Monsieur Jacques Sandoz : Producteur

 

 

Aujourd’hui, nous recevons dans notre studio, Jacques Sandoz, bonjour Jacques.

Bonjour. J’aimerais tout d’abord dire que ça me fait plaisir d’être invité sur une petite télé régionale qui s’occupe de la culture, parce que c’est une chose qui n’est pas ordinaire et c’est très plaisant.

 

Tu as eu un parcours peu habituel pour quelqu’un qui est de Neuchâtel. Tu t’es consacré au cinéma. Est-ce que tu pourrais nous raconter tes débuts ici à Neuchâtel ?

Effectivement, je suis resté ici à Neuchâtel jusqu’après le bac et en fait, j’avais cette passion du cinéma. Dans les années 50 et 60 déjà, puisqu’on a commencé à faire des films, lorsque j’avais 12 ou 13 ans à l’école secondaire. On faisait des films en 8 mm qu’on sonorisait. On a même fait en 1956 un long métrage en 8 mm à l’école secondaire et on a fait une projection en ville. C’était une passion… J’avais décidé à 12 ans que je voulais devenir producteur de cinéma et arriver à Hollywood !

 

Ce n’est pas mal de prendre une telle décision. Ici à Neuchâtel, tu as fait partie de la nouvelle génération dans les années 70 ?

Effectivement beaucoup de monde veut faire du cinéma. À mon époque, il y en avait moins, c’est déjà un peu plus facile. Lorsque j’ai fini le bac, mon père a voulu… faire une école de cinéma à l’époque, ce n’était pas possible, il y en avait une à Londres, une à Rome, une à Paris, ça coûtait beaucoup trop d’argent. Mon père a décidé : « Tu dois apprendre un métier. » J’ai fait l’École de photographies de Vevey. En sortant de Vevey, j’ai fait un premier court métrage qui s’appelle «It’s my life » qui a tout de suite eu du succès. Il est sorti à Soleure qui était le début du festival de Soleure, festival de cinéma suisse. Il a obtenu une prime de qualité de la Confédération et on m’a proposé de faire partie d’un groupe de quatre cinéastes romands, Reusser, Champion, Yersin et moi-même, pour tourner « Quatre d’entre elles ». « Quatre d’entre elles », c’était quatre portraits de femmes à des âges différents. C’est sorti en 1967 et cela a eu beaucoup de succès. On a été sélectionné à Cannes dans la semaine de la critique avec ce film. Si vous voulez, moi, ma carrière de cinéaste elle a été tout de suite assez bien lancée. J’étais dans cette époque de Godard, de Truffaut. On avait cette notion de faire le cinéma en 16 mm, de la manière la plus mobile possible et « Quatre d’entre elles (1968) », cela nous a établi comme quatre jeunes cinéastes romands qui démarraient. Ensuite de ça, je me suis dit, j’avais fait deux courts-métrages en 16 mm noir-blanc, bien que « Quatre d’entre elles » a été gonflé en 35 mm, je devais encore apprendre le cinéma. Là, j’ai fait un film neuchâtelois qui s’appelle « L’œil bleu » qui comprend sept courts-métrages sur un jeune homme qui vivait dans son époque. Cela a été un succès régional. Le film est sorti au Bio à Neuchâtel et il a tenu l’affiche durant un mois à toutes les séances. C’était vraiment un événement local et je crois que les Neuchâtelois se souviennent de moi pour « L’œil bleu ». Le film est resté assez local. C’était plus une école de cinéma qu’autre chose, mais disons qu’il avait cette qualité d’aborder différents styles de cinéma, différentes choses et c’est vrai que si on le regarde aujourd’hui encore, ça intéresse les jeunes d’aujourd’hui parce qu’ils retrouvent une époque et ils voient qu’on avait des ambitions qui n’étaient pas loin des leurs à l’époque. C’était une époque très effervescente. C’était les années 60, la musique, Mai 68. On avait une époque d’ouverture sur le monde. Ensuite, j’ai tourné un long métrage avec Reto Savoldelli en Suisse allemande qui est plus un film underground, qui a même fait presque un scandale quand il est sorti sur la télé zurichoise, qui s’appelle « Stella da Falla (1972) », qui est un film qui a fait une carrière lui underground. Cela m’a propulsé sur le monde, ça m’a propulsé sur les États-Unis en fait.

 

Suite à ce succès, je crois que tu es parti aux États-Unis ?

Non, ce qui m’a amené aux États-Unis, ce n’est pas direct après. Cela a été l’évolution de toutes ces années 60 où on a passé d’une évolution mentale, politique, de mœurs, d’attitudes avec la musique, avec Mai 68 et qui a abouti à la fin des années 60, début des années 70, à une recherche de soi, à un intérêt pour une autre forme disons de religion, intérêt pour la pensée orientale. À la fin de « Stella da Falla », la fin du film qui était la quête d’un jeune homme dans notre monde d’aujourd’hui, cela s’est terminée par la rencontre avec un gourou hindou de treize ans, qui s’appelle le Guru Maharaji. Effectivement, c’est une personne que j’ai rencontrée et qui m’a fascinée et que je suis allé filmer en Inde en 1970. Là, j’ai fait un court-métrage qui s’appelle « The Lord of the Universe (1974) » qui était en anglais déjà. Ce court-métrage de quarante-cinq minutes, lorsque je l’ai amené aux États-Unis, on m’a fait faire une tournée de conférences dans les universités avec mon moyen métrage et j’ai pris quinze fois l’avion en dix jours pour traverser tous les États-Unis. Cela a été un succès. Si vous voulez, j’étais arrivé avec ce film sur un gourou hindou au moment où l’Amérique commençait à s’intéresser au mouvement de la pensée orientale, ce qui était très, très fondamental dans les années 70. Cela m’a propulsé sur la scène américaine en tant que réalisateur et producteur de documentaires. Tout de suite, avec l’enthousiasme qui existe là-bas, on m’a tout de suite proposé d’autres contrats et je suis devenu, avec une production à Los Angeles, je suis devenu un spécialiste des mouvements orientaux.

 

Pourquoi es-tu revenu en Suisse ?

Pour deux raisons. Premièrement, je voulais faire de la fiction et étant documentariste à Los Angeles, on ne pouvait pas considérer dans cette société très structurée, que je commence à faire de la fiction. Et deuxièmement, parce que je ne voulais pas finir ma vie aux États-Unis pour plusieurs raisons. Donc, je suis revenu en Suisse. J’ai redémarré une nouvelle carrière à Genève et dans les années 80, en 1985-86, j’ai réussi à monter une production de longs métrages et à réaliser le long métrage dont j’avais toujours rêvé. J’ai écrit ce scénario au moins pendant dix ans, c’est les gémeaux « Gemini - The Twin Stars (1988) », qu’on a tourné avec six millions et demi à New-York, Genève, Appenzell, St-Moritz, la Grèce et Mykonos.

 

C’est l’histoire de deux adolescents. L’un Suisse, de la tradition suisse, de la tradition appenzelloise, c’est assez cliché dans un sens, et l’autre qui sort de New-York C’est une réflexion un petit peu sur ces modes de vie, sur cette attitude par rapport à la société, les valeurs de la tradition. C’est une espèce de conte. C’est un film qui a tout à coup accroché auprès de l’audience adolescente. Il y a des jeunes qui, pour eux, c’est carrément le film de leur vie ou presque. C’est un peu un phénomène particulier. Si bien qu’il a bien marché. Je n’ai jamais fait de films qui soient diffusés par un studio américain et on sait très bien que pour faire une diffusion mondiale d’un film en salle, il faut investir des sommes qui sont plus importantes que la production du film, pour que ce film atteigne ce public-là. Mais il a été diffusé dans des réseaux tv et vidéos à l’époque dans vingt-cinq pays. Tout à coup, il a atteint une renommée internationale. J’avais fait un film qu’on a tourné d’abord en anglais, fait une version française, une version allemande, etc. Cela implique beaucoup de choses, beaucoup de travail. J’avais réussi cet objectif de faire un film style Hollywood, malgré tout, avec ma personnalité et c’est un film que j’aime beaucoup.

 

J’ai vu un film de toi « In the Eye of the Snake (1991) » et j’ai vu qu’il a aussi été tourné au Burundi. Pourquoi le Burundi ?

Après « Gemini », je me suis trouvé dans la situation où j’avais de nouveau la possibilité de tourner une production de style américain en Europe et on a pu créer un projet qui s’appelait « In the Eye of the Snake » avec Malcolm McDowell, Philippe Léotard, beaucoup d’acteurs, qui est un thriller psychologique et j’avais envie d’avoir une expérience africaine. J’avais un ami, Jean Garzoni, qui est herpétologue à Lausanne et comme le film est en relation avec une histoire d’herpétologue et de serpent, on est allé au Burundi. On a tourné ce film là-bas et le pays m’a beaucoup plu et on a établi une petite production là-bas. On a continué de faire des petits films locaux aussi. Après, j’ai de nouveau fait une carrière mondiale en télé et vidéo. J’ai lancé la première production cinématographique du Burundi, un film qui s’appelle « Gito, l’ingrat (1992) ». C’est un réalisateur burundais qui l’a réalisé. C’était son premier film, une comédie africaine sur un étudiant qui rentre au pays. C’est un film qui a été produit plus traditionnellement avec les fonds de Berne, coproduction française et les fonds d’aide au cinéma africain avec un budget moins important aussi. Mais qui, lui alors, a fait une carrière étonnante au niveau des prix. Il a gagné… C’était le film africain de l’année. Au FESPACO à Ouagadougou, au FFM à Montréal, on a fait le tour du monde avec ce film et je crois que de ces trois films que j’ai produits ou réalisé, « Gito, l’ingrat » est celui qui est aujourd’hui le plus connu au monde. Cela a été cette période où j’ai réussi à avoir une production et à faire du long métrage en 35 mm.

 

Là, j’ai entre mes mains le livre sur la famille Sandoz qui a été réalisé par toi.

Cela s’inscrit, si tu veux, dans mon retour à Neuchâtel. Au début des années 90, la production est devenue très difficile et à ce moment-là, j’ai décidé de revenir à Neuchâtel. J’avais toujours envie de le faire, parce que je trouve que c’est une région que j’ai à cœur et, d’autre part, j’avais envie de faire des choses dans l’Arc jurassien. Avant de faire ce livre, on m’a proposé, la télévision romande m’a proposé de faire une série sur l’Arc jurassien avec une cavalière qui est en fait la dernière production professionnelle que j’ai faite, qui s’appelle « Le cheval frontière (2001) », qui a passé à la télévision à Nouvel An avec un succès public de nouveau assez étonnant et que j’ai fait ensuite dans une version de 90 minutes et qui a montré l’intérêt que j’ai pour cette région. Il y a une autre chose qui se passait dans ma vie, c’est que j’ai toujours eu comme hobby, ce que mon père était président du fonds Sandoz, l’intérêt pour la généalogie et l’histoire de la famille. Les Sandoz sont originaires du Locle et j’avais la conviction qu’il y avait un Sandoz qui était admis au départ, au Locle en 1500, de tous les Sandoz qui existent dans le monde entier actuellement. C’est un peu comme un scénario de film, on pourrait raconter l’histoire d’une famille neuchâteloise depuis un personnage jusqu’à nos jours et, d’autre part, la famille Sandoz est une famille qui s’est illustrée de différentes manières et qui a une branche fortunée, c’est les produits chimiques, pharmaceutiques de Bâle. C’est vrai que je me suis adressé en l’an 2000 aux héritiers des Sandoz de Bâle pour leur dire : « Voilà, on va faire un gros livre sur l’histoire de la famille Sandoz qui aura un budget sérieux, on va mettre cinq ans à le faire. » En cinq ans, on a fait ce livre qui est un livre exemplaire sur l’histoire d’une famille neuchâteloise qui s’appelle, avec beaucoup de collaborateurs comme Jean-Pierre Jelmini historien, historien de l’art, de l’histoire, etc. Et c’est vrai qu’on a là, un livre sur une famille qui dépasse le cadre familial, mais qui est un peu un prototype, l’exemple de l’histoire d’une famille neuchâteloise à travers l’histoire neuchâteloise, qui est incroyable, et d’autre part son développement dans le monde, aux États-Unis, en Angleterre et en France surtout, l’horlogerie, les arts.

À la fin, maintenant que je suis retraité et que je ne fais plus que des petits projets, parce que je crois qu’il faut savoir passer la main et, d’autre part, je n’ai pas du tout envie de me remettre à lancer de grosses productions, il y a la satisfaction d’avoir fait un certain nombre d’œuvres abouties, comme un film. Ce livre est comme un film, c’est une production, des collaborateurs, on arrive à un résultat. Peut-être que ce sera ce livre sur la famille Sandoz, l’œuvre la plus durable que j’ai faite dans ma vie…

 

En somme, une vie très intéressante et très remplie.

Ouais. Aventureuse et je n’en suis pas sorti riche, mais j’ai été riche d’expériences. J’ai réalisé et fait ce que j’avais envie de faire et ça c’est une chose formidable…

 

Nous te remercions d’avoir partagé ça avec nous et te souhaitons une bonne continuation.

C’est moi qui vous remercie beaucoup.

 

 

Interview réalisée par Linda Fischer

Texte retranscrit par Françoise Berthod