Donel Jacksman : Humoriste
Donel Jacksman bonjour.
Bonjour.
Bienvenue à Boudry, ce nest pas la première fois que vous venez ici ?
Non, cest la deuxième fois.
On peut lire sur vous, cest assez intéressant, on peut être Black et ne pas parler que de banlieue.
Oui, moi je pense même que cest le tour de force à faire. Être Black et parler de banlieue, cest ce que le public attend et je pense que moi, jaime bien les prendre à contre-pied et créer la surprise.
Cela vous dérange ces clichés ?
Les clichés ne me dérangent pas, parce quil en faut. Je pense quil faut des clichés. On en a besoin. Tout est cliché, jai envie de dire. Même ceux qui disent ne pas parler de clichés parlent toujours de clichés. Mais le problème, il ne faut pas que cela devienne le fond de commerce, quun Noir joue sur les clichés de Noir, quun Juif sur le cliché de Juif, un Chinois sur les clichés de Chinois. Il faut faire le tour de force, mais je pense que dès le moment que nous sommes ce quon appelle une minorité, on ne peut pas sempêcher de surfer sur les clichés aussi. Quelque part, il y a une partie du public qui attend ça aussi et une partie qui ne veut pas ça. Il faut trouver le tour de force, il faut faire plaisir aux deux.
Cest un problème ça quand vous avez décidé un jour, tiens je veux faire de la scène, je veux faire dans lhumour. Vous vous êtes dit : « Quest-ce que je vais faire ? »
Moi, à la base, je voulais vraiment faire du cinéma. Cest vraiment ma passion le cinéma, cest ce que je voulais faire et après, il y a les réalités entre ce quon veut faire et ce quon peut faire
et ce quon finit par faire. Il y a une réalité qui fait quen ce moment, en France, je dirais même en Europe, il ny a pas vraiment une ouverture pour les rôles des minorités, particulièrement noires. Un moment, je me suis dit, surtout que le cinéma, cest un métier dattente, on attend sur lenvie de quelquun, sur la pensée de quelquun, pour vous. Je me suis dit, je ne vais pas attendre, je vais créer mes propres trucs et susciter lenvie dune autre façon. Alors, je me suis mis dans lhumour, mais pas comme Verino qui depuis le début voulait faire ça. Moi, pas plus que ça au départ. Je nai jamais été le gros déconneur. Je me suis mis dedans parce que jaimais bien, mais sans plus. De fil en aiguille, jai apprécié de mieux en mieux. Pour moi lhumour, ça serait un prétexte en fait à faire autre chose.
Bon. Vous navez pas perdu tout espoir de faire du cinéma un jour ?
Ah non. Je pense même y arriver. Maintenant je suis dans lhumour et je me concentre vraiment car finalement, au départ, ça nétait pas vraiment ce que jaimais. Là, cest vraiment ma passion. Je vais essayer dy aller à fond.
Cest plus difficile dêtre sur une scène que de faire du cinéma, non ? Vous êtes vraiment sans filet.
Cest deux styles différents. Le cinéma, ce qui est dur, ce que moi je trouve qui peut être dur, cest quune fois que cest fait, cest fait. On ne peut plus retoucher. Tu as joué ta partition, cest monté, cest sur les écrans. Tandis que dans le one man show, chaque soir tu peux changer. Le même spectacle que tu joues un an, tu peux changer quand tu le décides. Cest ce qui est bien, cette liberté dimproviser. Au cinéma, cest un métier dattente. On attend la scène et quand tu as tourné, cest basta
Vous jouez en France, vous jouez en Suisse. Pour jouer en Suisse, vous avez modifié certaines choses ou pas ?
Pas tant que ça, parce que je parle beaucoup de trucs de minorités, je parle de transport. Mais je pense que le thème de minorité touche tout le monde. Les minorités, la différence, lacceptation de lautre, le racisme sont des thèmes universels. Chaque pays a son lot de racisme, chaque pays a son lot de Noirs et je pense que ça parle à tout le monde. Il faut faire attention, je ne revendique rien. Je suis le porte-parole de personne. Je ne suis pas la voix des sans voix, mais moi, je suis quand même un humoriste à message.
Oui, vous avez envie de faire passer des messages quand même ?
Cest ce qui est bien dans notre groupe. Il y a différents humours, mais tous, nous nous complétons très bien. Verino, lui, est un humoriste qui pense que les messages ne sont pas importants. Lui, ce nest pas son créneau. Il y a Tybo qui est plus dans un registre humoriste théâtral très mise en scène. Il y a Charlotte avec un humour un peu cynique et moi je pense quun humoriste se doit de profiter de la visibilité quil a, de prendre position dans des choses, denvoyer des messages. Moi je pense que cest le rôle dun humoriste.
Pour vous, des humoristes comme Coluche, cest un petit peu des maîtres ?
Coluche, Desproges, Thierry le Luron, Fernand Raynaud ou bien aujourdhui Dieudonné, pour moi cest des maîtres. Au-delà du rire, se cache un message. Et moi, cest ce que jaime vraiment.
Mais vous, vous seriez prêt à aller aussi loin que Dieudonné ?
Sur scène, oui. Il y a Dieudonné sur scène et il y a Dieudonné hors scène. Du Dieudonné sur scène, je rêverais davoir un dixième de son niveau. Cest extraordinaire. Et après, hors scène, cest autre chose. Il faut réussir à séparer lhomme de lartiste, même si, quelque part, les deux sont liés aujourdhui je pense et cest ce qui lui fait défaut. Sur scène pour moi, cest un « number one ».
Vous pensez que sur scène, on peut tout dire ?
Cest le grand débat. Peut-on tout dire ? Moi je pense comme disait Desproges : « On peut rire de tout, mais pas avec tout le monde. » Oui, on peut tout dire. Parce quon peut le dire, est-ce quon doit le dire ? Là est la question que chaque humoriste doit se poser personnellement.
On dit simplement, ou autrement, est-ce que lon peut rire dautres choses que de dire du mal, finalement, sur les autres ?
Le gros problème, cest quon peut rire de tout. Mais moi je me bats. Aujourdhui il y a une loi qui fait que les Noirs peuvent être que méchants avec les Noirs. Par exemple, si je tape sur des Noirs, cest bien vu parce que je suis Noir. Un Juif ne peut taper que sur les Juifs et un Arabe ne peut taper que sur les Arabes, un Français sur les Français. Il faudrait quun Arabe puisse taper sur les Blancs et un Noir puisse taper sur les Juifs et un Juif puisse taper sur les Noirs, si cest bien dit et intelligemment, que ce soit acceptable. Aujourdhui, il y a une espèce de carcan qui fait que chacun ne peut taper que sur
Si moi, je fais une vanne sur les Juifs, je suis taxé dantisémite. Si un Blanc fait une vanne sur les Noirs, il est taxé de raciste tout de suite. Pourtant, il y a des prédécesseurs comme Coluche qui tapait sur tout le monde. Il y a Muriel Robin qui avait fait un sketch sur le Noir à lépoque. Des Noirs pensaient que cétait raciste, alors
Cela a fait peur, mais je pense quon peut rire de tout. Cest à chacun de se donner le libre arbitre de savoir, est-ce que je vais faire du mal aux gens, est-ce que cela vaut le coup de le faire ?
À vous entendre, on pourrait croire que les humoristes ont un rôle important à jouer dans notre société.
Oui, moi je le pense. Pour moi, lartiste, quand tu as la chance dêtre artiste, quand tu as la chance davoir un auditoire, davoir des gens qui técoutent, des gens qui peuvent se référencer sur toi, je pense que tu le veuilles ou non, tu as déjà un poids sur tes épaules, tu as une mission envers ne serait-ce que deux personnes qui técoutent. Moi, je le vois comme ça, sinon cela ne sert à rien de parler aux gens. Autant rester chez soi et parler à sa glace, à son miroir, je ne sais pas comment vous le dites ici !
Interview réalisée par Jean-Pierre Lambert
Texte retranscrit par Françoise Berthod