Monsieur Albeiro Sarria : artiste peintre
Bonjour Albeiro.
Bonjour.
Si tu nous racontais un peu ton évolution dans tes trois facettes, en tant que peintre, sculpteur et photographe.
Cela fait plus de vingt ans que j’ai commencé à travailler la peinture. Après, j’ai fait un peu de photographie, puis j’ai continué quelques années plus tard ici. La sculpture me suit toujours. Je vole un peu de temps pour en faire, car j’ai beaucoup de plaisir à en faire. La sculpture est encore en attente, mais elle est là !
Tu pourrais nous citer quelques changements que tu as connus dans la peinture et dans la photographie.
Oui, bien sûr ! Pour commencer, pour comprendre cette peinture maintenant, il faudrait revenir en arrière dans mon histoire. Je vais te montrer quelques exemples. En 1996, en Colombie, je faisais de la peinture très, très réaliste, surtout inspirée par des images européennes et italiennes. Beaucoup de dessins de la Bible, de la Vierge Marie, des anges… Un tout assez mystique quelque part. Mais avec des couleurs latino-américaines. La figure humaine était toujours très présente, alors qu’aujourd’hui elle a complètement disparu. Mais pas complètement. Elle a réduit de format, de grandeur. On retrouve de la figure humaine, mais de quelques centimètres, en miniature. Avant, c’était au premier plan. Aujourd’hui, la figure humaine se trouve dans des tableaux comme un détail de plus dans l’espace de la peinture.
C’est intéressant qu’on trouve quelques traces de ma peinture maintenant ; qu’on découvre une recherche sur mon style propre, et que les gens me retrouvent dans n’importe quel endroit où se trouve un de mes tableaux. Qu’ils se disent : « Ah, c’est Albeiro ! » Il y a toujours un style que j’ai commencé à développer il y a vingt ans. Celle-là, par exemple, c’est une peinture dont j’ai laissé la toile sous la pluie et au soleil pour qu’elle vieillisse avec le temps. Ce n’est pas traditionnel, bien sûr… Cela a vieilli exprès la toile pour donner cette expression plus tard. Admettons, j’ai travaillé sur la toile et je l’ai photographiée. C’est un processus très intéressant, parce que j’ai posé sur la toile une colle argentée chimique, un peu comme on développe sur papier. Cette toile de départ, c’était quelque part une espèce de journal avec toutes les nouvelles de Colombie, parce que j’ai développé cette toile comme si c’était des papiers. Une fois que j’ai fait ça, j’ai mis de la peinture par-dessus et j’ai commencé à peindre une autre réalité par-dessus pour cacher la première réalité de ces nouvelles de Colombie. Il y a donc deux réalités. Et si on pouvait faire une radiographie ou une échographie de la peinture, on pourrait voir différentes étapes de couches de peintures avec différents matériaux. On va voir le détail des nouvelles ici. C’est un journal photographié.
Tu fais couches par couches ?
Exactement ! Couches par couches, et lorsque je faisais la deuxième réalité de ce monde religieux, je travaillais la peinture à l’italienne, façon Renaissance. C’était très classique. Après, je la mettais au soleil, sous la pluie. Le plus possible pendant plusieurs semaines pour qu’elle devienne vraiment abîmée. C’était tout un processus…
Je vais parler de la deuxième étape. Là, j’ai à nouveau travaillé sous l’effet d’images religieuses qui sont très importantes pour moi. Parce qu’en Colombie, il y a quand même une grande influence du catholicisme. C’est important. Ces conditions religieuses ont aussi généré des miracles. Le miracle, c’était….
C’était avec l’exposition que tu avais fait sur le miracle de l’Apparition ?
Oui, exactement. En Colombie, il y a une grande force de la Vierge Marie qui fait des miracles. Elle apparaît partout. Tout le monde me disait avoir vu la Vierge, mais il n’y avait aucun document qui certifiait que c’était la vérité. Il n’y avait rien en fait. Je voulais apporter le témoin dans l’image pour dire que c’était vrai, parce que c’était tout le subconscient du peuple. Petit à petit, j’ai fait des recherches et je suis arrivé à faire quelque chose d’intéressant au niveau plastique. J’ai pris des cailloux de la rivière et j’ai mis dessus ce gel chimique avec lequel on travaille le papier photographique : la gélatine. Cela s’est fait dans la chambre noire où on l’a laissée sécher. Après, j’ai projeté des images de la Vierge et j’ai développé ces cailloux avec l’image. Je pouvais donc présenter le caillou avec l’image de la Vierge comme si c’était un vrai miracle. Certaines personnes croyaient même à de vrais miracles. Il fallait alors expliquer que c’était en fait toute une recherche graphique. C’était sympa, et là je pouvais continuer de développer des images. Ce qui s’est ensuite fait directement dans un musée. J’ai préparé le mur avec du plâtre et du ciment, puis j’ai posé un petit récipient sur le mur avec de l’eau et une brosse. Quand les gens entraient au musée, ils ne voyaient rien ; juste une brosse, de l’eau et un récipient. J’avais mis un papier qui disait : « Pour actionner l’apparition, il faut que vous ajoutiez de l’eau sur le mur avec la brosse. » Et là, le miracle se produisait, et l’image de la Vierge apparaissait distinctement. Après, quand l’eau s’évaporait, l’image disparaissait. C’était tout un thème de recherches hyper sympa. J’ai reçu plusieurs prix, et c’était une belle expérience. Cela démontre que je suis un artiste inquiet, sans cesse à la recherche, et qui ne s’est pas arrêté à un thème unique. Tous font de la peinture à l’huile, à l’aquarelle, et c’est toujours ça… Moi, je suis toujours attentif à faire des découvertes, etc. L’influence du thème du miracle, c’était une expérience que j’ai vécue. J’avais sept ou huit ans, et il y a eu un miracle. Une copine à nous avait vu la Vierge Marie vers une petite chute d’eau, une rivière vers sa maison. Comment est donc venue petit à petit cette nouvelle dans le village ? Les gens ont commencé à se déplacer vers sa maison. Des gens malades qui voulaient la toucher pour se soigner. En voyant tellement de monde, le prêtre a décidé de dire que c’était effectivement un miracle. La fille a grandi bien sûr dans sa maison où a été construite une église, puis est devenue sœur. Je l’ai vue la dernière fois que j’étais en Colombie et j’ai discuté avec elle. Elle est sœur et fait des miracles, toujours… Plus tard, j’ai parlé de la violence en Colombie, parce que ça aussi je l’ai vécu avant de quitter le pays. J’ai fait vingt-sept toiles sur la violence en Colombie. J’ai aussi été touché par ça vu que j’ai vécu la guerre en Colombie.
Là, on voit une peinture où l’être humain est plutôt le personnage central, mais toujours avec une tragédie, malheureusement…
C’est là où tu vois ton produit que tu as trouvé dans le mélange…
Oui, tout à fait. Je dirais que là, il y a un compromis entre la photographie et le côté artistique de la peinture classique. Le matériel avec lequel je travaille aussi, parce qu’il y a beaucoup de matières, de sable. On voit tout de même que c’est une peinture de figure humaine ; présente du côté noir en fait.
Si tu nous racontais un peu dans l’actualité, l’évolution de ta peinture.
La photo a fait un nouveau mariage avec la peinture, parce qu’à la dernière expo, se trouvent neuf tableaux sur la grossesse. La grossesse, les femmes enceintes et toute l’œuvre que ça implique. La peur, la joie, le mystère aussi… La femme enceinte va donner naissance à un nouvel être dans ce monde… J’ai suivi deux femmes enceintes pendant leur grossesse. J’ai fait des photos, et dès que j’ai eu un bon capital de photos, j’ai effectué un choix puis l’impression sur la toile.
Tu as imprimé les négatifs sur la toile.
Exactement. Après, je suis venu avec de la peinture à l’huile, du sable, et du matériel étrange pour donner une autre expression à ces photos. Cela c’est de la photo. La peinture a fait une évolution au niveau des tailles. Maintenant, je travaille des formats très grands : 1,50 m. La peinture est une technique personnelle. Si tu me demandes comment je fais une peinture, je t’expliquerai plus ou moins comment ça se passe au niveau graphique. Je mets une immense toile par terre et je gicle de l’eau. Et après, je mets de la peinture à l’eau. Elle va se fondre partout, et une fois qu’elle est sèche, je mets l’huile. L’huile c’est contraire à l’eau, et je gicle aussi sur la toile. Et vu qu’il y a dès lors deux produits, chacun essaie de faire sa place sur la toile. Voilà pourquoi on trouve des craquelages, des textures spéciales.
C’est le mélange des deux produits.
Exactement. Une fois que c’est sec, j’ajoute de la sculpture, du sable, du ciment ; tout le matériel…
Pourquoi tous ces mélanges en fait ?
Ces mélanges, c’est la matière qui me permet de m’exprimer, qui sont liés à la vie, à notre espérance de vie. Et moi, j’ai eu les premières impressions à l’âge de sept ans sur la peinture. J’ai eu par chance un voisin qui faisait de la peinture naïve que j’adorais. J’étais toujours à la fenêtre pour regarder ce que faisait ce Monsieur.
On le voit dans ta peinture.
Peut-être. Mon voisin est devenu mécanicien et moi peintre !
Tu es venu en Suisse, et tu as fait ta réputation en tant qu’artiste.
Oui. Le public m’a accepté ; j’ai eu cette chance ! Beaucoup d’années de travail et aussi l’opportunité de pouvoir exposer dans certains lieux. Certaines maisons m’ont ouvert les portes, mais ce n’était pas facile. En Colombie, je gagnais ma vie comme professeur à l’École des Beaux-Arts. Je travaillais le soir, et la journée j’étais artiste peintre.
Mais avant, tu ne te consacrais qu’à ton travail, ou tu avais déjà enseigné aux enfants ?
J’avais déjà enseigné aux enfants. Je travaillais avec beaucoup de gens. Des personnes âgées ; un peu de tout. Mon expérience pédagogique remonte à dix ans.
Albeiro, vous êtes une personne très engagée dans l’aspect social ?
Oui. J’ai même fondé une association colombienne avec des amis proches et des Suisses pour développer la culture colombienne dans le canton de Neuchâtel. C’est autre chose. En Colombie, lors de ma première exposition, j’avais donné une partie de l’argent de mes ventes de toiles pour construire une école qui compte aujourd’hui près de 210 enfants. Quelque part, ce que j’ai fait a servi à quelque chose… Aujourd’hui, une exposition avec le groupe Sida Neuchâtel où j’ai donné des tableaux pour promouvoir encore la conscience sur la maladie. Il y a toujours des associations qui s’approchent, et j’ai donné des illustrations à la BPI, pour faire des cartes qu’on vend pour travailler dans différents pays au niveau social. Il y a toujours un engagement social, ça c’est sûr !
Tu peux nous parler un peu de ton engagement avec ton prochain. Concernant les handicapés, par exemple ?
Oui. J’étais toujours prof en Colombie, à l’école des Arts, et j’ai travaillé avec des handicapés et des personnes âgées. Ici, j’ai eu l’occasion de travailler cette année pour les « Perce-Neige », avec quatre groupes qui viennent faire de la peinture. Là, je donne tout ce que je sais pour construire une immense fresque. Dix groupes viennent pour faire un mur de 15 mètres. Dans l’atelier, il y a toujours du monde. Toutes sortes de gens que j’adore…
Juste pour finir, comment ça se passe avec ces enfants ?
C’est simple. Les « Perce-Neige » fêtent leurs 40 ans. Ils m’ont proposé d’ouvrir l’atelier pour que je puisse donner des cours de peinture. J’ai proposé de faire un mur à la place des cours… Ils viennent chaque semaine. On explore la peinture, la sensibilité sur la peinture ; et c’est eux qui proposent finalement la thématique. Je donne juste une idée sur la couleur et la texture. Je montre, et c’est eux qui proposent leurs propres images.
D’accord. Merci beaucoup Albeiro.
Merci à toi.
Je m’appelle Cindy et j’ai onze ans. J’habite à Cressier et je le trouve sympa ; il nous apprend beaucoup de choses.
Qu’est-ce que vous apprenez par exemple ?
On apprend à mélanger les couleurs, à peindre des trucs, des bateaux…
Et toi, tu t’appelles comment ?
Je m’appelle Sénia. J’ai quatorze ans et j’habite Peseux. En fait, il nous apprend pas mal de choses. À bien dessiner des animaux, par exemple, et on apprend aussi à bien mélanger les couleurs pour que cela fasse joli…
Vous venez souvent ici ?
Oui. Tous les mercredis de 8h30 à 10h30.
Interview réalisée par César Carrasco
Texte retranscrit par Françoise Berthod