mesure en tout cas, la vie de chacun de mes personnages. Je crois que j’ai eu une affection, une tendresse particulière pour tous ces personnages, ce qui n’a pas toujours été le cas. J’ai eu d’autres personnages féminins, masculins dans d’autres livres dont je ne partageais pas toujours le comportement et qui parfois même pouvaient appeler en moi, je ne dirais pas une révolte, mais en tout cas une contestation vis-à-vis de leur comportement. Dans ce livre-là, je peux dire que je ressens une empathie très forte pour les personnages que j’ai développés au cours de ce livre.
On peut constater que Lorraine souffre. Elle souffre parce qu’elle perd très jeune, avant son mariage, ses parents et elle souffre en tant qu’épouse, parce qu’elle est trompée à un moment donné par son mari. Elle souffre en tant que mère, parce que son fils part et il a un accident de voiture. Il est emprisonné. Il faut lire l’histoire pour que les téléspectateurs comprennent. Mais en tout cas, cette femme à la fin surtout, comme être humain, elle souffre parce qu’elle entend qu’elle va mourir d’un cancer dans quelques mois. Elle doit assumer ça, regarder la mort directement en face. Votre personnage évolue, c’est un personnage fort, qui assume tous ses états, mais on a l’impression comme lecteur que ce personnage souffre. C’est une intention de la faire souffrir ou une intention de la faire évoluer ou c’est plutôt un rapport avec la femme que vous voulez laisser transparaître à travers tout ça ?
Moi ce qui m’intéresse chez les êtres, ce qui m’intéresse chez mes personnages, ce qui m’intéresse dans ma propre vie aussi, ce n’est pas la punition, c’est la rédemption. Vous savez, il suffit de savoir, c’est probablement aussi une position de croyant, vous savez que je suis croyant. C’est pour moi un élément important de bien dissocier les deux choses, d’une part la punition et d’autre part la rédemption. Mais je n’aime pas la notion de punition et par contre j’aime et je crois qu’il faut défendre la notion de rédemption et vous parlez de la mort de ce personnage central qu’est Lorraine, mais je crois que sa mort n’est pas vécue comme une punition de par les diverses vicissitudes de son existence ou comme quelque chose qui lui est imposé, parce qu’elle serait responsable de quelque chose. Je crois que c’est vécu aussi comme une forme de rédemption et de réconciliation avec elle-même et de réconciliation avec le monde. N’oubliez pas que dans les derniers temps de vie de Lorraine, Lorraine est très posée. Lorraine est très sereine, le mot convient beaucoup mieux. Lorraine est très sereine et la fin de sa destinée humaine qui s’ouvre sur une autre destinée qu’elle ne définit pas. Je n’ai pas voulu faire de mes personnages, des personnages définis de manière très précise dans un cadre religieux. Je ne pense pas que ce sont des personnages sans foi, peut-être n’ont-ils pas une adhésion stricte à une église plutôt qu’à une autre. Je crois en tout cas qu’ils sont ouverts vers la métaphysique, sûrement.
Il y a besoin d’un grand sacrifice pour que l’amour dure, pour que l’amour devienne éternel comme la mort dans votre roman. Je parle aussi de son mari qui reste un petit peu culpabilisé. Il s’approche encore plus de sa femme. Je pense que lui, il l’aimait après sa mort, il s’approche d’elle. Lui, qui était tellement différent d’elle. Il faut dire que c’est des personnages très complémentaires. Elle est riche, lui est pauvre. Elle est d’un milieu protestant, lui est catholique. Lui, il n’a rien à faire avec l’art, avec la sensibilité artistique, tandis qu’elle, elle est artiste, elle est violoniste. Tout ça finalement après sa mort, ça trouve un point de cohésion. Est-ce que c’est juste ?
Oui. Je crois que c’est très important, parce que vous faites le lien entre la mort et la découverte de l’art, la découverte de la beauté. Je crois que c’est différent, c’est important. C’est juste quand vous dites que ce personnage de Robert, qui est un personnage très concret, très pratique dont les préoccupations artistiques étaient très réduites, même si il a épousé une femme artiste, une femme violoniste qui ne fait pas une grande carrière. Mes personnages ne sont pas des héros. J’ai voulu prendre des gens, je ne dirais pas commun, parce qu’elle se situe quand même hors du commun de par sa situation, Lorraine. Elle est d’une famille richissime, mais ce n’est pas une grande artiste de notoriété internationale. Et je crois que ce qui est très important, c’est au fond de montrer qu’à la fin, après la mort de sa femme, Robert très éloigné de l’art, on peut le dire, va le découvrir parce qu’au fond en découvrant la beauté, en découvrant l’art, c’est une façon de prolonger l’amour qu’il avait pour sa femme. Au fond, ce que vous me dites là, me fait penser, à l’instant, maintenant, me fait penser à cette phrase extrêmement connue et très importante de Dostoïevski : « C’est la beauté qui sauvera le monde. » Là, on peut se demander si ça ne s’applique pas à Robert. C’est la beauté qui sauve Robert, donc qui sauve le monde. Robert est dans le monde puisque grâce à la beauté, au fond il retrouve sa femme.
Vous avez dit tout à l’heure que vous êtes croyant. Vous ne trouvez pas que c’est la foi qui peut sauver le monde et l’amour et la famille ?
Écoutez certainement. C’est Dieu qui sauve le monde. C’est une chose sûre. Mais je vous dirais ceci, le monde dans lequel nous vivons, on s’en plaint tout le temps en disant : « Pourquoi des drames, pourquoi des malheurs, pourquoi la guerre, pourquoi les divorces, pourquoi tout cela ? » Je crois qu’il faut que nous ne perdions jamais de vue ceci. Je le dis toujours comme croyant. Si le monde, l’univers a été créé par Dieu, ce que personnellement je crois, je crois aussi que le monde qu’il a créé n’est pas un monde divin, même s’il émane de la divinité, mais qu’il est humain. Finalement la foi, les églises, les diverses religions du monde. parce que la vérité, elle est partagée. Il n’y a pas une église qui détient le monopole de la vérité. La vérité sur Dieu est partagée et je crois qu’il ne faut pas perdre cela de vue.
Vous placez votre action sur un plan très humain. Je trouve le roman très réaliste. Je trouve le thème classique, l’amour et la famille. Je trouve l’écriture très moderne. Je dis ça sur un plan très concret, très humain puisque cette dimension religieuse on la trouve un petit peu, juste un petit peu dans vos romans. Mais par contre, elle est discrète, elle est plus fondée dans cette idée de la beauté, dans une idée esthétique qui rime aussi avec la justice qui peut représenter Dieu aussi. Vous parlez de l’amour comme une évolution. C’est quelque chose qui commence, qui fleurit, qui faut arroser, qui a grandi et que la mort en fait, au lieu de nous séparer, l’amour est grand et total, la mort, elle-même n’arrive pas à nous séparer. Elle nous rapproche encore. Je vous demande si vous êtes d’accord de lire un petit passage de votre roman comme exemple de cette idée de l’amour qui grandit, qui se construit. Si vous pouvez commenter après cette petite idée.
Avec plaisir. « Ils ont toujours su qu’aimer, c’est vouloir aimer, que si le premier élan amoureux est un don, il ne se présente, comme tout don, qu’une seule et unique fois. Ils ne s’aimaient pas comme au premier jour, car si l’on s’aime comme au premier jour c’est que l’amour n’a pas grandi, et un amour qui ne grandit pas me peut jamais être un grand amour. »
Moi, je confirme.
Vous confirmez quoi ?
Je confirme ce que j’ai écrit. Je confirme ce que je viens de lire.
Vous confirmez aussi que la famille peut être un garant de l’amour, de préserver l’amour jusqu’à la fin, de le nourrir, de le faire évoluer ?
Oui je pense.
En dehors de la famille, on peut avoir un amour qui dure ?
Mais certainement. Nous avons d’illustres exemples de couples célèbres qui n’ont jamais été mariés, qui même, ne vivaient pas ensemble et qui étaient animés de sentiments amoureux extrêmement puissants et qui ont perduré au cours de décennies. Non, je ne pense pas que la famille a le monopole du bonheur et le monopole de l’amour. Mais il est un lieu possible de l’amour.
Entre le point de départ de vos romans, le point qui a déclenché son apparition, le titre que vous avez choisi « Revenir » quel est l’ultime message pour vos lecteurs, pour votre public ? Qu’est-ce que vous désirez qu’ils retiennent ?
Que l’amour est la chose la plus importante de la vie.
C’est cela qui a déclenché l’apparition de ce roman ?
On peut le dire. Mais peut-être pas de manière aussi nette. C’est un très vieux souvenir. C’était en 1956. J’étais tout petit et j’avais accompagné ma mère dans un camp de réfugiés hongrois. Ma mère avait amené des valises d’habits pour ces gens et ma mère a ouvert ses valises et j’ai vu dans la valise ouverte par ma mère, aidée par la jeune fille que nous avions à l’époque, le costume de mariage de mon père et la robe de mariée de ma mère. Ces vêtements offerts à ces gens qui n’avaient plus rien, qui avaient fui la Hongrie et qui avaient fui Budapest. Et ça m’a beaucoup frappé et cette idée m’est restée et je me suis demandé, des années plus tard, si une petite fille avait été à ma place et avait vécu le même événement, la représentation de la robe de mariée de sa mère, le costume de mariage de son père, quel impact cela pouvait avoir sur sa vie en tant que représentation du mariage ?
C’est pour cela que le roman s’appelle « Revenir ». C’est revenir à sa mémoire affective, à ce sentiment du départ ou quelque chose qui est ancré en vous-même ?
Vous savez, le titre du livre m’est venu à la fin, ce qui n’est pas toujours le cas. Là, en l’occurrence, il est venu à la fin parce que je me suis rendu compte qu’il y a beaucoup de choses qui, dans ce livre, reviennent. Il y a le retour du frère. Il y a le retour du fils. Mais il y a aussi, n’oubliez pas, un passage important. Je crois qu’on ne va pas tout dire à nos téléspectateurs. Il y a une relation avec la fresque. Mais, il y a aussi le retour des couleurs, le retour de l’œuvre d’origine. Si vous voulez, le terme « Revenir » pour moi s’est imposé car pour moi, il n’est pas seulement le retour de personnes. Il est le retour aussi des matières, des couleurs et comme vous l’avez dit, on peut le dire aussi, c’est vrai, le retour des souvenirs… Tout revient.
On peut finir sur ces belles paroles en vous remerciant d’avoir participé à une discussion sur l’amour, la famille grâce à votre roman qui a déjà son succès. Est-ce que vous êtes d’accord qu’on finisse aussi avec une petite lecture, un petit passage de votre livre ?
Bien sûr.
Qui va illustrer justement cette idée de revenir.
« Dès que l’oiseau vit la porte grande ouverte, il ressortit de la chapelle et elle le suivit du regard. Il s’envola normalement et il disparu. Avant de repartir, son regard fut attiré par le personnage de la fresque et un très vieux souvenir lui revint. Elle était avec sa mère dans ce camp de réfugiés. Un Hongrois regardait le ciel. Mais était-ce bien le ciel qu’il regardait ? Comme le personnage de la fresque, il semble voir quelque chose que je ne puis voir, se dit-elle, un autre monde qui serait l’original du nôtre et que durant quelques instants il aurait aperçu ? Qui a bien pu peindre cela ? » Je vous remercie. C’est aussi un souvenir qui m’est revenu.
Merci François Berger. On vous remercie.
Interview réalisée par Simona Radulica Montserrat
Texte retranscrit par Françoise Berthod