Micheline Sidler : Artiste peintre et céramiste

 

 

Pourquoi avoir commencé à 60 ans ?

Ma vie était bien remplie, une maison, un jardin, un mari, souvent des animaux. Donc, en plus des quarante heures et quelques que je passais professionnellement, je n’avais plus un instant pour penser à autres choses.

 

Et pourtant la peinture, la sculpture, le modelage, c’était des choses que vous aviez en vous ?

Oui de toute évidence, puisqu’à chaque fois que je m’engage dans un projet, je n’envisage pas vraiment l’échec, ça il faut aussi que je le dise, quoique les erreurs m’ont permis quand même d’avancer, dans le sens, j’y arrivais. Je connaissais déjà Robert Tilbury pour ses œuvres. J’ai appris qu’il donnait des cours et je me suis dit que c’était par là que je devais commencer. D’autant plus que l’aquarelle est la peinture la plus délicate et la plus difficile à mettre en œuvre… Je suis allée prendre ces cours pendant deux semestres, été comme hiver. Avec lui, c’est peindre en extérieur le plus possible évidemment. Ce qui pouvait surprendre quelques-uns qui étaient rebutés par le froid de l’hiver. Mais c’était, pour moi aussi, le plus intéressant. On fait des découvertes extraordinaires avec le jeu de l’eau, etc. Ce bon Maître m’a fait entendre qu’à partir du moment où il estimerait que je maîtrise quelque peu l’aquarelle, j’aurais le droit de toucher à tout…

 

D’où vient ce besoin de perfection, cette recherche de la perfection ?

Perfection, non. Je ne dirais pas de la perfection, parce qu’elle n’existe pas. Je dirais du mieux possible. Tout ce que j’ai entrepris dans mon existence, c’était pour le faire du mieux possible. À partir de ce moment-là, vous donnez une partie de vous, puisque c’est le mieux que vous pouvez. La perfection, peut-être qu’on la connaîtra un jour, mais certainement pas de ce monde !

 

Et pourquoi cette envie de donner le meilleur de soi tout le temps ?

Je pense que cela fait partie d’un chemin d’existence. Cela fait partie d’un désir. Voilà, désir.

 

Votre éducation peut-être ?

C’est probable. Il n’y avait pas de punitions, si ce n’était pas assez bien. Mais il fallait que ce soit au mieux de moi, que je puisse être satisfaite. Ce n’était pas pour satisfaire quelqu’un. Voilà, en fait, c’est ça.

 

Et en allant dans cette direction, c’est comme ça que vous pouvez acquérir un bien-être personnel ?

Absolument.

 

Dans votre ancienne profession, si je puis dire, c’était déjà ça ?

C’était déjà ça. Et à partir du moment où un naturopathe, qui comme moi, a envie de toucher l’autre, le toucher par la parole et lui faire entendre des choses par les mains, c’est déjà aller au mieux possible de l’autre et au mieux possible de soi, parce qu’on entre en relation et c’est une relation qui n’est pas ambiguë. L’ambiguïté me gêne en tous lieux.

 

Votre métier de base, naturopathe, c’était faire du bien aux autres et cela a continué un peu ?

Forcément. Cela a commencé comme ça, parce que mes mains pouvaient déjà dire des choses que je ne comprenais pas forcément quand j’étais enfant, si bien que j’ai cru que je n’étais pas tout à fait normale… j’ai même cru que j’étais un peu folle. En grandissant, en devenant adulte, à la période où moi je devenais adulte, on a commencé de s’informer et d’informer d’autres personnes sur ce genre de réaction et de ressenti. C’est comme ça aussi que je me suis engagée dans cette profession, qui en fait, était très peu répandue à l’époque où j’ai commencé. Dites-vous bien qu’à l’époque où j’ai commencé, j’ai des amis qui sont allés en prison pour avoir fait de la réflexologie… Donc, dans notre beau canton de Neuchâtel, on n’était pas très ouvert sur ces pratiques alternatives.

 

Et à 60 ans, c’est l’aquarelle et après vous partez dans toutes les techniques possibles, imaginables.

Il y a plein de choses auxquelles je dois goûter. J’ai envie de donner le meilleur de moi pour y trouver du plaisir.

 

Vous êtes très productive quand même.

Là le challenge, c’était 70 ans, il faut que ça boum et j’ai encore plein de choses à faire. Donc cette année, j’ai vraiment produit beaucoup, c’est vrai. C’est vrai et dans tous ces domaines-là. Je ne me suis pas occupée de mon jardin, cette année ou très, très peu !

 

C’est ce que je dis, c’est tout pour la peinture ?

Tout pour la peinture.

 

Quand vous commencez une œuvre, parce que c’est vrai, vous cherchez les complications. On a derrière vous, des natures mortes sur des fonds noirs. Vous essayez de l’aquarelle sur de la toile. Vous cherchez quand même à vous compliquer la vie, même si vous maîtriseriez plus ou moins les choses.

Mais non, mais non. Je cherche à découvrir. Je ne cherche pas à me compliquer la vie. Alors là, vraiment pas.

 

Et quand vous maîtrisiez plus ou moins, parce que vous êtes modeste, l’aquarelle, vous auriez pu en rester là.

À moi, cela ne me suffisait pas. L’éventail est quand même beaucoup plus large. Dans le rêve que j’avais étant enfant, c’est vrai, tous les arts m’attiraient, que ce soit le chant, la danse, la peinture, le dessin. J’aurais voulu ne vivre que pour cela. Et puis, le destin m’a fait un croche-pied dans le sens que mes deux parents avaient besoin de mon aide. Ils étaient souffrants tous les deux. L’un était légèrement handicapé et l’autre manifestait des problèmes de santé. Là où le destin m’a fait un croche-pied, c’est qu’il m’a fait comprendre que j’avais des choses à faire avec les mains aussi. C’était très ambivalent, c’était des choses que je ne pouvais pas maîtriser. Le fait de faire un travail sur soi, de grandir, de devenir adulte m’a mis sur des chemins qui me convenaient certainement mieux que ce que j’avais imaginé.

 

La pensée qui passe par les mains un peu, dans le métier de naturopathe.

Tout à fait.

 

Un peu pareil maintenant avec la peinture.

Je crois que c’est une juste continuité, sauf que dans la peinture et dans la sculpture, c’est moi qui viens au monde et ce n’est pas moi qui aide l’autre à venir au monde…

 

Sur l’esthétique, sans critiquer, sur l’art contemporain…

Ce que je comprends de l’art contemporain, c’est qu’il faut absolument attirer l’attention, à la limite, heurter, c’est une bonne chose. Prendre les débris des poubelles et en faire des tableaux, c’est quelque chose qui heurte et qui ne rencontre pas mon sens de l’esthétique. Voilà, c’est tout ce que je voulais dire sur l’art contemporain tel que je le rencontre à l’heure actuelle. Mais c’est peut-être une vue erronée des choses. Alors qu’est-ce que c’est que l’esthétique ? L’esthétique, c’est ce qui fait plaisir à l’œil. L’esthétique dans le son, c’est ce qui fait plaisir à l’oreille. C’est ce qui réjouit le corps finalement. Ça réjouit le cœur, ça réjouit le corps. On se sent bien à côté, on se sent bien avec, on peut vivre avec ça à côté de soi.

 

On peut dire que les œuvres d’art des artistes sont un peu le reflet de leur âme ?

Ils sont le reflet de leur âme. Le reflet de leur époque, le reflet de leur recherche. Comment a-t-on créé les opéras ? Comment est-on allé aussi loin dans la musique ? C’est une recherche. Une recherche du beau, une recherche de ce qui fait du bien à l’âme et pour ce qui est de l’art visuel, c’est ce qui fait du bien. Finalement, c’est ce qui fait du bien à moi. C’est là où je veux en venir.

 

Et vous continuez d’avoir envie de faire du bien aux autres à travers vos oeuvres ?

Je ne sais pas si je veux faire du bien aux autres, mais je me fais du bien à moi, parce que j’y trouve vraiment du plaisir. C’est quelque chose qui sort de moi sans douleurs.

 

Certaines personnes achètent vos œuvres pour les mettre dans leur décor privé, là c’est l’esthétique ?

C’est ça qui est fabuleux. Je disais tout à l’heure, se sentir bien en présence d’une œuvre. Pour moi, c’est quelque chose qui m’apporte, qui m’enrichi intérieurement. Je me sens bien et c’est bon. Si quelqu’un a le coup de cœur pour un tableau ou pour une céramique ou pour une chose qui est sortie de mes mains, ça ajoute à mon plaisir et je sais que ça va rencontrer le bien-être de l’autre. Peut-être que c’est là où on va rejoindre l’histoire de la naturopathie. Peut-être…

 

Pour une cliente ou un client qui achète une œuvre, une sculpture et qui la voit déjà dans son décor, il y a aussi les peintures. Les peintures, que vous avez faites, qui parlent aux mères, à la rencontre de la mère et de l’enfant. Là aussi, ceux qui apprécient vos tableaux viennent chercher autre chose qu’un objet ?

Bien sûr. Dans ce tableau, il y a une grande part de mon âme. Le fait que j’ai travaillé avec les futurs parents, de la conception de leur bébé, et qu’il y a eu des rencontres successives ou des rencontres avec les futurs parents, puis les rencontres avec le bébé quand on entrait en contact avec lui par nos mains. Ces rencontres étonnamment se sont retrouvées, lorsque je suis allée voir ces nouveau-nés en milieu hospitalier, en maternité. Ce bébé qui venait de naître, qui avait peut-être que trois ou quatre jours, j’entrais, je disais bonjour à la maman. Le bébé ouvrait les yeux et était aux aguets de la voix qu’il reconnaissait. Il y avait donc un lien qui s’était manifesté, qui s’était construit. C’est peut-être une banalité ce que je vais dire, mais est-ce que nous, êtres humains, on n’est pas tous en lien les uns avec les autres. C’est ce qui n’est pas suffisamment tangible aujourd’hui.

 

Vous transmettez des messages, mais très volontairement, très consciemment.

Pas du tout. Je ne suis pas quelqu’un en train de transmettre des messages.

 

En tous cas, on retrouve vos connaissances, vos expériences de la vie dans vos œuvres ? Il y a, à cet égard-là…

C’est possible. Je ne le conçois ni ne le ressens pas comme tel. Je sais qu’il y a une partie de moi dans chaque chose. Mais, est-ce que c’est un message ?

 

Vous ne cherchez pas à faire la morale aux gens, ce n’est pas cela que je voulais dire, mais…

Mais un message…

 

Ou il y a une action en tous cas ou une recherche de contact où vous établissez une relation ? Pour parler simplement, on a vu que vous ne peignez pas n’importe comment, c’est sûr. Vous aimez ce qui est beau, mais vous ne peignez pas n’importe quoi non plus ?

Non c’est vrai.

 

Il y a une certaine recherche, ce sont des choses qui vous touchent.

Absolument.

 

Très profondément que vous aimez ensuite mettre sur la toile.

Tout à fait. Est-ce que là, vous percevez, vous, un message ? C’est possible, mais je n’en ai pas conscience.

 

Vos œuvres exercent une action, dit autrement ?

Alors, c’est possible. Quand je dis : « Se sentir bien à côté d’une œuvre », chez moi, mes tableaux ne sont pas suspendus à part quelques exceptions, mais je n’ai sur mes murs que des tableaux de mes amis, parce qu’ils m’ont touché et que je me sens bien en leur présence. Alors là, qu’ils aient transmis quelque chose d’eux-mêmes qui me sied, je veux bien. Mais je ne vais pas au-delà en termes de message. Si ça, c’est un message alors je suis d’accord, sinon ce n’est pas ma recherche…

 

Mais celui qui achète votre tableau, justement pour le mettre près de lui, chez lui, c’est quand même que ce tableau lui inspire beaucoup de choses ?

Tout à fait et bon cela me fait toujours un immense plaisir de savoir que quelqu’un va vivre à côté de quelque chose que j’ai exprimé. Voilà.

 

Ce n’est pas rien, ça.

Non, ce n’est pas rien. C’est vrai. Ce n’est pas rien.

 

 

Ce qui m’intéressait et ce qui m’a attiré dans la terre, c’était donner vie à la terre comme quand on travaille avec une personne sur le corps pour révéler ses émotions, on donne vie à ses émotions et quelque chose passe. Pour donner vie à la terre, c’était en quelque sorte poursuivre le même chemin qu’au cours de ma profession.

 

C’était presque un passage obligé ?

Je ne sais pas si c’était un passage obligé, mais c’est en tout cas un passage qui m’apporte beaucoup de plaisir. Et puis là encore, c’est sur plusieurs jours. Je ne peux pas dire aujourd’hui, je vais travailler la terre et demain je vais me remettre à la peinture. Non, c’est une série…

Pour faire tenir des ailes en terre, ce n’est pas forcément évident. Il faut trouver des trucs pour les faire tenir. Et pourquoi, j’ai fait celle-ci ? Si vous regardez bien et que vous imaginez ce que l’on pensait de la femme il y a quelques décennies, je ne veux pas dire quelques centaines, mais quelques décennies en tout cas. La femme, est-ce qu’elle avait une âme, déjà c’était problématique… Elle n’avait en tout cas pas beaucoup de cervelle. Donc, il n’y a pas de cervelle. Il fallait qu’elle soit présente, nourricière, généreuse, mais qu’elle soit discrète, qu’elle puisse s’éclipser rapidement. C’est pourquoi je lui ai fait des ailes. Je l’ai appelée « Mythique », parce que c’est vraiment la forme mythique qu’on donnait à la femme. Il fallait qu’elle dispose de toutes ces qualités, si toutefois ce sont des qualités… Voilà pour ce qui est de celle-ci. Pour les autres, je ne sais pas toujours ce qui va sortir quand je touche un morceau de terre, un bloc de terre. J’attends un moment et, petit à petit, les choses se font d’elles-mêmes ou presque.

 

Vous vous en défendez, mais enfin vous donnez la preuve qu’il y a plein de symboles dans ce que vous faites ?

Tiens, ça c’est vrai. Il y en a surtout là-haut. Oui, oui c’est vrai. Ce n’est pas que je m’en défende, c’est que ça vient de façon inconsciente.

 

Ce qui est particulier quand même avec la sculpture en terre, c’est que vous ne maîtrisez pas complètement le sujet.

Ben non.

 

Cela passe au four et là, il y a…

Il y a des surprises. Il y a des surprises par rapport à la couleur de la terre qu’on va utiliser. Après la première cuisson, une terre que j’aurais travaillée verte, verdâtre, elle va devenir toute blanche. Une terre que j’aurais travaillée jaune, elle va devenir rosée. Tout ça, c’est dans la pratique qu’on va découvrir les choses. Mais le second impondérable, c’est que cette fameuse terre qui aura vécu une première cuisson, lorsqu’elle sera émaillée va aussi troubler la couleur que l’on attend, donc, c’est la surprise. Quelques fois la déception, rarement parce qu’on se satisfait quand même des surprises du feu.

 

Quand on vous regarde, quand on vous écoute, finalement on se dit : « Mais où cherchez-vous encore à aller ? » Vous dites : « J’ai envie de produire un maximum, parce que… »

J’ai envie d’épurer. Maintenant que j’ai pu me rendre compte que j’arrivais à traduire quelque chose de beau dans la finesse, j’ai envie d’épurer cette recherche. On ne va pas revenir avec le terme de perfection, n’est-ce pas ?

 

Mais vous êtes quand même dans une recherche philosophique, là ?

Certainement.

 

C’est pour vous, on comprend la démarche, mais c’est aussi pour les autres, sinon vous ne feriez pas d’expositions.

Au départ, il y a rien qui m’amène à dire, je fais ça pour les autres. C’est très égoïste, ma démarche. Si ça peut rencontrer quelqu’un, c’est magnifique. C’est bien que ça aille vivre ailleurs. Je n’ai pas besoin de le garder. C’est sorti et cela me suffit.

 

Comment vous pourriez résumer en conclusion votre démarche artistique ?

Est-ce que ça procède quelque part de la maternité ? Pour un tableau, je vais aller admirer le paysage, par exemple. Me laisser imprégner, être bien avec, le transcrire du mieux possible, en tout cas l’atmosphère qui en sortirait et c’est bon. J’ai eu mon content. Je me suis nourri.

 

Donc une fois que vous l’avez accouché, vous le laissez partir…

Tout à fait. La passion, la passion amoureuse, ça s’arrête un jour. C’est dévorant. Je ne me sens pas dévorée. Je me sens une fringale de mettre des choses au monde, mais c’est tout…

 

 

Interview réalisée par Jean-Pierre Lambert

Texte retranscrit par Françoise Berthod