Elizabeth Sombart : Pianiste

 

 

Rendre la musique classique accessible à tout le monde, pourquoi cette démarche ?

J’ai beaucoup souffert et beaucoup eu de joie en même temps par la découverte de la musique classique quand j’étais petite. La joie, ça a été de découvrir que c’était une musique qui permettait d’aller au-delà de nous-mêmes, peut-être dans ce cœur du cœur de nous-mêmes. La souffrance a été de découvrir que peu de gens la connaissait, que beaucoup de gens pensaient qu’ils n’y avaient pas droit et je me suis battue toute ma vie pour essayer de la faire connaître le plus possible au plus grand nombre de gens et surtout à ceux qui pensaient ne pas y avoir droit.

 

Votre démarche est tout de même originale, assez exceptionnelle. Peu de musiciens de votre niveau vont, comme vous le faites, jouer pour des marginaux dans des prisons, dans des EMS, c’est la même démarche ?

C’est-à-dire que c’est un choix qui se fait comme la vocation. Vous savez, la vocation ce n’est pas quelque chose qu’on choisit. C’est quelque chose qui s’empare de nous à un moment donné et dont on essaye d’être le serviteur le plus humble, on ne devrait pas prononcer ce mot, mais en tout cas, le serviteur le plus bienveillant et le plus obéissant, parce qu’il faut beaucoup d’obéissance pour faire ce métier. Là aussi, cela s’est imposé à moi, peut-être aussi parce qu’il y avait derrière, comme ça, ce sanctuaire de notre cœur, cette phrase : « J’étais malade, vous ne m’avez pas visité. J’étais en prison, vous ne m’avez pas visité. J’avais soif, vous ne m’avez pas donné à boire. » Ce que nous portons en nous si la porte n’est pas fermée, cet appel a été de l’ordre de l’évidence. Quand on a un don et le don ne vient pas de nous, il faut le partager… Vous savez, quand j’étais petite, je serais sortie dans la rue pour chercher des gens, pour leur montrer des choses que je découvrais et que je trouvais beau. Je crois que très jeune, j’ai eu le sentiment qu’on ne jouait pas que pour les vivants… Je me dis toujours, inspirée d’une chose que j’avais lue de Christian Bobin : « Je joue pour me quitter et pour construire une demeure qui console les gens et avec une chambre d’amis pour les morts. »

 

Vous êtes rentrée dans la musique un peu comme on rentre dans les ordres, mais finalement vous auriez pu rentrer dans les ordres tout simplement aussi ?

Je crois que la musique est un ordre et un ordre royal, parce que les sons ont cette capacité, si on obéit aux lois qui les régissent, si on comprend les relations qui permettent l’unité entre les sons, alors ça ordonne notre manque affectif aussi.

 

Que ressentez-vous quand vous allez comme ça dans les prisons ou dans des homes pour personnes âgées, comment se passe cette relation entre vous, la musique et eux ?

J’assiste émerveillée à ce que cela produit. Je ne dis pas ce que je produis parce que je me sens tellement être l’instrument de tout ça, mais à ce que la beauté produit sur les êtres humains et souvent, quand on est en prison, quand on est vieux et qu’on n’a plus de titres et qu’on est juste, peut-être, soi-même, alors on a une capacité à écouter sans références, sans préjugés, sans jugement. Et peut-être une plus grande liberté. Souvent, les prisonniers me disent, encore hier soir, à la prison, il y en a un qui m’a beaucoup touché. Il m’a dit : « Je n’étais plus en prison pendant une heure. » C’est ce que la musique apporte, c’est ce sentiment de liberté que ça réveille en nous, qui est cette liberté, l’espace sans frontières qui n’est pas horizontal, mais qui est tout à coup vertical.

 

Est-ce que vous faites partie de ces gens qui pensent que la musique classique a un effet particulier sur autrui, qu’elle peut apporter quelque chose d’autre que simplement une distraction ?

Oui je pense que le mot musique, c’est vraiment un mot qui est juste quand on parle de la musique classique. Je trouve qu’il y a des musiques qui sont extrêmement néfastes, profondément néfastes et d’ailleurs maintenant, c’est scientifiquement reconnu comme toutes ces musiques hard, métal, rock qui réellement au contraire d’ordonner l’être affectif, il le désordonne. Ce que je crois surtout, c’est qu’il y a, dans le fait de participer, un moment d’harmonie porté à un tel niveau de perfection comme l’on fait nos grands compositeurs, la possibilité pour chacun de reconnaître dans son cœur qu’il fait partie de cela. Souvent, je me dis et je leur dis : « Quand vous m’applaudissez, ce n’est pas moi que vous applaudissez. C’est ce qu’il y a en vous. » Et de cet ordre-là. Et ça, c’est éternel…

 

Votre amour pour la musique va encore plus loin, vous avez créé une école, une école pas tout à fait comme les autres, déjà parce qu’elle est gratuite ?

Oui, la Fondation a pour mission de porter la musique là où elle ne va pas. Pas seulement moi, mais aussi tous mes professeurs et ça à la Fondation mère en Suisse, mais aussi dans toutes nos filiales, au Liban, en Italie, en Espagne, en France, en Belgique et nos écoles sont gratuites sans examen et sans limites d’âge pour des raisons assez profondes que je ne peux pas maintenant peut-être développer. Mais vous savez la gratuité, ce n’est pas une question d’argent, la gratuité. La gratuité, c’est un état d’être. C’est souvent mal compris, les gens disent : « Cela fait une concurrence déloyale aux professeurs. » Ce n’est pas le cas, les professeurs chez nous sont bien payés et ce qui est gratuit, c’est l’enseignement pour les personnes qui viennent prendre l’enseignement. En tout cas, c’est un enjeu que l’on ne peut pas faire peser sur les enfants : « Tu travailles, parce qu’on a payé. » Non, on travaille chez nous parce que de l’intérieur, cette exigence naît progressivement et les gens s’excluent au fond d’eux-mêmes. Il n’y a jamais eu de problèmes avec ça. Il y a plus d’une centaine d’élèves à l’école.

 

Et sans examen ?

Oui, parce que l’enjeu de jouer mieux que son voisin est un enjeu lamentable finalement et surtout dans la musique. Au fond quand on compare un enfant à un autre, on tue l’un des deux. On ne peut pas faire ça au nom de la musique. Je ne vais pas étendre ça ou généraliser ça à d’autres choses, chacun son domaine. Mais vous voyez, dans la musique, on apprend que le temps physique, le temps dans lequel on vit, n’est pas le seul temps qui existe. Quand on joue, cela ne dure pas une heure pendant qu’on vit l’expérience de la musique, on peut savoir après, mais on peut vivre cette expérience de l’instant présent qui contient à la fois, le passé et le futur. Cet apprentissage de cet autre temps qui nous montre aussi que le temps est la métaphore de Dieu et la musique aussi est la métaphore du temps. Cela nous montre qu’il y a des enfants qui vont peut-être mettre six mois pour faire quelque chose et d’autres qui vont mettre soixante ans pour faire la même chose… Au niveau de l’absolu, ce n’est pas une valeur qui doit être sanctionnée, parce que c’est injuste et c’est ne pas reconnaître qu’il y a un temps pour chacun. Je pense souvent à des cas et même au mien quelques fois. Si à 25 ans, par exemple, on m’avait jugée suivant des critères préétablis de catégorie, je crois que je serais morte. Alors qu’à 42, c’était ok. On met beaucoup de temps aussi à faire ce chemin de l’intériorité. Chacun prend son temps et il y a aussi le larron sur la croix. Il y a ceux qui font ça dans les dix dernières minutes et il y a de tout. Respectez ça, c’est ce que nous enseigne la musique. Toute unité réelle est possible dans la relation et la relation est une question d’écoute et donc de temps non calculé…

 

Votre Fondation fête cette année ses dix ans et vous avez pour ça organisé une manifestation particulière ?

Oui, on travaille depuis deux années avec tous les pianistes et professeurs de la Fondation et de toutes les filiales et on a voulu faire un hommage à Jean-Sébastien Bach qui est notre père. On l’appelle même le 5ème évangéliste. Nous allons tous jouer ses concertos pour clavier pour un, deux, trois et quatre pianos qui seront sur scène, 17 pianistes et un orchestre magnifique avec notre chef qui enseigne aussi à l’école notre pédagogie qui est une pédagogie un peu particulière, puisqu’il s’agit de la phénoménologie de la musique. On ne va pas en parler maintenant et je crois que cela va être un moment magique. En tout cas, je l’espère…

 

 

Interview réalisée par Jean-Pierre Lambert

Texte retranscrit par Françoise Berthod