Monsieur Matteo Capponi : Théâtre antique

 

 

Bonjour. Nous avons invité aujourd’hui un spécialiste du grec, aussi responsable et administrateur du Groupe de Théâtre antique de l’Université de Neuchâtel, Matteo Capponi.

Bonjour Matteo.

Bonjour.

 

Depuis quand êtes-vous à la tête de ce Groupe de Théâtre antique de l’Université de Neuchâtel ?

Je suis exactement responsable du Groupe de Théâtre antique depuis dix ans. C’est en 1997 que j’ai commencé ça, mais j’étais déjà acteur auparavant. Je suis entré par la petite porte, par les coulisses, et j’ai joué à partir de 1994 dans cette troupe.

 

Cette troupe, elle dure depuis 18-20 ans, quelque chose comme ça ?

On va bientôt fêter les vingt ans du Groupe de Théâtre antique de l’Université de Neuchâtel.

 

Et la troupe était toujours composée d’étudiants. Ce sont les étudiants qui jouent en fait. Les comédiens, c’est qui ?

Un petit groupe d’assistants de grec et de latin pensaient qu’il fallait faire quelque chose pour dynamiser les études antiques, et faire ainsi parler un peu du grec et du latin ailleurs que dans les salles de classes ou les bibliothèques. Ils ont décidé de se rassembler pour créer un premier spectacle. Il y a maintenant vingt ans…

Sinon, les étudiants, il y en a eu à peu près cent cinquante qui se sont succédés d’un spectacle à l’autre. Des générations, et surtout pas que des étudiants de grec et de latin. Moi, je fais un peu figure d’exception, puisque je fais du grec et que je joue en même temps. Mais si on devait compter sur les étudiants de grec et de latin pour faire du théâtre, on ferait des monologues. On serait deux sur scène et il n’y aurait rien à faire. Comme le théâtre grec est essentiellement un travail de groupe qui se fait avec le cœur, on avait besoin d’être une quinzaine d’acteurs sur scène.

 

Justement, je voulais vous demander comment se passe le travail de groupe ? Vous choisissez ensemble les textes, les auteurs, et vous faites les traductions. Comment ça se passe ?

Il y a un travail un peu particulier, qui en même temps fait la spécificité du Groupe de Théâtre antique. Pendant une année, on travaille sur la pièce, on la traduit, et ça se fait avec des commentaires, des dictionnaires, et toute l’armada académique qu’on peut imaginer. Là, on est entre gens qui ont besoin d’une garantie académique. On veut que si des gens nous disent : « Vous avez mal traduit, vous n’avez pas compris la blague », on puisse répondre. Et ça, on peut le faire seulement avec des commentaires compliqués et des traductions à côté de nous.

 

Comme une sorte de laboratoire de langues.

Exactement. Parce que ça se fait à plusieurs aussi. Là, on est en train de traduire une nouvelle pièce qui sera jouée l’année prochaine : « Oreste » d’Euripide. Et on est cinq à travailler chaque semaine dessus. On y passe deux heures et c’est du bénévolat. Il faut vraiment qu’il y ait une passion pour ça pour arriver à quelque chose ! Là, ces étudiants font un peu l’expérience de ce qu’implique traduire un texte pour de vrai. Ce n’est pas des traductions…

 

Imposées.

Imposées, qui amènent à obtenir des notes. C’est vraiment un texte qui devra être éprouvé devant le public.

 

Et qui est adapté à la langue française d’aujourd’hui, peut-être dans le contexte suisse, je pense ?

Les pièces, souvent. Et on a un petit faible pour Aristophane, qui faisait des pièces comiques. Des sortes de revues de l’époque qui s’adressaient directement à ses compatriotes athéniens. Nous, ça nous embête de nous adresser aux Athéniens. On a l’impression de faire du théâtre vivant et on s’adresse alors aux Suisses. Dans la dernière pièce qu’on a faite, chaque fois qu’il y avait une allusion à la Grèce, on faisait une allusion à la Suisse.

 

Vous pouvez donner un exemple.

Quand il y a une allusion à Périclès, vu qu’Aristophane écrivait au Vème siècle, en pleine guerre, et que Périclès était une sorte de grand seigneur dirigeant Athènes, nous on fera une allusion au Président de la Confédération, par exemple.

 

Dans cette pièce grecque, d’auteur grec, les idées surtout sont toujours valables. C’est quelque chose d’universel. Les temps ont changé, mais pas les conditions, ni les circonstances. Ce sont toujours les mêmes ?

L’homme, c’est l’homme. On continuera à faire des guerres, à choisir des minorités pour taper dessus. Là, c’est vrai, des thèmes se rejoignent. Ce qui change énormément, c’est la manière, je pense. Là, si vous voulez, c’est le moment où on passe à la deuxième partie. Une fois qu’on a composé notre texte, qu’on l’a traduit et qu’on en a fait un texte que tout le monde comprendra. Nous, on ne s’adresse pas aux académiciens ; on s’adresse aux gens qui n’ont jamais fait de grec et de latin. Là, c’est une deuxième phase, celle de donner forme à ce spectacle. Et il faut se remettre un peu dans le contexte de ce qu’était le théâtre de l’époque, en tous cas en Grèce. Il s’agissait d’un rituel qu’on faisait à Dionysos. Il y avait des sacrifices, des processions. Avant les pièces de théâtre, on jouait des tragédies et des comédies en même temps, en plus des dithyrambes, des chants en l’honneur de Dieu. C’était un immense festival qui se passait.

 

C’était assez sacré, dans un cadre assez spirituel…

C’était religieux, car ce théâtre a des origines fondamentalement religieuses. Mais du religieux à la grecque, c’est-à-dire que ça ne les empêchait pas de faire une procession avec un phallus de 2 mètres de longueur porté sur l’épaule.

 

C’était leur symbole.

Voilà. C’était les symboles de la fertilité, et on réintroduisait Dionysos dans la cité à travers le théâtre. Nous, on essaie de retrouver un petit peu ça. Ce théâtre qui n’était pas vraiment un théâtre purement esthétique ou juste une histoire qu’on racontait, mais qui avait un lien direct avec les citoyens, les personnes de la ville. Cela marche très bien avec Aristophane, parce qu’il y a toutes ces allusions, ainsi qu’un jeu à faire en s’adressant au public ; vu qu’une phrase sur deux est dite au public. On sent qu’ils leur parlaient directement, et on a des témoignages qui nous disent que les gens dans le public se levaient, faisaient des commentaires et criaient. On a une pièce d’Aristophane où Socrate est représenté, par exemple. Le philosophe Socrate était dans le public, et à un moment les gens lui ont dit : « Vas-y Socrate, lève-toi qu’on puisse voir si tu ressembles au personnage qui est sur la scène. » Il s’est levé et tout le monde l’a regardé. Il a dit : « Oui vraiment, c’est très bien imité ! » Il s’est rassis et la pièce a continué. C’est un peu cette folie-là qu’on essaie d’avoir.

 

C’est interactif ; il faut aussi inclure le public. Vous vous adressez d’habitude au public neuchâtelois, ou vous allez aussi faire des représentations ailleurs ?

On commence toujours à Neuchâtel ; c’est notre fief. On est les seuls en Suisse à faire ça. C’est une production neuchâteloise, et on trouve important de faire ça dans les théâtres de la ville, et de s’adresser aux citoyens neuchâtelois comme aux autorités neuchâteloises lorsqu’elles viennent voir nos spectacles.

On en profite aussi pour faire une tournée. On a comme impératif d’aller dans toutes les villes romandes. Là, on revient par exemple d’une tournée Genève, Lausanne, Porrentruy, Fribourg, avec un point de chute à Neuchâtel pour finir la tournée. Mais aussi des destinations un peu plus lointaines. Il nous est arrivé d’aller jouer dans un vrai théâtre antique à Vaison-la-Romaine, ainsi qu’à Nice. On est même allés jusqu’à Cracovie ! Il y a un joli réseau de pièces de troupes universitaires. Et comme nous on a cette spécificité de travailler sur des textes, de savoir de quoi il s’agit et de les rendre vraiment accessibles à tout le monde, on est facilement invités. Il y a une sorte de réseau qui s’installe et qui est très encourageant de ce côté-là.

 

Peut-être parce que c’est du théâtre grec ; d’auteurs grecs. Il y a un intérêt aujourd’hui, à notre époque aussi moderne, de découvrir tout ça. Quel est le ressenti des gens, surtout ?

C’est assez paradoxal. On nous dit que le grec ne sert à rien. À l’école, quand les étudiants veulent commencer le grec ou le latin, on les décourage. C’est arrivé… Même des directeurs neuchâtelois ont dit aux élèves que ça ne servait à rien et qu’il fallait faire autre chose. Cela nous est arrivé ; mais il y a quand même une demande. Les gens sont quand même intéressés de savoir quels étaient ces Grecs qui ont soi-disant tout inventé. Ils ont inventé la philosophie, le théâtre, la comédie…

 

C’est les racines.

Il y a ce préjugé ; cette tradition qui fait que les Grecs auraient tout inventé. Ce n’est pas nous qui défendons cela. Un philologue, de nos jours, ne tient plus du tout à parler du miracle grec. Il s’est effondré ! Il faut au moins mettre ça en parallèle avec les Chinois, les Incas et des tribus d’Afrique. On relativise beaucoup. On se rend juste compte qu’il y a eu une sorte de moment où beaucoup de choses se sont inventées, créées… L’Europe en a fait ensuite le berceau de toute civilisation.

 

C’est important de le savoir quand même ?

C’est important de le dire, de le faire connaître, mais il faut aussi relativiser. Nous, on ne veut pas trahir le message d’Aristophane. La vérité, c’est qu’Aristophane était quand même un aristocrate. Il n’était pas contre la guerre. Il était quand même machiste. Enfin, c’était un Grec ! Quand on fait un spectacle, on essaie de faire découvrir ça. On espère que les gens vont découvrir une antiquité qui n’est pas l’antiquité miraculeuse en marbre blanc et pur. Au contraire ! Qu’ils arrivent à rentrer dans l’intimité des Grecs et des Romains de l’époque, et qu’ils puissent ressentir ce qu’éprouvait un citoyen grec quand il allait au théâtre voir la dernière pièce d’Aristophane.

 

D’où vient cette passion chez vous pour le grec ? Elle date de dix ans, avant ou depuis petit ?

Ce qu’il y a d’extraordinaire avec le Groupe de Théâtre antique, et qui est extraordinaire pour moi, c’est que quand j’ai découvert ça en arrivant à l’Université à Neuchâtel, j’ai vu que le théâtre et le grec, qui sont deux éléments de ma vie, se rejoignaient dans ce groupe. Deux passions ! Pourquoi des passions ? Je ne le sais pas très bien… Le grec, je suppose que c’est parce que mon père me lisait les histoires d’Ulysse avant que je m’endorme. Le théâtre, parce qu’on a un fond de narcissisme… Dieu sait quoi. Je pense que c’est une manière de transmettre les choses ; une manière vivante et sincère.

 

Il y a l’expressivité artistique aussi.

Il doit y avoir ça. Un fond d’artiste… On fait ce qu’on peut… Je reste amateur, mais c’est un art qui moi me touche beaucoup. Plus que le cinéma, plus que la télévision. C’est ma manière d’être sur scène à un moment pour transmettre un message, ou en tous cas des images. Quand j’ai découvert cette troupe qui rassemblait les deux, je me suis dit : « Ça y est, maintenant Matteo, tu as touché le jackpot ! Là, ta vie est tracée. » Au début, j’étais simplement acteur. Puis, petit à petit, j’ai pris des responsabilités. Et aujourd’hui, c’est un peu moi, avec ce groupe de traducteurs, qui décident quels seront les projets de cette petite troupe qui jouait autrefois à Neuchâtel pour les Neuchâtelois, en faisant un répertoire assez classique. On en est venu maintenant à une troupe qui peut se permettre d’aller à l’étranger, pour y faire découvrir la culture grecque, neuchâteloise et suisse à un public international. Quitte à faire des paris un peu plus risqués, comme les dernières pièces qu’on a faites ; fragmentaires, par exemple…

 

Vous pouvez nommer quelques pièces ?

On a joué La Samienne de Ménandre. Ménandre, c’est un auteur qui a écrit cent pièces, mais dont on en conserve qu’une seule entière. Elle s’appelle « Le Dyscolos », celui qui est de mauvaise humeur, en gros. Tout le monde joue ça. Et à côté, on a des pièces qui ont été rongées par les vers et qui laissent de gros trous au milieu. Nous, on a pensé que c’était au fond très intéressant de jouer sur une matière qui n’est pas entière. On a joué une pièce où tout à coup il y avait des trous. Tout à coup, les acteurs s’arrêtaient, bégayaient et faisaient des mimes pour remplir les trous restés dans les papyrus. Parce qu’on travaille sur des textes qui ont été trouvés dans les sables du désert ; recopiés par des moines et étant parfois fragmentaires, pas entiers. On a aussi fait un collage autour du mythe du Minotaure, avec des textes contemporains et des textes anciens pour les faire se rencontrer comme ça. Il y a une sorte d’audace qu’on peut se permettre d’avoir, parce qu’on travaille lentement sur la base des textes eux-mêmes et leurs sources. Ce qui est très encourageant, parce qu’au fond, on a l’impression de faire des choses que les autres ne font pas, et il y a encore plein de choses à découvrir dans l’Antiquité et à faire connaître.

 

Il y a des projets pour cette année encore ou pour l’année prochaine ?

Des idées, moi j’en ai encore pour les cent années à venir. Mais dans l’immédiat, on est en train de traduire « Oreste » d’Euripide, qui s’inscrit dans cette fameuse histoire de l’Orestie. L’Orestie, c’est l’histoire d’Agamemnon, parti à la guerre de Troie, qui revient et se fait assassiner par sa femme qui a pris un amant. Arrive le fils, Oreste, qui venge son père en tuant sa mère. C’est la grande histoire de l’Antiquité grecque, mais cette pièce « Oreste » d’Euripide, n’est pas souvent jouée parce qu’elle se passe en fait après. Après le drame. Ce qui se passe après avoir tué la mère ? Nous, on a décidé de travailler là-dessus ; de prendre à bras le corps une tragédie aussi, parce qu’on est plus à l’aise avec les comédies. On s’est dit qu’on allait essayer une fois une tragédie ; pour changer de registre et inventer un peu une nouvelle forme. Je pense que c’est très intéressant de montrer comment on fait pour monter une tragédie. On va faire une pièce de théâtre qui expliquera comment on fait pour en monter une, et la tragédie en question sera « Oreste ».

 

C’est un projet.

Voilà le projet pour l’année prochaine. Sinon, on sort à peine de la pièce « Les Acharniens » d’Aristophane, et d’un autre projet sur lequel je suis en train de travailler. Il s’agit d’une commande faite par le Laténium, et qui consiste à préparer des textes sur les Celtes.

 

C’est un peu inhabituel pour ce Groupe ?

Qu’on nous fasse une commande ? C’est vrai que c’est assez inhabituel.

 

Non, je parle du texte celte ou sur les Celtes.

Oui, ça aussi, c’est vrai. Moi, j’étais très optimiste au départ. Je pensais que j’allais trouver des milliers de choses. Les Celtes, c’est les Gaulois, c’est Astérix et Obélix. Différentes peuplades, en somme ; contemporains des Grecs et des Romains. Cela veut dire que dans le témoignage des Grecs et des Romains, beaucoup est dit sur les Celtes. Je croyais en tous cas que j’allais trouver beaucoup ; et trouver du théâtre. On m’avait dit : « Est-ce que tu pourrais animer les visites de la Nuit des Musées avec quelques sketches ? » Je pensais trouver un acteur qui avait écrit un sketch sur les Celtes ; mais ça n’existe pas…

 

Lié aux Celtes parce qu’en ce moment il y a une exposition sur les Celtes au Laténium.

Voilà. On connaît assez bien les archéologues, là-bas. Ils ont dit que c’était le moment de faire une rencontre entre le Groupe de Théâtre antique et le Laténium.

 

Puisque vous dites ça et qu’on arrive à la fin de notre entretien, qu’est-ce que vous voulez transmettre en fait au public, aux étudiants et à l’Université qui s’occupe de faire découvrir la culture grecque à un large public ?

Je pense que ce que j’ai découvert avec ce Groupe de Théâtre antique, c’est qu’il y avait beaucoup de préjugés contre lesquels il fallait aller. Il faut essayer de laisser tomber cette idée que l’Antiquité c’est triste, blanc, rutilant, et que c’est truffé de philosophes qui n’arrêtent pas de parler du beau, de la vertu et autres. Il y a un fond d’humanité et d’humour, et aussi de la violence et de la tristesse. De gens nous ont précédé il y a 2500 ans, et nous ont laissé des textes, de la poésie, ainsi que des pièces de théâtre incroyablement belles et sensibles. Il y a toujours à découvrir là-dedans, et on peut par ce détour voir à travers des gens qui ont vécu il y a 2500 ans. Des gens qui sont à la fois très proches et très lointains.

 

Donc, ça sert bel et bien à quelque chose de la découvrir.

Si j’arrive à faire comprendre ça en me référant à des gens à la fois proches et lointains, je pense que j’aurai rempli ma tâche pour l’instant.

 

Bonne chance, beaucoup de succès avec votre Groupe de Théâtre antique, et on se réjouit de vous revoir bientôt.

Oui. Merci beaucoup.

 

Merci à vous. Au revoir.

Merci. Au revoir.

 

 

Interview réalisée par Simona Radulica Montserrat

Texte retranscrit par Françoise Berthod