Marché des Chandines à Delley

 

 

Rudy Ruegsegger

 

La plus grande satisfaction que je peux avoir, c’est que les gens se rapprochent et que les gens mangent des produits de chez nous. Des produits, je dirais, presque directs, ce n’est pas que je veux abolir les intermédiaires, pas du tout, mais que la marchandise ou que la nourriture arrête de faire des kilomètres et des transports. Heureusement maintenant pour nous, on prend conscience que le transport commence à coûter cher au niveau écologique surtout. Le prix, c’est toujours une chose, mais cela commence à coûter cher écologiquement. Si le climat change et toutes ces choses-là, heureusement c’est en notre faveur, pour nous, c’est positif. Mais il y a dix ans en arrière, ce n’était pas évident j’entends, de démarrer comme ça. On est parti, bien sûr, petit comme on doit le faire. Il ne faut pas directement vouloir trop investir. J’ai eu justement des collègues ou des gens qui m’ont demandé : « Tu fais de la vente directe, qu’est-ce que tu crois, on aimerait faire », il n’y a pas de recettes miracles, mais il faut être déjà un peu commerçant, c’est clair. Ce n’est pas facile pour les paysans ou les producteurs de fruits, de légumes ou autres. C’est difficile d’être bon producteur et bon vendeur. Au jour d’aujourd’hui, il y a des gens qui vous vendraient n’importe quoi, mais moi je préfère vendre des produits de ma ferme. Je sais ce que je vends. On a des remarques, on a des réclamations, on ne peut pas contenter tout le monde. Les fruits et les légumes, ça vit avec la nature, ce n’est pas toujours 100 %. Parfois, il y a de la pourriture. Cette année, les fraises, j’ai eu… La Liberté, le journal est venu chez moi me demander ce que je pensais des fraises, j’ai dit : « Vous voyez cette année, il semblait que l’année s’annonçait bien et malheureusement la pourriture arrive et on ne peut rien faire, parce qu’on n’a plus le droit de les traiter, c’est clair. » Il faut garder cette règle de ne pas vouloir, à tout prix, vendre… Si on a de la marchandise. Il faut arrêter. Il faut vendre, mais si on n’a pas, on n’a pas ! C’est tout.

 

 

Dominique Andreae

 

Vous êtes sculpteur sur fer ou ce n’est pas le mot exact ?

Je suis sculpteur sur fer. Je fais deux choses, je dirais, un petit peu différentes. Je travaille le fer à béton et je travaille avec de la récupération. Quand j’expose dans des marchés, on pourrait croire qu’il y a deux exposants différents, mais c’est le même !

 

Votre spécialité : les animaux semble-t-il ?

Oui tout à fait. Je trouve que le fer à béton va très bien pour l’aspect plumage. Depuis quelques années, je fais aussi d’autres choses comme l’iguane qui est aussi fait avec du fer à béton, je trouve que cela donne bien l’aspect carapace. J’ai toujours aimé la ferraille. Pour moi, c’est beaucoup plus facile de travailler de la ferraille que du bois. Si on se trompe, on peut couper, on peut ressouder, personne n’y voit rien si ce n’est pas sur le moment. Par contre du bois, si c’est mal fait, on voit beaucoup plus vite les défauts.

 

Vous travaillez sur des plans, sur des photos ou ce sont quand même des animaux un peu imaginaires ?

Quand je fais avec du fer à béton, je travaille soit sur des photos, soit sur une commande, donc on m’a donné une photo ou des petits animaux en plastique, parce que j’essaie d’être dans le plus réel possible. Par contre, quand s’est fait avec des pièces de récupération, c’est un petit peu imaginaire, parce que je dirais même que si ce n’est pas ce qu’on voulait faire, c’est rigolo… On peut leur donner une bouille sans le vouloir et ils sont rigolos. Tandis que là, si la tête est mal faite, pour moi, la bête est loupée. J’ai fait une girafe en métal avec du tuyau de 17 cm de diamètre en trois dimensions. Cette girafe mesure un peu plus de 16 mètres. Elle est faite à quatre fois la grandeur réelle d’une vraie girafe et je suis parti, il y a deux ans, pour faire un éléphant aussi à la même échelle, il est aussi quatre fois plus gros qu’un vrai et il fait 4600 kilos. Mon rêve, c’est de les transporter une fois avec un hélicoptère dans un marché, peut-être comme aujourd’hui, pourquoi pas ? On peut rêver…

 

 

Rudy Ruegsegger

 

Ma femme a sa maman qui a organisé aussi un marché de Noël avec de l’artisanat, parce que ma belle-mère est artisane et c’est vrai que des fois, sans jeter la pierre à personne, sans vouloir dénigrer qui que ce soit, il y a vraiment les artisans qui vivent ça, c’est leur métier, c’est leur gagne-pain et d’autres qui font ça pour se faire deux ou trois petits sous, pour finalement s’occuper. Ce n’est pas péjoratif. Je préfère favoriser les professionnels ou les gens… et il y a beaucoup de choses qui se sont oubliées, des vieux métiers, etc. Les jeunes qui reprennent ça, c’est aussi quelque part leur faire honneur, qu’ils puissent se montrer, qu’ils puissent vraiment montrer ce qu’ils font. Là pour notre dixième, c’est vrai qu’on a repris les artisans qui sont venus au début et ils ont eu du plaisir à revenir. Ils ont dit : « C’est vrai qu’on n’est pas revenu, c’était chouette, c’était bonnard » et cela nous fait aussi plaisir.

 

 

Jean-Louis Remy

 

Je fais déjà mon dessin, je forge ma lame, le concept, le manche, l’étui. Je le fais entièrement. J’ai un acier traditionnel, un acier au carbone et ça fait un bon rasoir. Il y a ce qu’il faut pour se couper… On a toujours fait avec les mains et on continue. On fait ce que l’on ne peut pas se payer. Je ne peux pas me l’offrir, je le fais !

 

Vous faites des ceintures aussi ?

Oui, je fais mes ceintures aussi.

 

Avec la fermeture maison aussi ?

Ma boucle est maison aussi, elle est faite en bronze. Elle est coulée par un copain, mais tout le concept est de moi entièrement avec le portefeuille à l’intérieur pour mettre… pour en faire une tirelire. En fin de semaine, on a un billet dans la poche, on le met dedans et à la fin de l’année, on voit ce qu’il y a.

 

À une époque, où on ne parle que d’informatique, que d’électronique, que de télévision, vous êtes un homme qui vit presque comme au Moyen-Âge et cela a l’air de vous rendre heureux ?

C’est la disquette qu’on a dans la tête. Ce n’est pas la machine qui a fait l’homme, c’est l’homme qui a fait la machine ! Lequel est le plus malin des deux ? Ce n’est pas un ordinateur qui va nous dépasser encore. On a notre ciboulot, on arrive à faire des machins en marche arrière et plus rapidement que n’importe quelle machine. Ça, ce n’est pas une machine pour moi !

 

Et ces phénomènes comme la crise actuellement, ça ne vous fait même pas peur ?

La crise, je me rappelle dans les années 70, les vieux disaient : « C’était comme en 1937 », alors qu’est ce qu’il y a changé depuis ? Pas grand’chose. Je crois que chaque génération a sa crise. On verra ce que la nouvelle génération fera de sa crise ! On verra plus tard. Mais dans l’immédiat, je crois qu’on ne meure pas de faim dans le pays où on est… On ne voit pas encore tellement d’affamés dans les rues, à manger les portes d’entrée des boucheries ou des épiceries.

 

 

Michel Sombrun

 

Le métier de ferblantier est un métier qui n’existe plus en Suisse ou en France. C’est un métier qui a carrément disparu pour la simple et bonne raison qu’on n’utilise plus de fer blanc et le ferblantier, qui était un artisan de boutique, d’atelier est devenu un couvreur. Il travaille un peu en atelier, mais il fait les parties métalliques du toit et des bâtiments, les revêtements, même les revêtements de façades. Les ferblantiers aujourd’hui, au lieu de travailler le fer blanc et un peu de tôle galvanisée et un peu de cuivre, travaillent aujourd’hui plusieurs qualités de métaux, c’est-à-dire de l’inoxydable, chrome-nickel, des inoxydables autres qu’on appelle aussi uginox, du cuivre, du zinc bien sûr. Plusieurs qualités de zinc, de l’aluminium bien sûr. Le métier de ferblantier maintenant est une profession aussi très technique, mais qui a évolué, mais qui n’est plus dans le sens de ce que je fais, car ce que je fais ici, ce que je réalise correspond davantage à ce que faisait le ferblantier autrefois. Quand je posais 20 m de chéneaux, aller en poser cent mètres le restant de la semaine, je ne voyais rien de passionnant là-dedans. Chaque fois que je réalise un arrosoir, c’est chaque fois une pièce différente, car je n’aurai pas forcément le même métal. Je peux utiliser différents métaux pour réaliser le même objet. J’aurais donc le coup de main qui devra changer, car je devrai m’adapter moi au métal. Ce ne sera pas le contraire. Chaque métal demandant un comportement totalement différent.

 

On a vu que vous aimez aussi partager votre savoir avec des enfants ?

Pour moi, c’est important. C’est important de partager tout simplement, car dans notre société, on est beaucoup dans le « m’as-tu vu », dans le paraître. Cela a toujours été, il faut paraître fort, parce que si vous paraissez faible, les loups que sont certaines personnes repèrent tout de suite les gens faibles et en profitent et en abusent même certaines fois. Là, en ce qui concerne les enfants, il y a surtout le fait qu’ils sont un peu perdus dans notre société, aveuglés par la publicité. On est dans un nuage de mensonges perpétuels. Ce n’est pas pessimiste, ce que je dis, mais ça perturbe les enfants énormément et il y a le côté perturbé de l’adolescent qui a de la peine à s’extérioriser et à venir vers moi pour essayer de faire quelque chose. Si je leur demande parfois à certains jeunes « Viens, je vais t’apprendre à taper au marteau », ils savent. Ils sont comme les pères : « Oh je sais, j’ai déjà tout vu ». Ils savent tous taper au marteau, mais seulement au premier coup de marteau sur la pointe, la pointe est pliée en deux. Elle se tord de rire…

 

 

Monika Schmied

 

Cette machine a 120 ans. Maintenant, je file de la paille.

 

À quoi sont destinées ces décorations ?

Pour les chapeaux, pour la mode des dames en 1850. Là, c’est les chapeaux avec des ornements brodés.

 

Ce n’est pas seulement dans le canton de Berne ?

Non. Dans les cantons d’Argovie et de Fribourg. Moi, je suis de Berne. J’ai appris ça d’une vieille dame qui a 92 ans. Elle a fait ça pendant 80 ans. La machine lui appartient.

 

Et c’était la mode en 1850 ?

Oui, c’est ça.

 

Ce n’était pas seulement en Suisse, c’était aussi en France, en Allemagne ?

Non, c’est seulement en Suisse.

 

Seulement en Suisse ?

Oui, c’est seulement les Suisses qui ont fait ça.

 

Cela se fait avec du blé ?

Oui avec du blé spécial qui fait deux mètres de haut.

 

 

Eliane Baeriswyyl

 

C’est un instrument fascinant et cela m’a toujours intéressé de jouer quelque chose de spécial. Il y a vingt ans, quand j’ai commencé, il y avait très peu de femmes qui en jouaient. Aujourd’hui, il y a un peu plus de femmes qui en jouent. C’était longtemps un domaine réservé aux hommes. Lentement, avec le temps, il y a plus de femmes qui en jouent.

Il faut une certaine technique et on doit répéter, mais ce n’est pas plus difficile qu’un autre instrument. Si on a déjà joué d’un autre instrument à vent, on apprend facilement. Le matériel est peut-être différent, car on n’a que les tonalités naturelles. C’est différent des instruments qui ont des touches.

On essaie chaque année d’apprendre de nouveaux morceaux. Chaque année, on a deux morceaux de plus à notre répertoire. On les étudie durant l’hiver. Nous deux, nous ne jouons pas dans un groupe, mais on est affiliée au club de jodle de Maggebärg-Tafers comme joueuses de cor des Alpes. Normalement on joue, comme aujourd’hui, quand on nous le demande, en duo.

 

 

Interviews réalisées par Jean-Pierre Lambert

Texte retranscrit par Françoise Berthod