Monsieur Mehrzad Shirvani : Artiste peintre

 

 

Je m’appelle Mehrzad Shirvani, j’habite à Delémont dans le Jura et je fais de la peinture depuis une quinzaine d’années, après une interruption de vingt ans. Depuis que je me connais, il me semble que j’ai toujours fait de la peinture. Ma mère en faisait, mon frère est dans l’art, et je pense que je l’ai dans le sang depuis toujours. Je pense que je ne serais pas prétentieux de dire que je n’ai pas de modèles. Je dessine, je peins ce qui se passe dans ma tête. Souvent, ça se déclenche après une couleur, une note ou des rythmes de musique. Cela part dans tous les sens et, finalement, peut-être au cours d’une semaine ou deux, je sors un tableau qui ressemble à un Picasso, un Modigliani ou un autre peintre très connu. Je ne cherche pas ; je dessine ce qui sort de ma tête.

 

J’ai commencé en cherchant par rapport à la place que j’avais. Qu’est-ce que je pouvais faire vu que j’étais déjà dessinateur technique ? J’avais une table de dessin, et vu que la place me manquait et que j’étais dans un appartement très petit, il ne fallait pas que je travaille avec de la peinture. J’ai cherché une matière avec laquelle je pouvais faire des tableaux sans déranger personne et sans prendre beaucoup de place. Je suis tombé sur des « Neocolor », et au bout de dix ans de recherche, finalement, je suis arrivé à trouver quelque chose d’unique et mon propre style. Il paraît que je suis le seul au monde à les utiliser de cette manière… J’ai toujours été à la recherche d’un art qui montrait ou donnait cette impression de déjà vu.

 

Ces deux dernières années, j’ai cherché un thème sur lequel j’aurais aimé travailler encore plus longtemps. Je suis parti sur une série qui s’appelle « Les Joyeux », et ça m’a donné six tableaux. Il paraît qu’ils sont magnifiques, parce qu’au moment où on les regarde, on voit que la personne sourit, et surtout qu’elle a plusieurs visages. Dans le même visage, on peut trouver plusieurs caractères. Certains paraissent tristes, mais pas pour moi. Quand je les ai faits, c’était avec beaucoup de joie, et j’espère que ceux qui regardent ces tableaux chez eux puissent éprouver la même joie tous les jours. Le tableau « JungleZoom », par exemple, m’a pris énormément de temps. Il fallait que je puisse montrer les faces cachées des humains au travers d’animaux qui se cachent derrière un masque. Sur ce tableau, à droite, on peut voir un animal qui monte les montagnes assez bien, assez vite. Dans l’autre partie, on voit une sorte d’éléphant lourd, pesant, derrière un masque de renard qui est sur le visage d’une personne. Je pense que j’ai tout dit à ce sujet…

Les autres tableaux sont tous dans la même vision. C’est pour ça qu’on les a appelés « Visions », finalement…

 

J’aimerais montrer la sagesse, malgré tout ce qui se passe dans le monde, il y a encore des gens nobles, sages. Il y a un bonhomme barbu, assis sur la terre avec les jambes prises dans les mains, regardant le monde d’un œil très calme, paisible. Un sage, justement… Ce tableau s’appelle « Bronze », parce qu’au bout de dix ans de recherches, je suis arrivé quand même à donner mon avis sur la qualité des « Neocolor » de la grande maison qui s’appelle Caran d’Ache. Cette maison m’a donné envie d’aller chercher plus loin dans les matériaux. Et au bout de dix ans de recherches, j’ai trouvé que ce matériel appelé « Néocolor » manquait encore de quelque chose. Au fil des mois, j’ai cherché toutes les manières de jouer, et j’ai vu qu’il y avait des manques dans certains domaines. J’ai contacté Caran d’Ache pour leur dire : « Il y a des manques, et je voudrais bien aller plus loin… Il manque or, bronze, argent et quelques autres coloris. » À la fin, on a trouvé une série qui s’appelle « Metallic ». Ce dont je suis le plus fier, c’est cette couleur bronze qui ressort vraiment comme du bronze. C’est pour ça que j’ai appelé ce tableau « Bronze ».

 

L’idée d’un tableau ne vient pas tous les jours. C’est une note de musique. Ce peut être une couleur ou quelque chose que j’ai entendue ou vue. C’est un mélange de tout, qui fait que des lignes ou des couleurs sortent. Et en général, je fais le croquis au bout de trois, quatre, cinq jours, voire une semaine. J’ai un croquis qui me convient, et je peux fixer les couleurs en me disant que cette partie-là, par exemple, je la vois rouge, et que l’autre je la vois verte. Mais ça peut changer à tout moment. Je n’ai pas trop l’habitude de dire des choses sur moi-même. En principe, je laisse les gens venir voir par eux-mêmes, et tirer tout ce qu’on peut tirer d’une galerie : les couleurs, les lignes, les joies. Il y a de la tristesse, aussi ; il y a de tout… Je pense que ce n’est pas à moi de vous dire : « À quoi correspond ce tableau ? Qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce qu’il veut dire ? » C’est à vous de le voir ! Je n’aime pas diriger les gens ; je préfère qu’ils voient d’eux-mêmes. C’est pour ça que je n’ai jamais nommé mes tableaux, et que c’est ma belle-sœur qui s’en occupe. Moi, je fais les tableaux comme je les sens, et je n’aime pas dire à quoi ça correspond. Certaines personnes qui ont vu mes tableaux ont dit que ce serait dommage qu’ils restent toujours dans un grenier. Alors, j’ai dit : « D’accord, on les expose. » Maintenant que je ne fais plus de record du monde à vélo, j’ai du temps et j’ai accepté...

 

J’ai créé une série de treize tableaux cette année, parce que je travaille seulement pendant les mois de mars, avril et mai. Les autres mois, je ne peux pas travailler car ce serait contre ma nature. Ma nature commence au mois de mars et finit au mois de mai. Tout ce qui est création, créativité, ça ne sort que pendant ce temps-là.

 

Mes tableaux reflètent mes caractères. Je dis « mes » caractères, parce qu’en moi, il y en a plusieurs. Je peux aussi bien être recordman du monde en endurance qu’artiste graphiste, coloriste, dessinateur, designer ou même architecte. Il paraît que les designs que je fais en 3D, ça ne sort que de la tête d’un ingénieur… Je ne suis pourtant pas ingénieur ! Je ne sais pas, peut-être que je suis comme ça. C’est ma nature, et en tous cas, je ne fais rien contre. Je laisse sortir ; je dessine tout ce qui se passe dans ma tête. Je continue à faire des tableaux parce qu’il y a plein de dessins qui m’empêchent de dormir. Il y a des couleurs qui me font flasher, vibrer et j’ai envie de mettre tout ça sur des tableaux. De sortir, de montrer, d’aller plus loin que la Suisse. D’aller montrer dans d’autres pays encore. Il paraît que les Allemands aiment bien mes tableaux. Je n’aime pas perdre de l’énergie, et je sais ce que ça veut dire que d’avoir de l’énergie. Et vu que cette énergie est en moi, je ne la cherche pas, je ne la produis pas. Elle est là. Je ne fais aucun effort dans le sens d’aller faire ce que d’autres me demandent de faire. Je fais ce qui se passe dans ma tête. Certains jours, je travaille jusqu’à deux heures du matin, parce que je sais que si je laisse tomber à ce moment-là, le lendemain, la chose qui voulait sortir ne sortira plus. Souvent, je me lève à minuit ou à une heure du matin, juste pour faire un trait sur un tableau. Parce que je sais qu’il manque quelque chose. Et ça, je le vois en 3D dans ma tête, je ne le cherche pas. C’est comme dans un rêve… Quelque chose me dit : « Si tu ne le fais pas maintenant, plus tard tu oublieras. Tellement de choses se passent que, finalement, celle-là va se retrouver en arrière… »Tous les jours, j’ai de nouvelles idées, et il faut que je les sorte au moment où ça vient. Et en général, c’est toujours bon. Je pense que le besoin est là. Le besoin de sortir ce qui est en moi ; parce que sinon j’explose à l’intérieur. Il vaut mieux sortir toute cette énergie qui est en moi, naturelle… Avant, je le faisais sur un vélo, je le montrais sur un vélo. Mais je le montrais surtout à moi-même. Je ne le montre pas à quelqu’un pour dire : « Je suis le meilleur, je suis recordman du monde d’endurance. » J’ai fait neuf jours sans dormir, mais je l’ai fait pour moi. C’était pour aller au-delà de ce que d’autres m’imposent comme frontières. J’ai voulu montrer que les frontières ne sont pas ce que les gens pensent. Les frontières, elles sont en moi, chez moi. Alors, je vais jusqu’au bout ; jusqu’au moment où je me dis : « Maintenant j’arrête, parce que ce n’est plus le moment ; on ne peut pas aller plus loin. Plus tard, peut-être, mais plus maintenant… »

 

Au mois de mars, dès que je commence, je suis créatif. Mon énergie est là, et je sais qu’à partir de fin mai, je ne peux plus faire de tableaux parce que je suis fatigué. Je suis épuisé, et si je cherche à en faire ça ne vient pas. Ce n’est pas bon ; c’est négatif pour tout le monde. Maintenant, je sais que trois mois par année, je ne ferai que des tableaux… Le reste de l’année, il faut que j’accumule les énergies, que je sorte. Il faut que je fasse du vélo. Je pense que pendant un moment, je n’ai pas fait de tableaux parce que j’avais autre chose à faire, et toutes ces accumulations pendant toutes ces années sortent maintenant. Je pense qu’il faut s’attendre à ce que dans les dix ans qui viennent, je puisse en sortir une quinzaine de ma réserve. Il faut juste que je les mette sur la matière, que ça sorte. Je pense qu’on se verra encore. Je l’espère, parce que le vélo je peux pratiquement dire que c’est fini. Je ne ferai plus jamais de record du monde. Comme un chanteur le disait : « Mon corps malade, il faut que je fasse avec. » Maintenant, mon corps malade ne peut faire que des tableaux. Espérons encore pendant un moment…

 

 

Texte retranscrit par Françoise Berthod