Monsieur Henri-Georges Clerc, dit Traclet

 

 

Bonjour M. Clerc.

Bonjour Madame.

 

Vous êtes né le 12 avril 1925 à Auvernier.

Le 13 avril 1925 à Auvernier.

 

Votre adolescence, vous l’avez passée durant les années de guerre. Est-ce que vous pourriez un peu nous raconter ce qui s’est passé ?

C’était avant la guerre. De 25 à 40, bien sûr, jeunesse dorée dans un hôtel resto que mon grand-père avait construit pour sa bobonne. Pendant la guerre, ce n’était quand même pas très réjouissant. On était tous sur le qui-vive quand il y avait les armées allemandes aux frontières, à nos portes.

 

Est-ce que vous, vous avez fait du service militaire ?

Non. J’ai fait mon école de recrues, c’est tout. Mais je préfère oublier ça, parce que je n’ai pas beaucoup d’estime pour les militaires et l’armée.

 

On vous surnomme Traclet, d’où vient ce surnom ?

J’avais un père et un grand-père qui étaient chefs de gare. Vu les origines, les Clerc sont de Môtiers ; du Val-de-Travers, patrie de l’absinthe. Le grand-père était plus souvent à la terrasse du Buffet à boire son absinthe avec tout le rituel, et il oubliait de donner le départ des trains. C’était l’époque de la traction à vapeur, et les sous-fifres, les cheminots, venaient l’engueuler : « Chef, il faut donner le départ du train ! » Le grand-père qui n’aimait pas être dérangé dans son rituel d’absinthe gueulait : « Ces charognes de traclets, mais ces charognes de traclets ! », et ça y est resté. Mon père a hérité de ça. Mon grand-père avait marié une cuisinière hors pair pour laquelle il a construit l’hôtel Bellevue à Auvernier. Tout le monde disait : « On va manger, on va chez Traclet. » Mon père a aussi hérité de ce surnom, et moi aussi. C’est bien la seule chose dont j’ai hérité... Traclet, ça me convenait très bien, et ça me convient toujours.

 

Vous avez fait fureur comme danseur de be-bop ?

Entre autres, parce que d’abord à l’hôtel, nous avions un client qui était prof de danse et avait l’institut Richème. Et ma mère m’avait inscrit dans cet institut où on dansait de tout : la valse, la valse anglaise, le tango, le fox-trot, etc. Ce qui m’a bien rendu service après. J’étais parti à Genève où des amis m’avaient invité, et il y avait un Championnat d’Europe de danse. Je n’avais pas de partenaire, mais on m’a précisé que j’en trouverais une dans la salle et je l’ai trouvée. On a répété derrière le Palais d’Hiver, et on a fait le concours que nous avons gagné. C’était drôle, parce qu’à l’époque, j’avais fait faire par le meilleur tailleur de Neuchâtel un costume bizarrement violet. Et simplement parce qu’il n’y avait pas de tissus pendant la guerre, j’ai pris ce qu’on a trouvé… Il y avait un commentateur de la radio qui s’appelait Meyer de Stadelhofen qui disait : « Mesdames et Messieurs, le numéro untel avec un costume violet, etc. » Quelques jours après ce concours, je passais dans la Rue du Rhône, et le chasseur d’une boîte de nuit qui s’appelait le Mac Mahon m’a dit : « C’est toi qui as gagné le concours de danse ? » J’ai approuvé et il m’a dit : « Monte et va voir le patron. Il y a une place de danseur mondain. » Le patron m’a engagé… C’était très sympa. Mon travail consistait d’abord à tenir la piste avec une des entraîneuses jusqu’à ce qu’il y ait cinq ou six couples, et après, je faisais danser les femmes seules. Une fois, une dame m’a appelé. C’était la reine mère d’Égypte, la mère de Farouk, qui était à l’Ambassade d’Égypte. Chaque fois qu’elle venait, c’est moi qu’elle appelait pour la faire danser ! Le chef d’orchestre, quand j’étais avec une dame qui dansait mal ou était désagréable, me faisait jouer six tangos au lieu de trois. J’ai souffert… Après ça, je suis allé à Paris, et là, c’était la grande époque de St-Germain-des-Prés. J’ai dansé pendant sept ou huit mois. Après, j’ai eu un engagement à Montana dans une boîte qui s’appelait « Le Marc du Lac ». Je dansais et j’étais l’animateur.

 

À l’époque, il y avait le proverbe qui disait : « Exister, c’est s’agiter », et on vous appelait Traclet le danseur jazzman.

S’agiter, moi je veux bien, mais je ne suis pas un flacon !

 

Il y a là encore une petite anecdote. Vous aviez une fiancée allemande à cette époque-là ?

À l’époque, j’avais fait la connaissance d’une charmante étudiante allemande. Un soir, elle est arrivée et m’a dit : « J’ai une surprise pour toi ! » Elle a ouvert son sac, puis sorti une petite boîte avec deux alliances. J’ai dit : « C’est quoi ? » Elle m’a répondu : « Depuis ce soir, nous sommes fiancés… » Sacré détermination ! Mais ce n’est pas tout… « La semaine prochaine, mon père viendra te visiter… » « Qu’est-ce que vous pensez des Allemands ? » m’a demandé celui-ci. Je lui ai répondu : « Qu’est-ce que vous pensez, vous, d’Oradour-sur-Glane ? » « Vous savez, la seule chose que je reproche à M. Hitler, c’est qu’il ait eu la lâcheté de se suicider. » J’ai dit : « Vraiment ? Et les 80 millions de morts, qu’est-ce qu’on en fait ? » Cela s’est arrêté là…

 

Suite à cet événement-là, vous avez rencontré une très sympathique jeune demoiselle, qui est ensuite devenue votre femme.

Oui, mais c’était bien plus tard. Elle était enseignante dans un institut de jeunes filles à La Neuveville. Elle enseignait le français à des Américaines, etc. Je suis tombé amoureux. J’ai eu un téléphone d’un pseudo ami qui était au Département Cantonal de Justice et Police qui m’a posé la question : « Ton amie, elle est sans travail ? » J’ai dit : « Oui, je l’ai fait arrêter de travailler. » Il m’a alors dit : « Tu la maries ou elle s’en va. » On s’est marié et c’était parfait. Malheureusement, elle est décédée à l’âge de trente ans. D’un cancer du sein mal soigné. C’était l’horreur ; infernal pour elle. Précédemment, lorsqu’elle était en visite dans sa famille à Strasbourg, son frère était en train de divorcer. Il avait une gamine de trois ans et demi, et comme le frère de ma femme ne pouvait pas s’occuper de cette gosse, c’est ma femme qui nous l’a apportée. C’était un grand bonheur…

 

Après cette lourde épreuve de la mort de votre femme, vous vous êtes jeté dans le travail, et vous avez organisé une fête intitulée 40 Ans de Jazz Neuchâtelois.

Oui. Les 40 Ans de Jazz Neuchâtelois. Ma passion pour le jazz, j’ai réussi à l’assouvir en partie avec cette grande nuit à la Cité universitaire, avec tous les orchestres existants et ceux qui étaient là avant. Il a fallu faire des recherches pour trouver des participants disséminés dans toute la Suisse. Voici une anecdote au profit des Perce-Neige, avec vingt-cinq francs d’entrée… Le gérant de la Cité universitaire où nous avions fait ce festival rigolait et disait : « Non, vous n’aurez personne à vingt-cinq francs ! » Total, on a refusé près d’une centaine de personnes. Il n’y avait plus de places !

Après cette expérience, le Conseil Communal de la ville a décidé de créer une zone piétonne par le biais de M. Claude Frey. J’ai profité de faire un programme qu’on a beaucoup critiqué en prétendant que c’était impossible de créer tout ça. Une autre anecdote à ne pas oublier… J’avais trouvé un propriétaire pilote d’un avion, M. Wirth, auquel j’ai demandé de lâcher des marguerites sur la fête, lorsqu’on brûlait la voiture en carton pâte.

 

C’était les funérailles de la voiture au Centre-Ville de Neuchâtel ?

Oui. C’est ça. On m’a livré au petit matin les marguerites, mais on m’avait obligé de couper les tiges. Le pilote a eu la gentillesse de venir les chercher, et il a lâché ça lorsqu’on a brûlé la voiture. C’était les clowns participant à la fête qui ont mis le feu à cette voiture symbolique, arrivée avec le corbillard pour l’enterrement de l’automobile.

 

Si j’ai bien compris, c’était la naissance de l’idée pour l’Ozone Jazz Festival.

C’était le début. Le grand problème est survenu au moment de faire le programme. Le Conseil Communal l’avait accepté, tout comme certains grands magasins, bien qu’un tas de gens étaient contre, prétendant que c’était impossible à réaliser. Mais quatre cents musiciens en trois jours, avec des clowns et des cracheurs de feu. Il y avait des musiciens ambulants ; un programme absolument fou ! Bref, Ozone, ça s’est fait ! Six ou sept fois, puis ça s’est arrêté parce qu’il y a eu des gens trop gourmands pour certains droits. Je n’aurais sûrement pas pu boucler mon budget. D’ailleurs, lors des deux premières fêtes où je me finançais par un badge, un tas de gens refusaient de payer en prétendant que c’était offert par la Ville. J’ai aimé ça… J’ai fait un déficit et à ce moment-là, le promoteur de cette zone piétonne m’a conseillé de cloisonner, de prendre des Securitas et de faire payer. Grâce à ça, j’ai pu boucler mon budget au bout de trois éditions.

Je veux quand même préciser que je me suis tellement donné, que j’en ai un peu subi des conséquences physiques. Je suis plein de petits bobos ; des petits et des grands… À part ça, le jazz, je l’ai toujours dans mon cœur. Et si je retrouvais une de mes anciennes danseuses de l’époque, malgré mes difficultés à marcher, j’irais danser comme un fou…

 

 

Interview réalisée par Linda Fischer

Texte retranscrit par Françoise Berthod