Madame Albine Rolle : Artiste peintre

 

 

En étudiant le peintre Corot, du moins de loin, j’ai découvert que ma grand-mère était une Auberson, descendante du peintre Corot. La maman de Corot était une Auberson de Villariaz, et faisait partie de nos ancêtres assez éloignés. Et du côté de ma maman, il y avait beaucoup d’artistes ; surtout des peintres de poyas. Dans la région de Bulle et Romont, il y avait énormément de poyas sur les fermes et dans les maisons. Nous avons probablement un tout petit gène de Corot dans les veines…

 

J’ai toujours fait de l’artisanat ; toujours bricolé. On est assez créatifs, bricoleurs... Dans les années 70, c’était la bonne période. On y a fait beaucoup d’artisanat ; un retour à la nature, aux choses naturelles. C’est vrai que j’avais mon rouet. Je peignais ma laine, je tissais, je filais les habits des enfants. Là, j’ai découvert beaucoup de teintures naturelles que j’emploie encore en ce moment sur mes tableaux. Parce que mes tableaux sont à base de fibres naturelles, donc la teinture et les couleurs naturelles vont très, très bien là-dessus. Après, j’ai déménagé. Je suis venue à Boudry où j’avais ouvert une petite boutique. « Au fourre-tout d’Albine », dans laquelle je vendais des affaires artisanales. Ensuite, je suis retournée travailler et il y a eu une période assez calme. Mais tous les deux ou trois ans, à peu près, j’ai quand même pu faire une exposition de peintures.

 

En 1992, on proposait un cours de peinture chinoise à la Migros et j’ai suivi ce cours. J’ai sympathisé avec mon professeur, Mme Zhi Juan Xu-Chen, et on a finalement pas mal travaillé. Elle m’a appris toute la technique de la peinture chinoise. C’était la première fois que je touchais à la peinture, et depuis ce temps-là, j’aimais bien ces pinceaux, cette technique. J’aime bien cette simplicité avec la difficulté qu’il y a dans la peinture chinoise. Mais je ne fais pas de la peinture chinoise, je fais de la technique chinoise. La première fois que j’ai pris un pinceau chinois, il m’a semblé avoir toujours tenu un pinceau chinois dans les mains. Donc, c’était simple, sauf que je ne suis pas Chinoise et que jamais, je ne serai Chinoise. Je ne veux pas singer la peinture chinoise. J’ai pris ce qu’elle m’a montré et je me suis amusée avec ça et je dévie de temps en temps. Je change. Je n’obéis jamais, donc je continue de ne pas obéir aux règles… Mais le papier chinois, la colle chinoise, la technique chinoise, c’est assez intéressant. Pour moi la technique chinoise, c’est d’abord du papier poreux, parce qu’il y a deux papiers. Des papiers sur lesquels la peinture ne coule pas et moi, j’emploie le papier comme un buvard, quelque chose de très poreux. Avec ce papier, on peut faire des tas de choses. On peut-être très sec. On peut-être très mouillé. On peut-être coloré. On a beaucoup de possibilités. On prend un papier sur lequel on peint, on dessine surtout de la peinture à l’eau, mais on peut aussi prendre d’autres peintures sauf quand on doit les coller. Après, ce papier, qui est comme un papier de soie, on doit le coller sur quelque chose de rigide. On prend ce papier. On l’encolle avec une colle que je fais moi-même, qui m’a été montrée par mon professeur. On encolle ce papier sur un support qui peut-être le même papier ou quelque chose d’un peu plus rigide. Avec le séchage, ce papier se tend et après, si l’on veut, la peinture est terminée. Pour encoller ce dessin, il faut faire très, très attention. C’est assez fragile et après pour le sécher, on le pose sur une planche rigide et autour, on met des bandes de papier journaux aussi encollées qui fait que quand tout sèche, tout tend et le papier journal tient… C’est vrai que c’est plus facile à montrer qu’à expliquer. Pour la colle, on fait une espèce de pâte de farine très épaisse et on lave cette pâte dans l’eau. On fait sortir l’amidon de la farine et après, il nous reste une boule gluante et on prend que ce qui a été lavé dans l’eau et on le cuit. On cuit ce liquide blanchâtre, qui est de la colle d’amidon, sans gluten et sans rien et c’est avec ça que je colle tout.

 

Les pinceaux chinois sont des très beaux objets en général et on ne peint pas tout à fait comme avec un autre pinceau, parce que c’est un pinceau qui pompe l’encre jusqu’en haut et on peut mettre différentes couleurs dessus. La façon dont on appuie rend l’encre ou ne rend pas l’encre et j’ai encore quelques petites quantités de peintures tout à fait chinoises. C’est des peintures aussi naturelles avec des métaux ou des pierres. J’emploie aussi les pierres qu’on a là. Les peintures du Sud de la France, les peintures de la nature, tout ce qui me tombe sous la main, mais qui en principe se dilue pour qu’au moment du collage, il n’y ait pas une réaction de séchage dur.

 

Il y a aussi les monotypes qui me plaisent beaucoup, parce que, comme c’est un papier qui pompe beaucoup, on peut travailler sur la spontanéité ou le coulage. On peut préparer aussi le papier avant, le rendre moins absorbant avec du lin et après on peut faire prendre la couleur sur le papier par monotype, c’est-à-dire par pompage. On peut aussi préparer des papiers avant et faire des marouflages de papier avec toujours la même colle, ce qui rend un peu plus de profondeur à l’œuvre, au lieu que ce soit quelque chose de tout plat, on peut le rendre un peu plus épais. Ce qui me plaît beaucoup en ce moment, c’est ce genre d’expériences.

 

Certaines de mes toiles sont signées. Mon sceau représente mon prénom Albine que ma professeur m’avait gravé et c’est vrai que quand je le trempe dans du cinabre, qui est une peinture chinoise rouge qu’on applique sur les toiles qui fait que c’est mon côté peut-être chinois qui marque mon tableau… C’est tout simple. Il n’y a pas de recherches spéciales. C’est mon prénom en chinois.

 

C’est vrai que la peinture chinoise impose des règles en général aux peintres chinois qui doivent suivre, dans le fond, leurs règles. Je ne suis pas Chinoise, donc je ne suis pas les règles. C’est intéressant. C’est vrai qu’il y a quelques toiles qui ont des bambous, des lotus qui sont assez chinois. Mais autrement, je ne veux pas. Je n’arrive pas à faire des beaux idéogrammes. Je n’arrive pas à reproduire tout à fait ce que font les Chinois. En plus, quand ils font des recherches, c’est dix, quinze ans… Moi, je n’ai pas la patience. Alors, je fais des bambous qui ne sont pas si beaux. Après, je me permets des choses que peut-être les Chinois se permettent à présent, parce qu’attention, ils ont compris, mais qu’ils ne se permettaient pas avant. Avant c’était réglementé. On devait reproduire d’une certaine façon, les règles de la peinture chinoise. Je ne fais pas ça.

 

Les thèmes de l’exposition, c’est « fantastique et érotique » ou « érotique et fantastique ». Je choisis des thèmes que j’essaye de suivre. D’autres expositions avaient d’autres sujets. Avec celui-là, je trouve qu’on peut rire, on doit s’amuser et je trouvais que l’érotisme était quelque chose qui était très intéressant, très léger, très agréable. Donc, parlons-en un petit peu. L’érotisme, on peut en parler beaucoup. J’ai essayé de faire ça assez discrètement et assez joliment, assez gaiement, j’espère que les gens s’amusent et pour le fantastique, c’est peut-être un peu plus spontané. Des fois, il m’arrive de faire des choses plus spontanées, ce qui fait que je découvre ou je cherche des personnages ou il m’arrive en faisant des monotypes de découvrir des choses étonnantes. L’érotisme est un sujet intéressant dans lequel il est difficile de se situer, parce que c’est chacun pour soi finalement. Moi je trouve que l’érotisme est un jeu qu’on doit jouer. On doit s’amuser, on doit prendre du plaisir si possible, tout le temps oui. Le plus possible. Cela manque un peu dans notre société qui est une société, je trouve, un peu austère et sur laquelle les plaisirs sont peut-être pas à ce niveau-là, ce qui est dommage. Cela n’est peut-être pas facile, c’est vrai. Ce n’est pas toujours évident et ce n’est pas toujours simple. Après, il y a toutes formes d’érotisme dont on n’a pas forcément besoin. Mais là dans mes toiles, j’ai essayé d’être l’érotisme d’un couple normal dans une société un peu coincée, que j’imagine.

 

J’espère que cela sera bien reçu, que je n’ai pas été trop en avant. Gardons surtout le côté plaisir, sourire, plaisir passion même plaisir action. Je trouve que notre société est coincée. J’aimerais que tout le monde me suive. Pas tout le monde, ce n’est pas facile. C’est bien. J’espère que mes peintures plairont aux gens. Ils peuvent vivre leur érotisme comme ils ont envie. Moi, c’était le mien. Je trouve que c’est un sujet intéressant. On pourrait aller plus loin, on peut aller moins loin…

 

 

Interview réalisée par Jean-Pierre Lambert

Texte retranscrit par Françoise Berthod