Joël Grand-Guillaume-Perrenoud

 

 

J’ai l’immense plaisir de recevoir sur notre plateau aujourd’hui, Joël Grand-Guillaume-Perrenoud. Salut Joël.

Salut Jean-Pierre.

 

Cela me fait plaisir de te voir. Pourquoi ? D’abord, parce que tu fais partie des plus anciens collaborateurs d’Objectif Réussir. Il faut peut-être dire à nos téléspectateurs que bien avant que la télévision existe, il y avait le journal Objectif Réussir créé en 1994, et que tu as fait partie des tous premiers vendeurs du journal.

Oui. Disons que je me suis fait opérer de la jambe en 1992, et que vers fin 1994, début 1995, j’ai vendu le journal un moment. Mais là, le contact avec les valides était encore trop difficile vu que moi j’étais dans une chaise. Je n’ai pas très bien supporté cette période, et j’ai arrêté au bout d’un moment.

 

Qu’est-ce qui te dérangeait ? Le regard des autres, ou c’est toi qui ne te sentais pas très bien dans ta peau ?

C’est moi. Je n’étais pas bien, parce que je pense personnellement qu’il faut à peu près cinq ans pour accepter le fait de perdre un membre. J’avais de la peine à accepter. De voir les autres marcher, courir, et de voir la pitié dans les yeux des gens. Je n’avais pas encore une carapace qui me permettait de passer au-dessus, et pas assez non plus de cette envie de revivre. Elle n’était pas encore revenue en moi…

 

Ce qu’il faut savoir, c’est que tu as été entraîneur de foot. Tu étais donc un garçon sportif quand tu étais jeune.

Oui, tout à fait. Le fait de se retrouver en chaise roulante, c’est très difficile à accepter. Cela ne veut pas dire qu’on ne peut pas vivre en étant handicapé ; mais il y a une période où il faut l’accepter. Et moi, je ne l’ai pas accepté tout de suite. Une fois que c’est fait, la vie devient de nouveau normale.

 

Tu parles du regard, de cette impression que les gens ont, de la pitié pour quelqu’un en chaise roulante.

Oui, oui. Les gens semblent se dire : « Oh, si ça m’arrivait, je serais malheureux », en même temps que : « Oh, un gars si jeune en chaise roulante, quelle horreur ça doit être pour lui », et moi, c’est un sentiment que je n’aime pas quand on me regarde avec de la pitié dans les yeux. C’est difficile à admettre et ça fait mal !

 

Et après la démarche de se dire : « Je vais aller vendre ce journal de rue. » On recherche en permanence des vendeurs, car on a un petit peu de peine à en trouver. Souvent parce qu’il y a une mauvaise image du vendeur de journaux. Certains disent : « C’est demander la charité que de vendre un journal. » C’est ton avis aussi ?

Moi, mon avis, c’est que c’est un travail. Mais ça il faut bien se le mettre dans la tête. Ce n’est pas évident au début de se dire que c’est un travail. Avec le temps, on remarque vraiment que c’en est un.

 

Quand tu vends le journal, tu ne demandes pas la charité ?

Ah non. Je n’ai pas du tout cette impression. Pas du tout. Cela arrive qu’on me donne des pourboires, mais j’ai l’impression que c’est plus de la gentillesse que de la charité.

 

On donne des pourboires à des sommeliers aussi.

À des sommeliers, à plusieurs personnes. Non, non. J’ai l’impression que c’est un travail. Un travail intéressant, parce qu’on est en contact direct avec le lecteur qui peut nous donner son avis sur les articles qu’on fait et qui nous dit : « Là, j’ai trouvé votre article formidable. Là, ce n’était pas du tout intéressant. Puis il y a toujours les gens qui font l’article à notre place, ou ceux qui nous disent qu’ils seraient incapables de le faire. » C’est des satisfactions qui s’ajoutent à celle de gagner un peu d’argent en étant à l’AI, et de pouvoir avoir une vie encore plus normale par rapport à ceux qui ont seulement une rente qui ne permet en fait que de survivre.

 

Beaucoup de gens se contentent, comme tu le dis, de survivre avec leur rente AI. Toi, tu as voulu faire quelque chose. C’est important ça pour toi ?

Pour moi, le départ venait du fait que je voulais retrouver une vie normale. C’était mon but que de retrouver une vie normale.

 

Une vie normale… C'est-à-dire aller au travail le matin ?

Aller au travail le matin, avoir une vie sociale, dire bonjour ou merci. Donner son avis sur le temps, sur la politique du gouvernement neuchâtelois ou le football. Avoir des relations avec les autres et ne pas être cantonné dans sa chambre à se lamenter devant la télé.

 

Et ne pas être reconnu simplement comme étant un handicapé, mais comme quelqu’un qui est certes en chaise roulante, mais qui travaille.

Qui travaille et fait quelque chose. J’ai été amené à vendre le journal depuis 1996. Et en lisant le journal, je me suis dit que ça ne me paraissait pas tout à fait logique de vendre un journal sans écrire dedans. Je t’ai demandé si je pouvais faire des articles. Tu m’as dit : « Fais des papiers et on verra. » On a vu que mon français, il fallait le remettre un peu à niveau. J’ai alors pris des cours toutes les semaines avec M. Dufaux ; jusqu’à ce que je maîtrise correctement la langue. Un jour, tu m’as dit : « Cette fois, c’est bon, tu peux faire un article. » Et je me souviens encore du plaisir que j’ai eu à interviewer le peintre Adrian Freudiger qui était mon ami. C’était le premier article d’une longue série.

 

Et après, tu t’es mis à faire de la photographie ?

Oui. Une fois, c’était avec Christian. On est parti faire des photos pour un reportage. J’ai pris l’appareil photo et j’ai fait des photos moi-même. Quand tu les as vues, tu m’as dit : « Joël, tu devrais t’acheter un appareil et faire des photos, parce que tu as le coup d’œil. » Je m’en suis acheté un, et une nouvelle passion est née : la photo…

 

Je me souviens t’avoir dit que tu avais non seulement le coup d’œil, mais que tu dépendais aussi d’un angle qui était différent par le fait que tu étais en chaise roulante et que nous tous, sur nos jambes, on fait des photos à une hauteur de 1,70 à 1,80 m. Et ça, c’était aussi spécifique à tes photos.

Oui.

 

Cet angle est un petit peu spécial.

Oui, parce que quand on roule en chaise roulante, avec toutes les crottes de chien et les détritus qu’il y a sur la route, on a tendance à avoir le regard sur la route. Et ça s’est un peu traduit dans ma manière de prendre des photos. Non pas vers le haut, mais plutôt vers le bas ou horizontalement. Et évidemment, ça donne un genre de photos que tout le monde ne fait pas…

 

Il faut le dire. Tu as d’ailleurs fait plusieurs expositions depuis.

Oui. Cela s’est bien développé. J’ai fait ma première exposition à Solidarités, ce qui m’a permis de me payer un nouvel appareil. Elle a très bien marché et j’en ai fait d’autres.

 

À la galerie YD, la galerie Quint-Essences.

Oui. Maintenant, c’est presque un réflexe de partir faire un tour et d’aller faire des photos. Toutes sortes de photos. Maintenant, je ne me contente plus seulement de photos de nature. Je prends des êtres humains dans des situations plutôt cocasses ; un peu de tout. Des statues, des trucs que je trouve jolis.

 

Tu regardes moins par terre maintenant ?

Je regarde moins par terre, oui.

 

Tu écris comme tu l’as dit des articles, et on t’a d’ailleurs suivi. On verra quelques images à Neuchâtel où tu as réalisé un reportage sur l’un de tes amis qui a un stand près du Temple du Bas. On t’a suivi aussi quand tu participes à la correction, puis à la mise en page du journal.

 

 

André, on voit des bagues, des colliers, des boucles d’oreilles. Est-ce que tout est en argent ?

Presque tout. J’ai aussi des articles qui ne sont pas en argent, qu’on appelle métal blanc ou des choses comme ça. Mais la grande majorité est en argent.

 

Tu vas chercher tes affaires dans quels pays ?

En Inde essentiellement. Mais aussi au Népal et en Thaïlande.

 

Tu refais ton stock une fois par année ?

Oui. Une fois par année, je fais un voyage pour aller acheter des choses. J’achète aussi des fois à des gens qui font de la vente en gros ici.

 

 

On l’a dit, ça fait presque dix ans que tu écris des articles. Toujours le même plaisir quand l’article sort. Le plaisir de le lire, de montrer ce que tu as fait ?

Maintenant ça fait partie de ma vie. C’est vraiment un plaisir. Comme par exemple l’article que j’ai fait sur les buses. Pendant quinze jours, on a traqué ces oiseaux pour réussir à faire une photo ; ce qui a été très compliqué. Mais quand on partait avec la voiture, c’était comme si on allait à une chasse, sans fusil… À la chasse à une image. Quand on avait l’impression d’avoir fait la bonne, on était tout content ; on explosait de joie. Cela améliore la vie.

 

Parmi tes principales admiratrices, il y a ta mère, je crois.

Oui.

 

Qui aime bien tes photos et tes articles, que j’aime bien aussi. Qu’est-ce que tu peux dire ?

Ma maman est toute fière de moi. C’est clair.

 

Je pense.

Oui, oui. Comme j’ai redressé la barre, elle était éblouie.

 

Tu as l’impression, puisque tu en causes, d’avoir du redresser la barre ?

Oui, parce que j’étais vraiment en mauvais état ; autant physiquement que psychiquement. Et j’ai du radicalement changer de vie pour pouvoir vivre !

 

Et le journal t’a aidé ?

Cela a été la catapulte qui m’a remis dans le monde des vivants.

 

On parlait de ta maman, ta principale admiratrice. Mais il n’y a pas que ta maman, il y a aussi ta femme.

Oui. Il y a eu une histoire un petit peu miraculeuse. Quand j’ai commencé sur Internet, j’ai fait un site avec Daniel. Lui s’est occupé de la partie technique, et on a mis mes articles, un bref passage de mon existence, mes expériences et des photos. Grâce à ce site, une Norvégienne avec qui j’avais eu une aventure il y a trente-trois ans a pris contact avec moi. Elle m’a écrit pour me demander si elle pouvait venir une semaine en vacances chez moi. Elle est restée une semaine, puis est repartie. Elle est revenue une semaine après; et deux mois plus tard, c’est moi qui suis parti un mois en Norvège chez elle.

 

Tu n’avais encore jamais pris l’avion ?

Je n’avais jamais pris l’avion. J’avais peur, mais je l’ai fait par amour…

 

Ah l’amour, ça rend fou !

Cela rend fou, tout à fait. Au mois de janvier 2006, je lui ai demandé si elle voulait m’épouser. Et je crois qu’elle n’attendait que ça ; que j’y pose cette question. Là, encore une fois, ma vie a radicalement changé. J’ai demandé mon permis de conduire, étant donné que j’étais handicapé, j’ai du repasser le permis. J’ai repris quelques leçons de conduite avec Alain Fornachon qui me les a gracieusement offertes, et j’ai repassé mon permis. On a acheté une voiture, et ça nous a permis d’aller en Norvège passer des vacances formidables. Et de rencontrer ma fille, en plus, puisqu’on a eu une fille ensemble. De rencontrer mes petits-enfants ; de découvrir que j’avais une énorme famille en Norvège, alors que je n’aurais jamais pensé ça.

 

En quelques minutes, tu es devenu non seulement père, mais également grand-père ?

Je suis devenu papa, grand-papa… J’ai trouvé un beau-frère, et je suis allé une dizaine de fois ou plus en Norvège. J’ai commencé à découvrir ce pays et à en tomber gentiment amoureux ; parce que c’est un énorme pays qui est magnifique.

 

Tu as d’ailleurs fait une exposition avec des photos de Norvège.

Oui. J’ai exposé des photos d’Oslo et du Nord de la Norvège. Mais, malheureusement, je n’ai pas encore vu d’aurores boréales. Et ça, c’est le prochain truc que j’aimerais bien voir en Norvège. Vu que j’y retourne très bientôt, j’espère que j’aurai la chance d’en photographier une !

 

Pour terminer cet entretien, voici une question dont je connais déjà presque la réponse. Est-ce que tu penses un jour arrêter ce job de vendeur de journaux ?

Non, je ne pense pas. Tant que j’habiterai en Suisse, je vendrai tout le temps le journal. Parce que ça fait partie intégrante de ma vie. Et ne plus le vendre, ça me manquerais beaucoup…

 

Extra. Merci Joël.

Je t’en prie Jean-Pierre.

 

 

Interview réalisée par Jean-Pierre Lambert

Texte retranscrit par Françoise Berthod