Répétition d’un opéra

 

 

Charles Ossola

 

Une partie des chanteurs et des musiciens que vous dirigez sont des professionnels, d’autres sont des amateurs, est-ce que c’est un problème ?

Non au contraire, c’est un enrichissement, parce que j’ai toujours pensé que la différence était un enrichissement et pas une difficulté. C’est clair que comme on l’avait vu une fois, il y a quelques semaines, ce fameux problème de communion, de cohésion entre deux, se fait d’une manière absolument enrichissante. D’autant plus, autant dans le domaine des professionnels ou des anciens élèves, étudiants professionnels et ceux actuels, il y a une unité, puisque dans les chanteurs, ce sont où des élèves d’Yves Senn ou de mes élèves. Dans l’orchestre, c’est pratiquement tout des gens qui m’ont accompagné pendant trente ans, quand j’étais sur le plateau avant que je m’enfonce…

 

Diriger un chœur, ça vous le faites très souvent. Diriger un opéra, c’est quand même particulier, on le voit dans la répétition. Vous avez des personnes sur le plateau. Il y a des musiciens dans la fosse. C’est un problème quand même assez particulier ?

C’est un enjeu particulier, plus qu’un problème. De nouveau la fonction du chef ou de l’animateur, c’est précisément de coordonner toutes ces forces ensemble et c’est absolument merveilleux. Je lisais encore cet après-midi, un article d’Armin Jordan, qui disait : « Un chef qui a accompagné des chanteurs dirigera autrement, parce qu’il sait tous les problèmes que ça pose. » Mais ces problèmes, on les connaît et on a tous du plaisir à les résoudre. Quand cela ne va pas, on recommence.

 

Monter un opéra à Colombier, c’est quand même osé ?

Oui. J’ai actuellement 35 ans de scène dans les jambes et dans les tripes. Ce projet est né avec Yves Senn, il y a environ une année et demie. On sait que c’est effectivement osé, mais je pense : « Qui n’ose rien, n’a rien. » Quand on voit le nombre d’efforts que l’on fait des fois pour pas grand’ chose, je pense que cela vaut la peine. On a toujours un peu l’impression quand on dit : « On fait un opéra à Colombier, c’est un peu un opéra du pauvre », ce n’est pas vrai du tout. Ce matin encore, on se redisait en faisant un, je n’aime pas le mot, briefing, c’est devenu à la mode, on a pratiquement les conditions qu’on avait, que moi j’avais, il y a environ trente ans dans les théâtres où on commençait par vraiment à construire un spectacle ensemble. Et non pas faire venir un chef qui vient faire sa conférence de presse les dix premiers jours, qui disparaît pendant trois semaines et qui vient vriller comme vedette et finalement c’est la rencontre de dix-sept absents ou de cent septante absents.

 

Vous êtes donc le directeur musical. Yves Senn, le metteur en scène.

Plus chanteur.

 

Plus chanteur. Il doit y avoir une certaine harmonie pour que cela puisse marcher, parce que vous, vous exigez certaines choses de la part des chanteurs. Lui, la mise en scène. Comment vous faites pour vous coordonner ?

Il y a une personne de la presse ce matin qui me posait une question un peu dans le même ordre. « Est-ce que c’est quand même bizarre ou comment cela vous fait à vous de diriger votre ancien élève ? » On l’a déjà vu et vous l’avez vu aussi par la démonstration de l’autre jour, moi je crois que deux amis n’ont aucun problème, puisque ce sont deux amis qui s’aiment, qui ont une passion en commun et ils se respectent ! Si par hasard, il y a des gros problèmes, il n’en a jamais eu dans le cadre de ce spectacle, on en discute, on se respecte. Pas de problèmes. Je pense, ici je ferai une petite allusion à Renée Auphan, quand elle était encore directrice de l’Opéra de Lausanne, en dehors de toutes ses qualités, on peut vraiment souligner qu’elle a toujours su réunir des gens pour un spectacle qui s’aimaient. Et je crois que le public le sent. S’il le comprend, je ne le sais pas, mais il le ressent, ça j’en suis sûr.

 

Quelques heures avant la Première, est-ce que l’on dort bien ?

Oh certainement, parce que depuis qu’on a commencé les répétitions ici, mise en scène plus orchestre. Quand vous en avez fait dix, mais oui, on dort très bien. Si on ne dort pas, on se lève et on fait une petite bouffe, un petit gueuleton et ça passe très, très bien…

 

 

Yves Senn

 

Il faut toujours, dès qu’on entreprend quoi que ce soit, être un petit peu courageux, un petit peu téméraire, parce que rien n’est jamais acquis dans quelques domaines que ce soit, dans celui de la culture, certainement encore moins qu’ailleurs, parce qu’on est dans le subjectif et que très facilement, on peut nous dire que notre projet n’est finalement pas un projet valable… Monter « La Vie parisienne », maintenant en 2008, par la Compagnie de l’Avant-Scène Opéra, je dirais que c’est vrai que ça entre dans une logique qui trouve ces origines il y a 25 ans, puisqu’il y a 25 ans, nous avons créé cette Compagnie qui ne s’appelait pas encore l’Avant-Scène Opéra, mais qui trouvait ses racines avec un premier projet, c’était « Alice » l’opéra du chaux-de-fonnier, Alain Corbellari et suite à cette expérience, est née effectivement l’Avant-Scène Opéra. Maintenant, nous avons une certaine expérience. Nous avons créé toute une structure, à la fois au niveau de l’Académie qui forme des chanteurs, qu’au niveau des chanteurs professionnels qui chantent dans cette production ou qui chantent par ailleurs dans d’autres productions. Pour nous, il y a un métier, il y a un savoir-faire. Il y a aussi une certaine habitude à créer des spectacles. On en a fait plusieurs centaines à ce jour. Oui, c’est devenu facile parce qu’on sait comment s’y prendre. On ne commet plus d’erreurs de jeunesse. Maintenant c’est toujours difficile, parce qu’un spectacle, c’est toujours une nouvelle création. Il y a toujours de nouveaux enjeux et il faut chaque fois réussir à vaincre ces nouveaux défis.

 

Le jour où vous interviewerez la personne qui vraiment pourra gagner beaucoup d’argent avec la culture sans tomber dans le show-biz bien évidemment, alors vous me donnerez son adresse. Bien sûr, on ne parle pas en termes de rentabilité ici, on essaye de faire tourner les choses au mieux et de manière à ce qu’on puisse au moins boucler les comptes. C’est ce qu’on peut faire. On a justement maintenant une grande expérience de la gestion des spectacles. C’est vrai qu’on est très peu aidé au niveau des subventions. Ce qu’il faut savoir, c’est que quand vous allez au Théâtre du Passage, vous prenez un billet, vous le payez cinquante francs. Il est subventionné à raison de 90, 100, 110, 120 francs selon la catégorie et le type de spectacles. Quand vous venez à l’Avant-Scène Opéra, votre billet, que vous payez 35 francs, il est subventionné à raison de 50 centimes le billet. Voilà comment on tourne et c’est vrai qu’on à la chance d’avoir beaucoup de public qui nous suit et qui finalement est l’essentiel de notre aide, de notre financement. Il y a beaucoup de public. Le public vient d’abord peut-être au Théâtre de Colombier avant d’aller visiter des salles plus importantes aussi, avant d’aller à Zurich, à Lausanne ou même à Neuchâtel ou à La Chaux-de-Fonds. Sans ce public là, on ne vivrait pas… Au-delà de ça, on a, c’est vrai le soutien de la Loterie romande qui est vital pour nous et des sponsors, des amis de longue date qui nous aident. Voilà, c’est comme ça qu’on tourne et c’est comme ça qu’on répond à une demande d’un certain public qui ne veut pas forcément se déplacer à Lausanne ou à Zurich pour voir de l’opéra. Chez nous, c’est une formule un peu particulière, parce que si vous allez à Lausanne ou à Zurich, vous vous attendez peut-être à voir des stars du chant. Chez nous, ce sont des gens de Neuchâtel, en qui on croit, qu’on forme et qui, en quittant l’Avant-Scène Opéra, à un moment donné, après avoir fait les belles heures de notre Compagnie, vont chanter ensuite à Lausanne, à Zurich, à Paris, à New-York. C’est le cas de plusieurs chanteurs qui sont passés par notre plateau et qui ont chanté avec nous dans notre cadre, avec qui on garde de très, très bons contacts et qui servent de moteur pour les suivants, les jeunes que maintenant vous allez entendre dans ces productions.

 

Dans l’opéra, on réunit des gens de 5 ans, les plus petits, puisque l’École de l’opéra s’ouvre aux plus petits de 5 ans, jusqu’à des personnes qui ont 70 ans et chacun a sa place. C’est une belle leçon de respect mutuel et de travail en commun. Chacun comprenant que dans un spectacle, si on a besoin d’une vieille dame, il faut trouver quelqu’un qui est un peu plus âgé et si on a besoin d’un rôle d’enfant, c’est mieux de le donner à un enfant plutôt qu’à un adulte qui fait semblant d’être un enfant. Comme on a, grâce à l’École, à l’Académie, au chœur, à toute l’activité qu’on développe aussi autour de la Compagnie professionnelle, des gens de tous âges et de tous gabarits, on va dire, comme ça, on arrive à répondre à ces attentes au niveau des rôles. Les faire fonctionner ensemble, c’est finalement relativement simple, parce qu’ils connaissent tous maintenant, on a étudié la partition, ils connaissent la musique, le texte. Moi, j’ai assumé la mise en scène, parce que c’est vrai que c’est une activité que je mène depuis de nombreuses années. Je connais bien le domaine de l’opérette. Cette « Vie parisienne », c’est un opéra bouffe que je connais très, très bien. Je l’ai monté plusieurs fois. Il me semblait logique de participer en tant que metteur en scène, aussi à cette production et d’y associer, bien sûr, toutes les forces des plus petits aux plus grands, donc toutes les forces de la Compagnie.

 

C’est le propre de l’opéra. C’est du spectacle vivant, donc on ne peut pas comme à la télévision ou au cinéma, couper, reprendre, etc. Il faut que ça fonctionne au moment du spectacle. Cela nécessite une bonne entente entre les différents participants. Vous parlez entre le metteur en scène et le directeur musical, mais aussi avec les musiciens, entre les chanteurs. Il faut qu’il y ait un très bel esprit d’équipe. C’est ce qui fait le petit plus de l’Avant-Scène Opéra, c’est qu’on travaille entre gens qui se connaissent bien et qui s’apprécient. Je dois dire que quand on est sur un plateau à l’étranger, le fait qu’on se retrouve, certainement entre gens extrêmement talentueux, mais des fois quelques semaines avant une première, passé les représentations, on ne se croise plus ou en tout cas plus sur cette production, fait qu’on crée un événement. On met son talent à disposition, mais il n’y a pas cette complicité que nous, on arrive à avoir.

 

Je dirais qu’avec Charles Ossola, c’était particulièrement facile, parce que c’était mon professeur, il y a une trentaine d’années déjà quand j’ai commencé. D’abord simplement, j’ai chanté dans les chœurs de l’École secondaire ici à Neuchâtel, puis s’est devenu mon professeur de chant. C’est un ami avec qui on collabore depuis des années. On sait comment communiquer. On partage bien des points de vue par rapport à l’interprétation et quand se pose un problème très concret, on le résout le plus simplement du monde. Des fois, c’est vrai qu’il peut y avoir des stress. Il peut y avoir des moments plus tendus aussi, parce qu’on vit avec des êtres humains, mais je crois justement que dans une compagnie comme celle-là où tout le monde se connaît, il y a peut-être un peu plus de respect. Il y a moins de divas si vous voyez ce que je veux dire et finalement, on arrive grâce à ça, à ce que les choses se passent bien dans la bonne humeur et finalement pour notre plaisir et j’espère celui du public, parce que c’est finalement là, l’essentiel.

 

Quand on a la chance de faire un métier merveilleux, pour moi, les angoisses ne sont pas tellement au moment de la Première, parce que là, on a le travail qui est derrière nous. Bien sûr, il y a une réjouissance, bien sûr, j’attends toujours le meilleur de l’équipe et je prends des risques. Je n’ai pas engagé que des gens qui ont déjà fait 40 fois le rôle, au contraire. Ce n’est pas des angoisses, au contraire, une impatience. Une impatience de pouvoir montrer et de voir que nombre de ces jeunes artistes ont finalement gagné en confiance et finalement sont bien à leur place, savent tenir leur rôle. Se faisant, moi je me réjouis de pouvoir partager ce plaisir-là avec le public. Au-delà de ça, les petits stress, le petit trac qui fait que le spectacle n’est pas simplement une routine, doit exister, est là. Ceci dit, je dors très, très bien…

 

 

Interviews réalisées par Jean-Pierre Lambert

Texte retranscrit par Françoise Berthod